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Quand la maison de Blanche fut construite, quelque exactitude qu’on y put mettre, elle était trop neuve, les murs étaient trop blancs, et le chaume n’était pas, comme sur l’autre , couvert d’une belle mousse verte et brune , et surmonté d iris violettes.
Le jardinier annonça officiellement à Conrad qu'il ne fallait pas marcher sur le gazon anglais.
Au mois d’avril , au lieu de pâquerettes blanches, il fleurit des pâquerettes roses doubles.
Le jardinier avait aussi planté une variété d’aubépine à fleurs doubles et sans épines , que, triomphant, il fil remarquer au baron dans les premiers jours de mai.
Les coudriers avaient été, par un ciseau savant, taillés et arrondis en boule.
Au mois de juillet fleurirent des barbeaux î-oses, blancs , jaunes, violets, mais pas un seul bleu. Cette variété , qui vient d’ellemême dans les champs, étant trop commune pour le jardin de monsieur le baron.
— Où est le temps, se disait-il, où je marchais sur l’herbe sans savoir si mes pas pouvaient fa flétrir, et me reposant sur la nature du soin de me fournir des tapis verts!
Hélas ! pour trouver les bluets aussi jolis,
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il faut, par le soleil, les aller chercher dans les champs , et avoir une tête blonde sur laquelle on les mette en couronne.
Comment diable cette aubépine double sans épines me rappellera-t-elle celle que je teignis de mon sang ?
Il abandonna le jardin au jardinier.
Il rencontra un jour une vieille femme ; c'était la tante de Blanche. Elle ne le reconnut pas; mais elle possédait un vieux mouchoir bleu qui avait appartenu à sa nièce ; elle le donna à Krnmpholtz, qui lui donnas»
bourse pleine d’or.
Il enferma ce mouchoir dans son cabinet.
Ce souvenir était plus resserré, plus intime, et ne passait pas par d’autres mains avant d’arriver à lui; mais, au bout de quelque temps , l’habitude fit que ce souvenir ne le frappa pas plus qu’une tasse de porcelaine ou un flambeau ciselé.
Conrad se trouva plus malheureux que jamais.
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Avant cette épreuve , il n’avait perdu que l’objet de ses sensations , il avait maintenant perdu aussi la faculté de sentir.
Il eut envie de se casser la tète.
C’est une proposition que souvent à soiméme on se fait assez légèrement : — aussi jouit-on pendant quelques jours agréablement de la vie après qu ou a trouvé à se donner un prétexte plausible de prendre un autre parti.
Krumpholtz se rappela un air qu’il avait entendu chanter par Blanche.
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O la belle et divine chose que la musique !
O musiciens ! enfaus chéris du ciel ! que le peintre et le poète courbent’ le front devant vous , — car la musique c’est la langue du ciel ; langue mystérieuse que nous aimons à entendre , toute vague et mystérieuse qu’elle est , comme on aime à entendre une
FA D1EZK.
douce langue étrangère prononcée par une femme. Là où s’arrête le génie du peintre, là où le poète n'a plus que des sensations confuses qu’il ne peut rendre, et des paroles qui lui brûlent le cœur sans pouvoir sortir sous une forme humaine, là où s'arrête la poésie — commence la musique.
Krumpholtz alors retrouva tous ses souvenirs, toutes ses sensations ; alors il retrouva ses dix-huit ans , la santé et la vigueur de son ame et de son corps .
En rappelant cet air , il fut heureusement surpris, comme Je voyageur qui , avec son bâton ferré , gravissant péniblement les hauts glaciers, arrive à une hauteur où la mousse seule végète encore : il monte, et
la mousse même a disparu ; — partout la neige blanche comme uu linceul ; mais tout à coup du seiu de la neige s’élève un arbrisseau d’un vert vif, couronné de fleurs de la couleur de la rose : c’est l'alpen-rose, c’est la rose des Alpes.
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I l4 FA DIÈZE.
Mais Krumpholtz ne se souvenait que de cette partie de l’air; et quelques efforts qu’il pût faire , il lui fut impossible de se rappeler une note de plus.
