HISTOIRE DU VOYAGEUR AUX LUNETTES BLEUES
— Messieurs, je descends, et notre origine est bien prouvée, d’un des premiers chefe germains qui passèrent le Rhin pour s’établir dans les Gaules; plus lard quelques sujets de mécontentement firent repasser le Rbin à mes ancêtres
l’auteub
C’est une terrible chose qu’un homme quii, par un artifice quelconque a obtenu :
Le droit.
Le privilège.
Ou l’abus de se faire écouter, surtout s’il n’est pas sûr de retrouver deux fois les m êmes auditeurs, s’il les considère comm
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une proie qui va lui échapper, et si, par conséquent, il ne se voit aucun intérêt à les ménager.
Le voyageur aux lunettes bleues fit subir à ses auditeurs l’histoire de ses avesy ataves et proaves avec un aplomb et une ténacité imperturbables. Gomme nous avons la prétention ou au moins un véhément désir de ne pas nous aliéner tout à fait nos lecteurs, nous leur épargnerons la plus longue partie de cette narration et nous les ferors immédiatement passer à Thistoire qui concernait réellement le conteur.
SUITE DE l’hISTOIEE DU VOTAGEÜE AUX LUNETTES BLEUES
— J’avais vingt-trois ans; outre les avantages de la jeunesse, j’étais possesseur d’une assez jolie fortune et d’un avenir coloré des plus brillantes espérances; j’allais me marier à une femme dont j’étais idolâtre.
Il faut vous dire qu’elle le méritait :
Elle avait une taille de nymphe,
Des cheveux d’or,
Une bouche de rose.
Un teint de lait,
Des yeux adorables.
Un col charmant,
Une gorge divine,
Une main délicieuse,
Un pied...
Et l’expression manquant il posa sa main droite sur sa main gauche de manière à ne laisser voir que les deux premières phalanges des doigts, ce qui donnait au pied qu’il voulait décrire une longueur approximative de deux pouces.
— ... Enfin, ajouta-t-il, vous n’avez jamais rien vu de semblable.
Ma foi, dit en lui-même Krumpholtz, si cela ne ressemble pas à toutes les femmes, cela ressemble du moins très-fort au porterait que fait chaque homme de sa maîtresse.
— Telle était Blanche, continua le conteur.
— Blanche ! s’écria Kminpholtz.
— Blanche ! dit plus bas Athanase qui apportait un verre d’eau à son maître et laissa tomber l’eau sur le baron.
— Maladroit 1 dit le baron.
Quand il fut sorti aprfe avoir essuyé son maître :
— Ce drôle aurait mieux fait d’envoyer un garçon de l’hôtel.
— Ah ! monsieur, dit une femme, on est bien malheureux avec les domestiques, j’ai été forcée d’en chasser un hier auquel je tenais beaucoup.
Ici l’homme aux lunettes bleues, voyant l’interruptrice reprendre haleine, pensa que c’était le moment de reprendre son histoire où il l’avait laissée; mais si la femme avait repris haleine, c’était pour commencer ellemême une histoire ; de sorte que tous deux,
FA DLEZÆ
croyant que l’autre céderait la parole, parlèrent ensemble pendant quelques minutes.
l’uommb aux lunettes.
Telle était Blanche, Nous allions nous marier, et l’attente d’un frère chéri retardait de quelques mois un instant que tous deux nous. .
l’interruptrige.
I C’était un homme qui avait élevé mon frère, qui m’avait, toute petite, portée sur ses bras, et que mon père m’avait recommandé en mourant. Mais, messieurs
Ici tous deux, voyant que l’autre ne cédait pas, se mirent en devoir de se taire, mais tous deux voyant la parole libre s’en ressaisirent en même temps.
l’homme aux lunettes. l’interruptmge.
que tous deux, sans i Ce malheureux était me flatter, nous dé- 1 singulièrement adon-
FA. DILZE
sirioDS également. Je passais toutes mes soirées chez elle, et tout le monde dans la ville parlait de nous. . . .
né h la boisson ; il n’y avait pas un seul jour que Dieu fit, qu’il ne rentrât dans un état à faire
Alors les auditeurs s’interposèrent; quoiqu’on trouvât généralement qu’il avait abusé de la parole qui lui avait été octroyée, on ne voulait pas avoir essuyé en pure perte tout l’ennui qu’il avait donné, et on le pria de continuer son histoire ; on remit du bois au feu, et il reprit :
— Et tout le monde dans la ville parlait de nous comme si nous avions déjà été époux.
