‹ Fa Dièze (volume 2)Chapitre 6 sur 19 · XXVI · texte numérisé non relu

XXVI

Un jour Conrad s’aperçut qu’il était souverainement ridicule ; il abandonna sa maisondes champs d’autant plus facilement qu’il n’y avait presque plus de feuilles aux arbres, et que les premières gelées avaient blanchi la terre.

FA D1ÈZE.

11 retourna à la résidence pour chercher à se distraire en se livrant pendant l’hiver à tous les amuse mens qui pourraient se présenter.

D’abord il trouva quelque plaisir à retrouver le bruit et le mouvement , à revoir des visages qu il n’avait pas vus depuis longtemps, à rentrer dans des habitudes auxquelles ses six mois d’absence avaient rendu un charme momentané.

Puis il allait recommencer à s’ennuyer, quand il se rappela que lorsqu’il avait, pour la première fois, quitté la maison où il était né pour élire domicile dans une ville ; sa mère lui avait dit à son départ :

— Déliez-vous des mauvaises sociétés dont le charme trompeqr vous jetterait dans une voie funeste ; - — ne vous livrez pas aux prestiges de l’ambition qui bouleverse les empires, — et marchez contre les murailles pour vous préserver dçs voitures.

Craignez les séductions du monde et les

FA DlÈZfc, .

plaisirs empoisonnés qui vont vous assiéger en foule, redoutez surtout les filles d Opéra ; ce sout des sirènes , qui perdent les jeunes geus, — et faites souvent remettre des clous à vos bottes ;, car en aucun lieu du monde la chaussure ne s use aussi vite que sur le pavé des grandes villes.

Les avis de sa mère lui avaient ouvert l’esprit à des idées nouvelles; malgré lui il se faisait de délicieuses images de ce qu'on voulait lui faire craindre; et, à l’exception des voitures, il brûlait de s’exposer à tous les l’on lui recommandait d’éviter.

Il ne voyait pas grand mal à être pour quelque chose dans les bouleversemens dé f ambition; il eu voyait encore moins à.pe laisser faire par les plaisirs qui devaient l’assiéger en foule ; et ce que surtout il voulait

connaître c’étaient ces dangereuses sirènes

qui, selon lui, ne pourraient jamais lui faire un mal égal au bonheur qu’il aurait à tomber dans leurs pièges. ,

dangers que

Mais, dans la ville où il était, la plus haute carrière ouverte à l’ambition était fermée par une place de bailli , et il dut se tropver très-heureux de devenir le second secrétaire de M. Bernhard. Pour les plaisirs qui devaient l’assiéger il n'eut pas grande résistance à opposer , car ses plus grands excès consistèrent à se px*omener le matin sur les bords du Rhin — jusqu’au moment où il découvrit la demeure de Blanche.

Pour les filles d’Opéra , il n’y avait jamais eu d’Opéra à Ober-Wesel, et un jour qu’il passa des baladins, il s’avisa d’écrire une longue lettre à une sauteuse et de lui demander un rendez-vous auquel alla un homme à gros favoris noirs qui lui demanda pour qui il prenait sa fille.

— < Certes, se disait-il tristement, les plaisirs ne m’assiègent pas de telle sorte que je ne puisse leur résister, et les filles d’Opéra ne me tendent pas autant de pièges que je le voudrais bieiv

Néanmoins, cette idée l’avait long-temps tourmenté ; sa mère lui avait parlé de précipices sous des fleurs, mais cela ne lui prouvait qu’une chose ,à savoir que sa mère, malgré son horreur pour les filles d'Opéra, ne pouvait nier que leurs pièges ne fussent cachés par des fleurs ; que pour que ce piège fût aussi prouvé que les fleurs , il faudrait qu'il fût avoué par un partisan, comme les fleurs l’étaient par un ennemi.

Puis il vint un moment où il ne s’occupa plus que de Blanche , — puis la fortune le hissa aux honneurs.

En réveillant ces souvenirs , le baron se rappela que, par un singulier hasard, il n’avait jamais goûté ce danger qui devait le poursuivre et qu’il n’avait pu atteindre; il songea que c’était peut-être un plaisir qu’il ne connaissait pas , et pendant quelque temps il fut l'amant privilégié d’une jeune et belle danseuse.

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