Il chanta ce commencement d’air cent fois par jour. En lisant , en mangeant , en causant , il fredonnait toujours les mêmes mesures , autant pour renouveler la sensation que lui apportait cet air que dans l’espoir d’en trouver la fin. Souvent il sentait la mesure suivante errer sur ses lèvres ou
bourdonner à son oreille ; mais aussitôt qu’il voulait l’articuler , il ne voyait plus rien , et il chantait cinquante fois de suite :
Au Rhin , au Rhin , c’est là que sont nos vignes ,
Qu’il soit béni le Rhin ! qu’il soit béni le Rhin !
Le pampre
Mais il ne pouvait aller plus loin.
11 alla trouver la tante de Blanche ; mais elle était devenue complètement sourde.
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FA DIÈZE. Il5
Pendant une semaine, il arrêta tous les ba-
teliers et les vignerons qu il rencontra , il leur chantait ce qu il savait de son air et leur demandait s’ils savaient la suite.
Au bout de la semaine, sa réputation de folie était parfaitement établie.
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€e baron ftrumpljoltj à JH. Samuel, marchand ï>e muoique à JHagencr.
Monsieur ,
Veuillez , aussitôt la réception de ma let- » tre , m’envoyer en diligence la plus grande quantité de vieille musique que vous pourrez trouver dans vos magasins. N’épargnez pas , je vous prie , les frais de trans-
port pour que j’aie plus promptement ce que je demande , vous obligerez votre serviteur ,
Baron Conrad Krumpholtz.
Ob«r-Wcsel.
ilt. Ôamurl a JH. U baron (gonrab ftrumpljoltj.
Monsieur le baron ,
Je ne saurais trop vous témoigner ma re- 'connaissance de vous être rappelé mes magasins; mais ce qui doit être considéré comme une générosité pleine d’une rare délicatesse c’est la bonté que vous avez de me demander de vieille musique.
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Il est vrai, qu'il y a quelques aimées, lorsque, pour la première fois, j’eus l’honneur de vendre de la musique à votre excellence , commençant mon commerce avec peu de ressources , ma maison n’était pas aussi bien achalandée que celle de la plupart de mes confrères; mais aujourd’hui, grâce à la faveur dont m’ont honoré votre excellence et plusieurs de ses amis, mes moyens se sont prodigieusement accrus, et je puis, sans trop me flatter, dire qu’aucuns magasins dans Mayence ne sont aussi bien assortis que les miens. C’est pour vous en donner une preuve , monsieur le baron, que, au lieu de la vieille musique que vous aviez la bonté de me demander, je vous envoie tout ce qu’il y a de plus nouveau et de plus à la mode. .
Daignez recevoir , monsieur le baron , l’assurance du respect empressé de votre très-humble et très-obéissant serviteur,
Samuel.
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te baron ftrmnptyoltj à Ht. Samuel , mard)anî> î>e musique à iîtagenre.
— Vous êtes un Ane , monsieur Samuel ; quand je demande de vieille musique , c'est que je veux de vieille musique. Je garde celle que vous m avez envoyée ; mais hàtez-
FA D1ÈZE.
vous de réparer cette bévue, en m’envoyant promptement ce que j’ai demandé.
Baron Conrad-Krumpholtz.
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Il eut beau feuilleter la vieille musique , il ne trouva rien qui approchât le moins du monde de ce qu’il voulait. •
Au milieu de ses recherches , il découvrit dans un grenier un vieux violon, usé, brisé,
disloqué, il y remit des cordes, et passa des jours entier à jouer :
Au Rhin , au Rhin , c’est là que sont nos vignes ; Qu’il soit béni le Rhin ! qu’il soit béni le Rhin ! Le pampre
Mais toujours il était forcé de s'arrêter là pour recommencer et s’arrêter encore.
Priez votre meilleur ami d’en faire autant auprès de vous, nous offrons de gager qu’avant un quart d’heure vous l’aurez jeté à la porte.