Une nuit, je rêvai que je jouais sur le clavecin un petit air que j’ai toujours aimé.
— Monsieur, dit Conrad, quel était cet air?
Le voyageur ne crut ^«s devoir répondre
à cette interruption, ou peut-être ne l’entendit pas, et continua :
— Chaque touche blanche que je frappais crevait sous mon doigt, et je me trouvais avoir cassé un œuf.
— Moi aussi, pensa Conrad, il y a dans mon rêve des œufs cassés.
— C’est un bien mauvais signe ! dit l’iuterruptrice.
Le narrateur se hâta de ressaisir la parole; mais, pour se réconcilier avec cette femme, qui était encore assez bien de figure, il dit en se tournant vers elle :
— C’est *ce que me dirent le lendemain mes deux tantes; je n’en fis que rire, mais je fus bien puni de mon incrédulité.
— C’est un air qui vous portera malheur, mon neveu, me dirent-elles.
— Bah! repris-je, je le ferai chanter exprès le jour de mes noces.
Il faut vous dire que cet air n’était alors
nullement connu dans notre ville, et que c’était Blanche qui me l’avait appris.
Un soir, lorsque je sortais de chez elle, elle le joua sur le clavecin comme pour me dire adieu.
— Monsieur, dit Conrad, fait^moi, je vous prie, l’amitié de me dire quel est cet air?
Un chut universel lui imposa silence.
Allons, pensa-t*il, je le lui demanderai quand il aura âni son histoire que le diable emporte.
— Je fus bien surpris,, reprit l’homme aux lunettes bleues, quand j’entendis au bas de la maison une voix d’homme qui, s’accordant au clavecin, chantait le dessus de l’air. Un soupçon jaloux s’éleva dans mon cœur; natuiwement violent, je m’approchai du quidam et lui demandai brusquement ce qu’il faisait là : il eut le malheur de me donner un soufdet, la colère m’emporta, je le
saisis à la gorge et le tuai. — Le lendemain, la justice voulut instrumenter; mais j’avais été frappé le premier, j’étais dans un cas de légitime défense, et il n’y avait rien à me dire ; mais cet homme que j’avais étranglé était le frère de ma maîtresse, et il me fallut renoncer à elle.
A ce moment, un homme entra qui demanda une place au coin du feu.
L’homme aux lunettes bleues changea de couleur, se leva et sortit précipitamment.
Conrad voulut l’arrêter, mais il se détourna à temps pour ne pas être renversé par la brusque sortie du narrateur.
— Il a tort, dit le dernier venu, je ne lui en veux nullement, et n’ai, en aucune façon, l’intention de l’eflFrayer.
— Vous connaissez ce monsieur? dit Conrad.
— Je suis le frère d’une femme qu’il a failli épouser.
— Quoi ! dit l’interruptrice en reculant sa chaise, c’est vous ce frère qu'il étrangla?
— Non pas que je sache, dit l’inconnu.
On le mit au fait; il rétablit un peu les choses. Dans la soirée où il était revenu sans avoir prévenu personne, la question impertinente de l’homme aux lunettes bleues l’avait porté à lui donner un soufflet, après lequel l'homme aux lunettes s'était enfui en criant au secours. Cette anecdote l’avait rendu si ridicule aux yeux de sa sœur, qu’elle avait refusé de conclure un mariage qui lui déplaisait et pour la rupture duquel elle se trouva très-heureuse de rencontrer un prétexte.
— Quoi qu’il en soit, dit la femme qui avait déjà beaucoup parlé, il n’en est pas moins vrai que le rêve n’avait pas menti; et que cet air lui a porté malheur : certes, pour rien au monde je ne voudrais rêver d’œufs cassés.
Conrad ne put résister à l’envie de raconter le songe qu’il avait fait.
— 11 n’y a rien de plus clair que ce songe, reprit-elle : cela signifie que vous deviendrez amoureux d’une danseuse qui vous ruinera.
— Ou plutôt, dit un voyageur, que vous serez ruiné par le jeu.
— Ou plutôt par un procès, dit un troisième voyageur.
— Mais cependant, reprit la femme, monsieur a rêvé aussi qu’il avait des ailes et volait, et personne ne peut nier que ce ne soit un bon signe.
— Cela s’applique très-bien à ce que je disais, répliqua le dernier interlocuteur, monsieur, comme tous les joueurs, sera jeté dans le gouSre.
— Dans l’ablme, reprit la femme.
