‹ F. ZiemChapitre 7 sur 11 · PLANCHE V. — LE CAIQUE DE LA SULTANE · texte numérisé non relu

PLANCHE V. — LE CAIQUE DE LA SULTANE

(Petit-Palais des Beaux-Arts)

Sur l'eau bleue du Bosphore, le caïque de la Sultane glisse légèrement sous l'effort combiné des rameurs, et les couleurs vibrantes des costumes jettent dans les ondes un scintillement de rubis. Au loin Sainte-Sophie dresse ses minarets dans l'or du crépuscule.

le bateau et grâce à la solitude qu'il lui ménageait, Ziem pouvait embrasser, de son regard énerveillé, le splendide panorama de Venise dressant ses dômes et ses tours dans la poudroyante lumière de l'aube ou s'efFondrant parmi l'or et la pourpre du soleil couchant. Devant lui, très loin, la mince bande de Malamocco striait l'azur comme un cordon d'argent, et sur les côtés apparaissaient les îles blanches, Murano, Burano, Torcello, posées sur la lagune comme des goélands au repos.

Enivré de joie dans cette féerie sans cesse renouvelée, Ziem travaillait avec une ardeur enfiévrée, cherchant à fixer les mille aspects de cette nature prodigieuse, presque irréelle. Et les couleurs vibrantes, le rose vif des aurores, le rouge sanglant des crépuscules, l'or éclatant des midis crépitaient sur ses toiles, aujourd'hui immortelles. Cette lumière, il sut la capter dès

le début) il la ravit au ciel, nouveau Prométhée plus heureux que l'autre, et il la répandit à profusion sur la croupe luisante des dômes, sur les fines aigrettes des campaniles, sur les vitres des palais, sur les voiles latines des barques chioggiotes ou sur les rouges gonfaîons des felouques musulmanes. Sous sa palette, la nature entière s'illuminait et la lagune traînait dans leseauxindolentesunepoussière d'or et de pierreries. Ah ! la belle Venise que Ziem nous a donnée S Et comme ils sont à plaindre ceux qui se refusent à la reconnaître sous ce manteau royal! Oui, c'est bien elle, telle que nos yeux l'ont vue cent fois, jetant ses feux par l'éclat de ses marbres et de ses flots. Paul de Saint-Victor, qui cependant avait vécu à Venise et avait vu travailler Ziem, est le seul qui se soit montré sévère et injuste pour son ami :

" Imaginez, écrit-il, un salmigondis de tons verts, jaunes, rouges, posés et raccordés au

hasard, une mascarade d'édifices; un carnaval d'architecture; la basilique est tatouée de la base jusqu'au faîte ; le campanile, peint en bavochures, papillotte et gambade comme un Arlequin gigantesque. C'est Venise, je le veux bien, mais Venise vue à travers une bouchon de carafe. "

La postérité a?a pas ratifié cette opinion, inspirée sans doute par son humeur chagrine à ; 1i mcm i&qm c 511e. Au >urd'ht*î voyons, dans les toiles de Ziem, Venise telle qu'il l'a vue, non pas à travers un bouchon de carafe, mais à travers les milles facettes d'un diamant. Et nous nous rangeons plus volontiers au jugement de Théophile Gautier, dont nous avons dit l'admiration pour Ziem, et à celui d'Edmond About qui écrivait ces lignes enthousiastes :

" Entre un tableau d'Isabey et un tableau de M. Ziem, la différence est à peu près la même qu'entre un beau damas de soie et une belle

étoffe de gaze. Chez M. Ziem, la mer est une gaze verte, aussi fine et aussi transparente que le voile d'une touriste anglaise , les navires sont de gaze, sans excepter le mât et le gouvernail; les constructions sont une gaze imperceptiblement amidonnée et soutenue par quelques fils de fer; les hommes et les femmes sont de délicieux chiffons qu'un souffle de vent fait trembloter. L'esprit n'a jamais rien conçu de plus léger, les yeux n'ont jamais rien vu de plus brillant. Mais on craint toujours une goutte de pluie qui viendrait tout abattre ou une bouffée d'air qui viendrait tout emporter."

Il nous serait impossible, dans cette brève étude, de donner en détail le nombre ou les titres des tableaux consacrés par Ziem à la ville il dont s'était fait le peintre. On ne compte plus les Venise, le soir OU les Venise, le matin. Ses Fêtes à Vemseetses Parties de plaisir à Venise ne sont pas moins nombreuses. Très souvent il évoque

la Venise de la grandeépoque dans son cadre immuable d'églises et de palais. Et ce sont alors : le Bucentaure partant de Venise pour la cérémonie du mariage du doge avec l'Adriatique, Carmagnola décapité à Venise pour crime de haute trahison, la Procession de Saint-Georges sortant de Saint-Marc, la Place Saint-Marc pendant une inondation et cette Vue de Venise prise du jardin public, qui figura au Salon de 1852 et qui est entrée au musée du Luxembourg. Mais, ancienne ou moderne, c'est toujours Venise dans sa gloire, parée de splendeur et de lumière.

Et qu'on ne se figure pas que Ziem improvisait ses toiles, jetant ses couleurs au hasard, dessinant ses personnages au "jugé ". Malgré son énorme production, produit d'un travail sans relâche, le peintre étudiait les moindres jeux de lumière et accumulait tous les croquis qu'il pouvait glaner dans ses promenades à travers la ville.

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Pendant son séjour à Venise, il avait loué près du Rialto une boutique où il vendait des bibelots, des bijoux vulgaires. ïl n'avait d'autre but que d'attirer les filles, les femmes du peuple afin de les dessiner. Les Vénitiennes sont farouches et ne livrent pas la beauté de leurs traits ni les lignes de leurs corps à l'artiste qui passe. Tandis qu'un jeunecommis montraitaux clientes la marchandise et les faisait bavarder, le peintre dissimulé au fond de la boutique^ un crayon à la main, comme à l'affût, prenait des croquis. Arsène Houssaye a raconté l'histoire d'une marchande de colombes qui, ayant refusé de poser devant Ziem pour la figure, entra sans défiance au magasin, marchanda des boucles d'oreilles et posa ainsi malgré elle.

Une fois, il amène une vingtaine de fillettes devant un bazar de bimbeloterie en plein vent — foulards de soie ou boucles d'oreilles de cuivre — et leur dit :

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