Aussi, l’un de ses voisins qui n’était pas son ami, ne se crut-il pas obligé de souffrir long-temps un semblable supplice, et lui fitil parvenir, par le ministère d'un homme de
loi, une sommation ainsi conçue:
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En fait :
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Attendu que le sieur baron Krumpholtz est convaincu de se permettre à toute heure
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du jour et de la nuit de jouer d un prétendu violon, le plus aigre qui se soit jamais entendu ; „
En outre , que ledit baron joue presque continuellement faux, et ne joue que quelques mesures d’un air qu’il n’achève jamais et recommence toujours ;
Il semble prouvé que ledit baron Krumpholtz n’en agit ainsi que par méchanceté , désir de nuire et malveillance à l'égard de son voisin; car on offre de s’en rapporter au jugement d’arbitres; il est impossible que ce soit ni pour son plaisir ni pour celui de qui que soit que l’on fasse de pareille musique.
Endroit: — Attendu que les lois et réglemens de police ont sagement écarté des lieux habités tout établissement malsain, nuisible ou incommode ;
Attendu que les sons d'un violon aigre pénètrent à travers les fenêtres, les portes et lesmurailles, viennent chercher la victime
jusque dans son foyer , au milieu des travaux de la science et des occupations intérieures pour la torturer sans relâche; il demeure constant que le fait du sieur Krumpholtz constitue la violation de domicile et l’attentat à la liberté individuelle ;
Attendu que le sieur Selbner plaignant , n'a reculé devant aucunes dépenses de bourrelets, volets et contre-volets avantde porter plainte devant les protecteurs de la sûreté des citoyens, et que ses efforts dispendieux ont été inutiles;
Attendu que l’horrible persécution du baron a forcé le sieur Selbner de suspendre des travaux scientifiques dont il doit revenir audit sieur de la gloire et de l’argent ;
Attendu que le sieur Selbner a le système nerveux excessivement sensible, et que chaque note fausse du baron lui est mille fois plus doulourouse que ne léserait à un autre uncoup de couteau, et qu’il se trouve en ce moment menacé d une névralgie aiguë dont
les premiers symptômes le font beaucoup souffrir, et dont les suites pourraient mettre sa yie en danger ;
Demandons 1” que le sieur baron Krumpholtz soit tenu de déguerpir sous le plus bref délai ;
2 0 Qu’il paie au plaignant des dommagesintérêts, équivalens au tort qu’il lui fait,*
3 ° Qu’il soit jugé comme coupable : i° de violation de domicile; 2 0 d’attentat à la liberté individuelle ; 3 ° de tentative d’homicide volontaire avec préméditation.
Le baron fit faire des excuses à son voisin, lui envoya une pièce de vin fin, et proraitde ne jouer du violonà l’avenirque dans une salle basse dont les sons ne pouvaient s’échapper.
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Comme Athanase paraissait de mauvaise humeur, le baron lui demanda ce qu’il avait.
Athanase hésita , puis montra une lettre à son maître.
Conrad la prit, elle était adressée à Atha-
IA D1ÈZE.
nase, c’était une femme qui lui rappelait des sermens , lui disait qu’elle ne pouvait plus vivre sans lui , et que s’il ne revenait bientôt elle quitterait tout pour l’aller trouver. Surtout en lisant une lettre si tendre, Conrad regardait Athanase et cherchait à s’expliquer la passion de la femme qui l’avait écrite.
Athanase était petit, mal fait, et, sur la plus sotte figure qu’on pût voir, arrangeait prétentieusement d’horribles cheveux d’un jaune orangé.
Monsieur, dit-il, vous ne sauriez croire
combien cette femme me tourmente; je ne l’aime pas, et je ne puis m’en débarrasser.
Ne l’as-tu pas aimée? dit Conrad.
— Non, dit Athanase avec un air de fatuité qui contrastait grotesquement avec sa figure; on prend cela par hasard pour le laisser le lendemain.
Le baron ne disait plus rien; Athanase se
FA DIÈZE. l3l
retirait; mais son maître le rappela: — Eh !
dit-il, comment s'appelle votre Ariane.
— Blanche, dit Athanase.
— Blanche! s écria le baron.
— Blanche, répéta Athanase.
— C’est singulier, dit le baron.
Athanase ne répondit rien , mais il ne voyait à cela rien de singulier.
— C’est, dit le baron, une fille svelte et élancée, et un teint blanc comme le lait.