— Dans l’abîme sans fond, dit un autre.
— Sera jeté dans le gouffre par quel-
ques chances heureuses qui l’ayeugleront.
— Mais, dit le premier vojageur, cela peut encore s’appliquer à ce que je disais :
c’est pour s’élever et s’enrichir que monsieur intentera un procès qui le ruinera.
— Mais aussi, dit la femme, cela s’appli> que encore mieux à mon explication; c’est au milieu des plaisirs les plus vifs, au moment où il se croira au septième ciel, dans les bras de sa danseuse, que cet infortuné sera trahi : voilà ce que signifie le songe.
— Monsieur, dit Athanase, votre songe est un songe, et ne signifie rien du tout.
— Je crois que tu as raison, dit le baron.
— Parbleu! se dit Conrad en montant l’eacalier pour aller se coucher, j’aurais bien pu demander à l’inconnu qui a mis notre narrateur en déroute, quel est cet air qu’il chantait sous la fenêtre de sa sœur. Mais
j’ai un autre moyen de le savoir, je le demanderai au conteur lui-même...
Puis, parlant haut... et continuant ce qu’il se disait à lui-même :
— Athanase, dit-il, demande où est sa chambre.
Athanase fut quelques instants sans comprendre, puis il dit : « C’est étonnant! » sortit, et rentra après dix minutes pour dire à son maître :
— Au bout du corridor^ la porte en face ■de l’escalier.
— Bien ! dit le baron. — Et, pensa-t-il, j’irai aussitôt qu’il fera jour.
— C’est étonnant I dit Athanase en saluant son maître; je n’aurais pas cru cela de mon maître.
Mais, quand on n'entendit plus aucun bruit dans l’hôtel, quand il eut vu éteindre même les lanternes des garçons d’écurie, Krumpholtz se leva, et, tout en tâtonnant, prit le chemin du corridor; car l’idée de cet air l’empêchait de dormir, et il voulait prier l’homme aux lunettes bleues de le lui chanter... d’autant qu’il se rappela que les voya-
geurs devaient repartir dans la nuit. Conformément aux instructions d’Athanase , arrivé à la porte qui faisait face à l’escalier, au fond du corridor, il frappa doucement ; une voix répondit bas :
— Qui est là ?
— Il parait qu’il attend quelqu’un, dit Krumpholtz; pour ne pas le tromper, je vais me nommer, — Baron Krumpholtz !
Et il frappa plus fort.
— Au secours! au secours! cria une voix de femme sur le ton le plus aigu.
Krumpholtz s’enfuit; mais, au lieu de ^ prendre son corridor, il en prit un autre, puis un autre; la voix criant toujours au secours! il trouva une porte ouverte, et, entendant derrière lui les pas des palefreniers qui cherchaient la cause de ce tumulte, il se jeta dedans et s’enferma dans «la chambre, où un lit défait indiquait que la personne qui l’habitait venait d’en sortir.
En effet, une servante de l’hôtel, qui la première s’était levée au bruit, ne tarda pas, quand on eut persuadé à la voyageuse qu’elle avait rêvé, à revenir trouver son lit; mais elle trouva la porte fermée et ^saya en vain de l’ouvrir.
— C’est singulier, disait-elle au milieu de ses efforts infructueux, il me semblait bien avoir mis la def en dehors.
Cependant, Conrad se gardait bien de faire le moindre bruit; qu’on juge de l’efiroi de la pauvre fille si elle eût vu sortir de sa chambre un homme aussi peu vêtu que l’était le baron; les cris auraient recommencé de plus belle, et il eût été difficile à Conrad de donner des raisons plausibles de son séjour dans cette chambre.
La fille, qui n’était pas mieux vêtue que lui, prit le parti d’aller en bas chercher une double def. Conrad écoutait le bruit de ses pas qui s’éloignaient, pour s’échapper et re--
tourner à sa chambre. Quand il n’entendit plus rien , il ouvrit doucement la porte et sortit ; mais à peine avait-il hasardé quelques pas que la voix retentissante du conducteur de la voiture ébranla les corridors , et qu’il vint à chaque porte éveiller ses voyageurs.
Conrad retourna sur sas pas et se renferma encore dans la chambre.
Quelques-uns des voyageurs ne tardèrent pas à se lever et à sortir de leurs chambres ; la servante, qui revenait presque nue, voyant du monde levé, se réfugia chez une autre servante.
