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Que Satan m’étrangle si je le connais, il me serait vraiment impossible d’affirmer aujourd’hui si tu es belle ou laide, sotte ou spirituelle!
FA D1ÈZE.
Mais ce que je sais, c’est que je t'ai vue plus belle qu’aucune femme que j'aie jamais rencontréedepuis, c’estque ta voix résonnait à mon cœur, et que depuis les plus harmonieuses n’ont enchanté que mes oreilles.
Qu’importe que cette beauté et cette harmonie aientété sur ton visage et dans tavoix! — ou que cette beauté n’ait existé que dan£ les fibres de mon cerveau et dans fÊ rétine de mes yeux, ou que cette harmonie n’ait résonné que dans mon cœur, et que je l’aie attribuée à ta voix parce que tu étais là, comme je l'aurais attribuée au chant d’une fauvette si je n’avais vu qu’une fauvette.
Blanche ! Blanche !
Quand un berger crie au l<flip, ce n'est pas le loup qu’il veut avoir; ce qu’il pleure, ce qu’il demande par ses cris, c’est l’agneau que le loup emporte.
Ce que je pleure, ce que je demande par mes Cris, ce n’est pas toi, femme probablement semblable à toutes les autres, ni plus
FA D1ÈZE.
ni moins belle que celles qui parlent en ce moment dans la rue.
0 Ce que je pleure , ce que je demande par mes cris, c 7 est cette aptitude au bonheur, — cette vivacité de sensations, cette véhémence dans la peine et la joie, cet amour que je n’ai pu trouver à placer ailleurs.
Qu’importe que tu n’aies rien été, qu’une de ces vierges de plâtre grossièrement moulées , que la dévotion des fidèles pare de pierreries étincelantes et de bagues d’or , et de riches dentelles.
Qu’importe que tu n’aies été belle quede mon amour, cet amour est resté avec toi, tu l’as gardé, et c’était la meilleure partie de moi-même.
Oh ! une heure d’amour comme je le sentais alors, une heure de ce bonheur qui me fondait le cœur comme la cire à un foyer ardent, ou, si c’est trop, une heure de ces angoisses de la jalousie ou de la séparation qui me déchiraient l’ame et dont la souffrance
• me paraît aujourd’hui pleine d’une amère volupté, car sentir déchirer son ame c’est sentir encore qu’on a une ame ! «
Mais mes premières années ont déshérité les dernières , j’ai dévoré en quelques mois toute la part du bonheur qui m’était réservée, aujourd’hui je presse en vain la vie pour en faire sortir un parfum épuisé.
— Monsieur, dit le médecin, après la mort , tout nous est impénétrable mystère ; quoi qu’il soit réservé à l’homme dans la tombe , joies ou douleurs , rien n’en sort.
— Alors, monsieur, parlons de la vie; je souffre, je ne puis ni reposer ni rester en
place, mes vêtemens me gênent et me brûlent comme la tunique du centaui’e; j’ai sur le crâne un bonnet de plomb qui va toujours se serrant et s’appesantissant et qui rend obtuses toutes mes sensations ; mon corps est tellement lâche et accablé qu’il me semble que je porte à moi seul tout le poids de l’atmosphère j en vain mon esprit s indigne contre mon corps et veut l’aiguillonner, lui-même s’engourdit et tombe dans la même léthargie.
— Monsieur, évitez les pensées mélancoliques et les tristes souvenirs ; cherchez les idées riantes et les distractions.
— Monsieur, autant dire à un mendiant dont l’estomac est débilité par l’abstinence et le jeûne, buvez d’escellent bouillon et du vin d’Espagne.
— Je vous ai fait essayer, monsieur, tout ce que la médecine physique nous offre de ressources ; votre mal est surtout un mal
moral ; il faut que je m’adresse à votre imagination , et le conseil que je viens de vous donner est très-bon.
Conrad tomba dans une profonde rêverie.
Le médecin attendit quelque temps, mais le baron restait la tête dans les deux mains et ne paraissait pas devoir bientôt sortir de cet état. Il salua et se retira sans bruit.
Il s’écoula une demi- heure. Atbanase entra pour habiller son maître ; mais le voyant ainsi préoccupé, il se tint debout à la porte.
— Monsieur , continua Conrad sans relever la tête ni ôter la main de dessus ses yeux, j’ai envie de faire mon testament.
Chaque jour, je me sens m’affaiblir, et* l’ennui que me donne la vie suffirait pour la décrocher de mon corps peu à peu. Vous pouvez sans ménagement me dire ce que vous en pensez; c’est avec une indicible joie que je songe au moment où j’abandonnerai
FA D1ÈZE.
venu pour moi uu si lourd et si incommode fardeau.
Répondez- moi donc, monsieur, pensezvous que je puisse supporter le voyage pour retourner en Allemagne et à Ober-Wesel?
— Monsieur , dit Athanase , vous exagérez votre mal, cependant...
Le baron releva la tête.
— Où est le médecin?
— Parti depuis une demi-heure.
i — Ah! — et que fais-tu là?
— J'attends qu'il plaise à son excellence de recevoir mes services pour s'habiller.
— Eh bien ! puisque tu as entendu ce que •je croyais demander au médecin , tu vas me répondre en sa place , tu tomberas peut-être aussi bien que lui.
— Mon avis , dit Athanase , est que votre excellence se croit plus malade qu’elle n’est réellement ; cependant, à vous parler franchement , je ne crois pas que votre excel-
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lence soit destinée à vivre jusqu’à deux cents ans, comme il est arrivé à mon bisaïeul , et d’ailleurs on n’a jamais à se repentir d’une précaution de prudence.
— Tu as raison, je vais faire mon testament. Laisse-moi.
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