— Mais non, dit Athanase, elle est au contraire passablement brune de peau et a un embonpoint remarquable qui fait d’elle une fort belle femme.
Lorsque Conrad fut seul : — Comme on se figure aisément que la femme que l’on aime n’a rien de commun avec les autres femmes ! Je n’ai pu m’empêcher d’être choqué que ce drôle ait une maîtresse qui s’appelle Blanche.
rA D1EZE.
Et aussi, comment une grosse femme avec une peau noire ose-t-elle s’appeler Blanche?
— Ma Blanche avait une peau si fine et si fraîche, etsi jamais j’avais osé en faire l’expérience, je suis sûr que sa taille eût tenu dans mes deux mains.
Il finit ce monologue comme il finissait tout , en fredonnant :
Au Rhin , au Rhin , c’est là que sont nos vignes ;
Qu’il soit béni le Rhin , qu’il soit béni le Rhin.
Le pampre
Après quoi il recommença :
Au Rhin, au Rhin, c’est là que sont nos vignes; Qu’il soit béni le Rhin , qu’il soit béni le Rhin. Le pampre
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11 y avait des moraens où il lui semblait que l’air commencé s’achevait dans sa tête , et il écoutait avec une figure stupide.
Souvent, il le sentait chatouiller ses lèvres , mais il ne pouvait l’articuler.
Si le vent souillait dans les arbres , il trou-
l34 FA D1ÈZE.
vait dans le bruit que faisaient les peupliers en se balançant, quelque chose qui lui rappelait son air.
Le dimanche les cloches le lui faisaient entendre distinctement ; mais après la fatale mesure , le vent ou les cloches semblaient recommencer, sans jamais faire une note au-delà.
Ce fredonnement perpétuel du baron, au milieu des plus graves conversations , le rendit, en peu de temps, tout-à-fait insupportable aux quelques amis qui venaient le voir dans sa retraite, et la solitude entière où le laissa leur abandon ne contribua pas peu à augmenter sa manie , qui finit par prendre le caractère d’une folie véritable.
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Conrad , après dîner, tandis qu’Athanase derrière lui attendait depuis long-temps qu’il se levât, pensait à la bizarrerie de son sort qui, lui ayant donné tout ce que les hommes recherchent d’ordinaire , ne lui avait laissé de désir que pour une chose qui
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n’aurait probablement plus aucun prix , si le hasard la lui faisait rencontrer.
Après de longues réflexions, il voulut les résumer par une sorte d’aphorisme , dans le genre oriental , et dit tout haut :
— Le bonheur est une gazelle
Mais il fut arrêté par une marque d’improbation que laissa échapper Athanase.
— Si votre excellence le permet, dit-il, je lui dirai franchement que je ne suis pas de son avis ; car à mes yeux , en ce moment , le bonheur est la tranche de bœuf rôti qui m’attend à l’office , quand votre excellence aura quitté la table.
— Mais , dit Conrad , quand tu auras dévoré ton bœuf rôti, où sera le bonheur?
— Alors, dit Athanase, le bonheur sera le moment où je me coucherai , pour dormir jusqu’au lendemain.
— Donc , se dit Conrad , le bonheur est
FA D1ÈZE. 1 3*7
tout simplement ce que nous n’avons pas , ear pour moi, excepté la fin de cet air, je ne sais pas ce qui me manque. Donc le bonheur est une antithèse , et rien de plus ; le bonheur est le contraire souvent fictif de nos souffrances.
— Dans les ardeurs de l’été, pendant une longue marche par des terrains sablonneux, le bonheur est un vent frais, qui rafraîchisse le front ; tandis que l’hiver , quand le givre s’attache à nos cheveux , le bonheur devient ce même soleil , dont nous nous plaiguions quatre mois auparavant.
Et il voulut terminer son aphorisme.
— Le bonheur est une gazelle blanche.
— Pourquoi blanche? interrompit Athanase , enhardi par les questions que son maître venait de lui faire.
Mais Conrad , qui ne trouva rien de bon à répondre , dédaigna l’objection , et pour-
l38 FA D1ÈZE.
suivit : — Le bonheur est une gazelle blanche, qui ne laisse voir à l’homme que la poussière que font lever ses pieds , ou le mouvement que son passage laisse aux broussailles.