— Allons , Charlotte ! cria le conducteur en frappant à la porte , vous n’ôtes pas encore levée, paresseuse? vous perdrez vos pourboires ; tant pis pour vous.
Conrad ne bougea pas.
— Allons , Charlotte ! dit le conducteur en frappant plus fort, il faut vous lever, ma
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FA DIËZB
fille; je n’ai pas bu mon vin blanc, et nous allons partir.
— Gomment se fait-il qu’elle ne réponde pas? dit-il à des voyageurs qui s’étaient ap« prochés.
— Elle est peut-être malade , dit quelqu’un.
— Elle qui est toujours la première levée, ajouta le conducteur.
— C’est qu’elle est malade.
— Charlotte ! cria le conducteur, Charlotte ! Et ü frappait à disjoindre les planches de la porte; Conrad se tint coi.
Mais le conducteur regarda à sa montre , et dit à ses voyageurs :
— Il faut partir.
11 écouta.
— Tenez, dit-il, voici l’autre voiture qui arrive , et nous devons garder trois heures d’avance sur elle : partons !
Quand la voiture roula, les gens de la
maison frappèrent à la porte; mais Charlotte, vêtue d’un jupon d’emprunt, vint les rassurer. Cependant, il fallait ouvrir la chambre : la double clef ne pouvait tourner, parce que Conrad avait glissé une petite pierre dans la serrure.
— 11 faut la jeter en dedans, dit un palefrenier.
Et il alla chercher un gros maillet.
Conrad alors songea que les explications qu’il allait donner ne seraient pas crues ; il prit le parti d’ouvrir la porte et de regagner gravement son lit — au milieu des trois ou quatre servantes qui attendaient le palefrenier, — sans prononcer une parole.
Athanase attendait son maître et cherchait dans sa tôte un moyen de l’engager à partir tout de suite , au lieu de ne se mettre en route qu’au milieu de la journée comme il en avait l’intention.
Krumpholtz en entrant lui dit :
— Athanase, des chevaux dans une demiheure et un bon pourboire au postillon, je suis pressé.
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— Dans dix minutes, ditAthanase.
De cette manière, je le rattraperai, se dit Conrad, songeant à l’homme aux lunettes bleues et à son air.
De cette manière, elle ne nous rattrapera pas, se dit Athanase songeant à sa maîtresse, qu’il avait vue dans la chaise de poste qui venait d’arriver avec l’actrice et le successeur dn baron.
— Il alla à la poste et demanda combien il y avait de chevaux.
— Huit.
— Je les prends tons.
— Combien donc êtes- vous?
— Mon maître et moi.
— Alors, vous avez assez de deux chevaux.
— Gela ne vous fait rien si je paye les huit chevaux.
— Comme vous dites, cela ne me fait rien si vous les payez ; seulement, s’il arrive d’autres voyageurs, ils attendront jusqu’à demain.
— C’est bien comme cela que je l’entends, dit Athanase.
Les huit chevaux attelés à la chaise de poste du baron encombraient la cour de l’hôtel.
— Que signifie cet attelage? demanda Conrad.
— Votre Excellence m’a dit qu’elle voulait aller très-vite.
— Tu es fou! on n’a jamais vu une chaise ainsi traînée.
Mais Athanase savait bien ce qu’il faisait ; l’actrice et son amant, et par conséquent sa persécutrice, ne pourraient, faute de chevaux, continuer leur route que le lendemain, et il gagnait ainsi sur elle vingtquatre heures.
— Je ne sais pourquoi , disait le baron , j’ai dans l’idée que l’air de l’homme aux lunettes bleues est l’air que je cherche.
Au Rhin! au Rhin! c’est 1& que sont nos vignes; Qu’il soit béni, le Rhin! qu’il soit béni, le Rhin! Le pampre
Ils vont, ils vont !
Mais rhomme aux Innettes bleues ne se retrouve pas.
Il s’est arrêté en route, n a pris un chemin de traverse n est monté dans une autre voiture.
Quand le baron voit un homme avec des lunettes bleues, il fait arrêter; ceux mêmes qui portent des lunettes vertes sont soumis à son investigation.
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La difficulté de le retrouver grossit à ses yeux l’importance de réussir ; après quatre jours, il ne doute plus que cet homme ne sache son air.
— Est-il descendu dans cette auberge un homme avec des lunettes?
— Oui, monsieur.
— Des lunettes bleues?
— Oui, monsieur.
— Un homme de petite taille?
— Précisément.
— Où est-il?
— Parti,
— Que ne le disiez-vous plus tôt?
FA UlÈZE
— Que nele demandiez-vous tout de suite?
— Où va-t-il?
— Je ne sais, mais la voiture qu’il a prise couche à cinq lieues d’ici.
— Partons.
Les roues brûlent le pavé.
— Nous avons bien cinquante lieues d’avance, murmure Athanase avec un air de ravissement.
— Est-il descendu dans cette auberge un homme avec des lunettes ?
— Quatre, monsieur.
— Des lunettes bleues?
— Il y a un monsieur qui a des lunettes bleues.
— Un homme assez petit?
— Oui, monsieur.
— Peut-on lui parler?
— Non, monsieur.
• 4 — Pourquoi cela?
— Parce qu’il dort.
— Sitôt qu’il sera réveillé, dites-lui que le baron Conrad Krumpholtz désire lui parler.
Deux heures après, un petit homme en lunettes bleues entre chez le baron en saluant jusqu’à terre...
— Je me rends aux ordres de monsieur le baron, j’ai à son service des bas de soie et de coton...
— Malédiction ! dit le baron, ce n’est pas lui.
— De filoselle et de fil d’Écosse. . .
— Aussi, pourquoi m’imaginer qu’il n’y a qu’un homme en lunettes bleues I
— Blancs, écrus et de couleur ; des gants et des caleçons de tricot, des bonnets de soie et de coton, des gilets de laine et de flanelle, des chaussons tricotés, des jarretières, des bretelles, des cols, des chemises, en percale, en toile, en toile de Hollande, des jabots en
Valenciennes, en malines; des foulards, des mouchoirs de poche, des cravates blanches, des cravates de couleur, et généralement tout ce que peut désirer M. le baron.
Krumpholtz en route se trouva si malade, qu’il fut obligé de s’arrêter quelques jours.
Le sang lui était monté à la tête d’une manière effrayante ; ses yeux étaient rouges, son visage violet et ses lèvres bleues ; il se faisait dans sa tête et dans ses oreilles un bouidonnement inintelligible.
Puis les grelots des chevaux, le bruit des roues s’harmonisèrent pour lui seul, avec le souffle du vent dans les jeuijes feuilles, il
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lui sembla entendre comme une céleste musique produite par un orgue dans une église à quelque distance; la musique devi it plus claire.
Et, les yeux fixes, il écoutait; mais, partout alentour la plaine était unie et nue, et il n’y avait ni église ni maison.
Il entendit de ravissantes harmonies qu’il • n’avait jamais entendues, et dans ces harmonies la traduction de ces pensées insaisissables, de ces rêves ineffables que fait le poète dans les moments où il jouit de sa seconde vue; la traduction de tout ce que le poêle a senti sans pouvoir se l’exprimer à lui-même.
Puis l’orgue, avec des modulations plus suaves, joua l’air :
Au Rhin! au Rhint c’est là qne sont nos vignes;
Qu’il soit béni, le Rhint qu’il soit béni, le Rhint
Le pampre
^ La voiture s’arrêta ; Krumpholtz restait le
COU tendu, les yeux fixes, écoutant. . . Athanase le fit mettre au lit.
11 se trouvait là deux médecins.
Ils tombèrent d’accord que le baron était menacé d’une fièvre cérébrale.
Mais ils ne tombèrent pas d’accord sur le traitement.
— L’expérience, dit l’un, m’a prouvé qu’il faut, dans ce cas, une prompte application de sangsues et un peu de repos.
— L’expérience, dit l’autre, m’a prouvé qu’il faut, dans ce cas, saigner immédiatement aux pieds, et se livrer à quelque violent exercice.
Athanase fit prendre un bain de pieds à son maître, et ils se remirent en chemin à petites journées.
La voiture où étaient l’actrice, son amant, et la maîtresse d’Atbanase les devança sur la route.
Paris, Moniteur du 17 ;
« Hier est passé en poste, à Châlons-sur- Marne, M. le baron Conrad Krampholtz, se rendant à Paris. »
Un journal du 18 ;
« Avant-hier est passé en poste, à Châlons-sur-Marne, M. le baron Conrad Krumpholtz, se rendant à Paris. On pense que ce diplomate est chargé de quelque mission importante. »
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Un autre journal du 19 :
•i II y a deux jours, est passé en poste, à Châlons-sur-Marne, M. le baron Conrad Krumpholtz, se rendant à Paris. Ce diplomate, chargé d’une mission de la plus haute importance, va probablement donner une impulsion à notre cabinet. »
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Un autre journal du 20 :
« Hier est arrivé en poste, à Paris, M. le baron Conrad Krumpholtz. Espérons que ce diplomate ne trahira pas la cause de l’émancipation des peuples ; la mission dont il est chargé est d’une importance telle, que nous croyons devoir ne pas encore trahir le secret. »
Un autre journal- du 21 :
« Avant-hier est arrivé en poste, à Paris, M. le baron Conrad Krumpholtz, Ce diplomate est chargé d’une mission tellement importante, qu’on s’efforce de n’en rien laisser transpirer ; néanmoins, bien informés comme toujours, nous trahirons ce secret s’il en est besoin.