— Mais, dit Athanase, comment alors savez-vous que c’est une gazelle ? Et si c’est une gazelle , comment savez-vous qu elle est blanche ?
— Le bonheur, reprit Conrad, est quel que chose qui fuit, quelque chose qui ne laisse voir de soi que la poussière que font lever ses pieds , et le mouvement que son passage laisse aux broussailles.
Et il ajouta :
— Et l’homme qui le poursuit n’en tire d’autre bénéfice que de se faire aveugler par les branches des buissons.
Conrad , ayant terminé son aphorisme , se leva de table; il y avait longtemps qu’il
flÉÉÉyi
FA DIÈZE. l3 9
n'avait autant fait dans la journée, et tandis qu’Athauase mangeait sa tranche de bœuf, tout en répétant la lin de son aphorisme :
— Et l’homme qui le poursuit n’en tire d’autre bénéfice que de se faire aveugler par la poussière et par les branches des broussailles , il songeait à quelque nouveau moyen de se procurer la fin de son air : ce qui prouve que la sagesse ni les aphorismes ne servent à rien , pas même celui-ci qui n’empêchera personne de formuler la sagesse en préceptes toujours inutiles, d’abord pour lui , parce qu’on ne trouve ce qu’il fallait faire qu’après avoir épuisé tout ce qu’il ne fallait pas faii’e , ensuite pour les autres , parce qu’on ne croit qu’aux trous dans lesquels on est tombé soi-même.
A force de chercher , il songea qu’il avait pour voisin un savant antiquaire , dont la fille, lui avait-on dit, était musicienne; mais le savant ne voyait personne, pour ne pas perdre un temps qu’il lui plaisait d ap-
peler précieux , en futilités , comme s’il y avait des choses plus futiles les unes que les autres. Un ami du baron , qui n’était pas fâché de lui voir faire de nouvelles connaissances pour se débarrasser de lui , se chargea de l'introduire chez le savant; et, en effet , quinze jours après , lui vint dire qu’il pouvait se présenter ; qu il serait le bien venu.
€>ù l’on frérouorr quelle étoit la oéritable couleur îru rljeoal ï>e Henauî»
î>e JHontauban.
Mais pour faire recevoir Krumpholtz, son ami n’avait pas trouvé d’autre moyen que de l'annoncer comme un savant qui brûlait de faire sa connaissance. Il avait vu dans le
monde beaucoup de savans de profession qui ne lui avaient pas paru d’une force désespérante , et qui, s’ils avaient dit sur les choses connues le quart des sottises qu’ils disaient sur les choses inconnues, se seraient faitbaffouer et poursuivre par les enfans à travers les rues.
Il avait jugé cette petite supercherie si peu importante , qu’il n'en avait même pas prévenu le baron, qui, suivi d Athanase, arriva chez son voisin comme un simple homme , sans se douter le moins du monde qu’il lui fût arrivé de devenir savant.
Il le trouva dans son jardin. Après les civilités d’usage , il le laissa parler tant qu'il voulut , sans prononcer une parole , et attendant le moment d’arriver à son but, à savoir de jeter un coup d’œil sur la musique de sa fille ; mais il n’y eut pas moyen de glisser sa proposition entre deux phrases, tant elles étaient serrées, connexes, liées entre elles , soit par tous les artifices de lan-
FA D1ÈZE. l43
gage connus, soit par la volubilité du discoureur.
Enfin, le savant, après s’être efforcé d’embarquer son voisin dans une conversation scientifique que le baron éluda le plus adroitement qu’il lui fut possible , s’avisa d’une question directe à laquelle il fallait nécessairement répondre.
— Monsieur, dit-il, une chose, je l’avoue , m’embarrasse ; dans un livre français que j’ai en ce moment sous les yeux , il m’est impossible de deviner d’où peut venir le nom de Bayard , que l’on donne au cheval de Renaud de Montauban.
A ce moment les sons d’un clavecin se firent entendre ; le baron , livré à ses préoccupations , ne répondit pas.
Le savant répéta sa question.
Soit qu’il fut encore préoccupé , soit que, peu savant, il n’eût pas la chronologie bien présente , il répondit sans hésiter :
— J’ai un chien que j appelle Hercule,
1 44 FÂ d, èze-
pourquoi Renaud n’aurait-il pas donné à un cheval de bataille le nom d’un guerrier aussi fameux que Bayard ?
Le savant le regarda stupéfié.
Le baron s aperçut qu'il avait dit une sottise , et se prit à rire.
Le savant prit sa phrase pour une plaisanterie, et rit aussi.
Mais Athanase, qui s’était rapproché, dit :
— Si votre excellence et monsieur veulent me le permettre , je leur dirai mon avis.
Et, prenant le silence de son maître pour un consentement tacite , il ajouta :
— Il y a chez monsieur le bai-on un cheval alezan que j appelle l’Alezan, une jument pie que j’appelle la Pie , une autre grise que j’appelle la Grise ; pourquoi M. Renaud n’aurait-il pas appelé son cheval bai Bayard ?
— Et, dit le baron , qui t’a dit que le cheval de Renaud fût de couleur baie ?
FA D1ÈZE.
FA DlÈZE. l45
— C'est bien simple, dit Atbanase ; je n’appelle pas votre jument grise la Pie, ni votre jument pie la Grise. Je n'ai pas connu M. Renaud , mais je n’ai pas de raison de le croire plus aveugle que moi : il n’aurait pas appelé son cheval Bayard, s'il avait été gris ou alezan. . 1 .1 ..
— Mais , dit le baron , qui te prouve qu il l'ait appelé ainsi à cause de sa couleur?
— C’est encore très-simple, dit Atbanase; je viens de vous prouver que son cheval était bai, puisque s’il eût été gris, ou alezan, ou isabelle , il ne l’eût pas appelé Bayard, c’est-à-dire bai. t ->u. I
Donc, en retournant ce raisonnement , il est clair que, puisqu’il est bai, il devait l’appeler Bayard, et non point l’Alezan, ni l'Isabelle, comme moi j'appelle la jument pie la Pie , et le cheval alezan l’Alezan.
Le baron et son voisin étaient embarrassés ; le syllogisme d A thauase était faux; mais ils ne savaient comment lui prouver
mm
l46 FA D1ÈZE.
qu’il était faux , d’autant que sou étymologie paraissait juste. Pour changer de conversation , Conrad dit :
-* — Rapprochons-nous de la salle basse , je serais enchanté d entendre le clavecin de mademoiselle votre Hile; on m’a parlé de son talent et de la précieuse collection d’ancienne musique qu elle possède.
— Oui j dit le voisin en s’acheminant vers la salle d’oùfr était faiteutendre le clavecin, elle a toute la musique de Francon qui , en 1066, inventa & Gdldgne les signés de la division du temps musical , Gilles Binchois , Jean Okenheim, Cyprien Roze, Hobrecht, qui montra la musique à Érasme* ? Jacques deKerl, Gaspard Kru'mhorn l’aveuglé, etc.
— Blanche, dit-il en arrivant, je te présente notre voisin le baron Conrad Kriirtipholtz.
— Blanche ! dit Conrad. té uo nul
-—Blanche! dit Athànase qui s était arrêté assez près pour entendre. ; *
— Un savant distingué, ajouta le père.
Le baron le regarda , prenant ce compliment pour une mauvaise plaisanterie.
La fille du savant était une grande et sèche personne de trente-cinq ans , habillée avec prétention.
Tandis qu’elle jouait quelques morceaux sur le clavecin , le baron feuilleta toute sa musique sans trouver ce qu’il cherchait ; en haut d’une page blanche il y avait seulement ce titre : Au Rhin!
Mais ce n’étaient ni le savant ni sa fille qui avaient copié cette musique , ils ne savaient ce qu’on avait eu l intention d’y transcrire , et d’ailleurs rien ne prouvait que ce fût la chanson de Conrad.
Comme il s’en allait avec Athanase :
— Blanche ! se disait-il, tout me rappelle le souvenir chéri de celle que je cherche.
— Blanche! se disait Athanase, tout me rappelle la femme qui me poursuit.
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