» Espérons que M. Krumpholtz ne se laissera pas entraîner dans le camp de l’anarchie révolutionnaire. »
Un journal de modes du 30 ;
« On porte beaucoup de bottes à la Krumpboltz, à l’imitation du diplomate allemand dont l’arrivée a mis en émoi toutes les feuilles politiques.
» Hier, une rencontre a eu lieu à Montmartre entre M. ***, rédacteur d’une feuille ministérielle* et M. ***, rédacteur d’une feuille de l’opposition. Le sujet de ce duel
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étaient deux articles où chacun traitait de bévues les causes que l’autre assigne à l’arrivée de M. le baron Conrad Krumpholtz.
» Après avoir échangé deux coups de pistolet, les témoins, ayant déclaré l’horvneur satisfait, les deux adversaires se sont séparés en se donna \i des marques d’une estime réciproque. »
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Aa RhinI aa Rhiat c’est là que sont nos yigne:^( Qu’il soit béni, le RhinI qu’il soit béni, le RhinI Le pampre
Le pampre. . . . ; .
Le pampre,
Qu’il soit béni, le RhinI
Le pampre.
Conrad avait beau fredonner son air tout
le jour, aller tous les soirs à l’Opéra, puis aux Italiens, puis à l’Opéra-Gomique, puis à tous les théâtres où l’on chante ; il avait beau s’arrêter aux joueurs d’orgue, descendre de voiture, se mêler à la foule, se faire voler, un jour son mouchoir, un autre jour sa montre, un autre jour sa bourse, il lui fallait toujours s’arrêter à ce fa...
Pour Athanase, malgré ses précautions, Blanche l’avait retrouvé à Paris et voulait absolument se faire épouser ; l’actrice qu’elle accompagnait avait quitté Paris, et la pauvre fille avait refusé de quitter Paris, où elle vivait de quelques économies et de la vente du petit nombre de bijoux qu’elle possédait.
— Écoute, lui dit Athanase, je ne t’épouserai pas, c’est une promesse sur laquelle tu peux compter ; mais je ne refuse pas de te voir de temps en temps, pourvu que M. le baron ne s’aperçoive de rien... Viens
quand tu voudras, le soir, fais-toi entendre dans la cour, et je viendrai t’introduire.
Un jour, Krumpholtz était entré par hasard dans un café et parcourait les journaux ; puis il vint à lever les yeux, et, à travers les vitres, il vit les arbres chargés de poussière du boulevard se découper sur un ciel d’un bleu pur.
Il soupira.
— Allons, dit-il, je ferais mieux de retourner à Ober-Wesel, errer encore sur les bords du Rhin; le rocher de Loreley doit avoir aujourd’hui un aspect noble et imposant. Mon Dieu ! qu’il est triste de ne pas vivre et de ne pas mourir, d’avoir- une partie de soi qui survit à soi-même. Heureusement, dit-il en regardant dans une glace ses joues horriblement creuses, la véritable mort ne tardera guère, et celle-là finit ^out! Je ne pourrai plus, comme à présent, pleurer sur mon tombeau.
» Oh ! un jour, une heure de cette vie que je vivais à vingt ansi une heure de mes croyances, de mes rêves ! une heure de mes chagrins d’alors, et ensuite la mort avec la plus terrible agonie !
» Qu’est-ce donc que la vie ?
» Pendant la première moitié, on ne vit pas encore, puis on commence à mourir !
En proie à ces tristes pensées, Conrad laissa tomber sa tête sur sa main et son coude sur la table.
Mais, au lieu de mettre le coude sur la table, il le mit dans la tasse de chocolat d’un voisin.
Au jurement du voisin, il se retourna.
— Ah ! monsieur, dit-il, je suis enchanté de vous rencontrer !
— Monsieur, répondit le voisin, je ne vous ferai pas le même compliment.