LUI
Le voisin n’était autre que l’homme aux lunettes bleues.
— Monsieur, dit Conrad, je ne saurais vous exprimer combien je suis heureux de vous voir.
— Monsieur, je vous en dirais sans doute autant si vous n’aviez renversé mon choco- 1 it jusqu’à la dernière goutte.
— Aussi, vous prierai-je instamment dt
me faire l’honneur de déjeuner avec moi.
— J’accepte d’autant plus volontiers que je ne suis pas bien sûr de posséder assez d’argent pour prendre une autre tasse de chocolat de mes deniers.
Après qu’un excellent déjeuner fut terminé :
— Ah ! monsieur, dit l’homme aux lunettes bleues***, avait bien raison.
— Et que disait*** ?
— Un jour qu’on représentait un de ses opéras, on ne put trouver ni lui ni la partition ; les spectateurs s’impatientaient. Après d’infructueuses recherches, on le déterra enfin dans le deuxième dessous du théâtre, ivre au delà de toute expression et dormant de tout son cœur ; on le tira de là comme on put, et, en l’accablant de reproches, on le mit dans un coin.
» L’opéra eut un succès prodigieux ; on applaudissait, on trépignait, on criait. C’est
une belle chose qu'un succès au théâtre, monsieur ! non pour les causes, car c’est au théâtre que l’on voit, bien plus encore que partout ailleurs, applaudir avec frénésie les plus misérables productions; c’est une belle chose qu’un succès au théâtre ! les applaudissements font tressaillir la moelle des os.
» Malheureusement, il faut rire plus tard des applaudisseurs et de soi-môme.
* Le succès de *** était juste et mérité ; les spectateurs étaient sortis, que la salle vibrait encore du bruit de leur enthousiasme. Les acteurs en foule l’entourèrent pour le féliciter.
» — Sacredieu ! messieurs, dit-il en sortant de son assoupissement, ce n’est pas en buvant de la limonade que l’on fait de la musique comme celle-là.
— Etes -VOUS donc musicien? dit Conrad.
— Oui, monsieur,
— Vous rappelez- vous notre première rencontre?
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FÂ DIËZE m
— Oui, monsieur, dit l’homme aux lunettes bleues, un peu embarrassé.
— Eb bien, rendez-raoi le service de me chanter l’air qui causa votre brouille avec votre maîtresse.
— Volontiers; mais je ne puis le chanter ici ; si vous voulez monter chez moi,. je demeure près d’ici, je serai enchanté de vous être agréable.
Le baron tressaillit d’impatience; jamais la dame de comptoir n’avait été aussi longtemps à faire une carte, jamais les garçons n’avaient été aussi longtemps à rendre la monnaie.
Arrivé chez lui, l’homme aux lunettes bleues demanda à sa portière s’il était venu quelqu’un pour lui, elle répondit aigrement qu’elle n’avait pas fait attention.
— Il n’est pas venu de lettres, madame? dit humblement l’homme aux lunettes bleues.
— Je n’en reçois plus, dit la portière encore avec plus d’aigreur.
Il entra dans la loge, pour ne pas lui donner la peine de se déranger, et prit luimême sa clef.
C’était un pauvre garçon que l’homme aux lunettes bleues; il s’était figuré qu’il était artiste et qu’il avait du talent ; il avait quitté une place dans le fisc pour se livrer à la musique, et supportait avec un admirable courage toutes les angoisses de la pauvreté, en attendant qu’une chance favorable vint mettre au jour son génie et sa personne ; la seule dépense qu’il se permît, quand il pouvait la faire, était d’aller prendre au café une tasse de chocolat, pour lire les journaux et se mêler à un monde dont il était exclu par sa pauvreté.
Malheureusement, il n’avait ni génie ni talent, et, comme tant d’autres victimes des mêmes illusions, il était condamné à vivre
FA OIÈZE
et à mourir, rêvant toujours une gloire et une fortune qui n’arriveraient jamais.
Sa portière surtout était pour lui la personnification do mal ; elle le tenait en haut mépris et ne recevait plus ses lettres depuis qu’un jour il n’avait pu rembourser le port d’une — immédiatement ; elle ne répondait pas aux personnes qui venaient le demander, et plus d’une fois ainsi lui avait fait perdre des leçons de musique qui l’auraient aidé à vivre.
Il n’osait non plus se plaindre au propriétaire, car il devait deux trimestres de loyer et n’était pas bien sûr que sa plainte ni sa visite fussent bien accueillies.
Son tyran avait une horrible habileté pour discerner si la personne qui venait le demander était un créancier, et alors, eûtil fait défendre sa porte, elle le laissait monter.
Et ne croyez pas que ceci soit une exagé-
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ration de l’auteur, il n’y a pas une seule maison dans tout Paris peut-être où il n’y ait un tel tyran et une telle victime.
Et l’auteur lui-même, à une époque de sa vie qui n’est éloignée que de quelques années, a eu à souffrir ainsi plus qu’on ne le saurait dire.
L’homme aux lunettes meues n’avait qu’une seule chambre meublée de quatre murailles, d’un lit de sangle, d’une chaise et d’un violon.
Quand la porte fut fermée :
— Monsieur, dit Conrad, faites-moi le plaisir de me chanter l’air en question.
— Volontiers ! dit le musicien.
Et, après avoir accordé son violon, et s’ô-
tre permis un prélude d’une certaine longueur, il chanta assez mal en s’accompagnant médiocrement, la ronde
Komm, lieber mai, und maehe...
Reviens, cher mois de mai, etc.,
dont nous avons parlé ailleurs.
Dès les premières notes, le baron l’avait arrêté de la main, en disant d’un ton de découragement :
— Ce n’est pas cela.
— Si fait bien, monsieur, avait répondu le musicien.
Et il avait continué et fini son air sans que le baron songeât davantage à l’arrêter.
— Où diable ai-je été rêver, pensait Conrad, que cet air devait être le mien.
— Monsieur, dit-il au musicien, quand il eut fini, je vous fais bien des excuses ; ce que j’ai à vous dire va vous paraître étrange et extravagant... mais, comme j’ai ma folie, vous avez peut-être la vôtre, j’aime à croire que
chacun a la sienne : je cherche la fin d’un air dont je ne puis me rappeler que le commencement, et je ne sais pourquoi j’avais imaginé que l’air dont vous aviez parlé pourrait être celui-là.
— Qui sait, monsieur? je sais peut-être votre air; j’ai habité votre pays plusieurs années, et je ne crois pas qu’un autre vivant ait autant que moi d’airs de toute sorte dans la tête.
Conrad chanta le commencement de son air, mais le musicien ne l’avait jamais entendu.
— Si vous aviez le temps, j’ai là plein une énorme malle des airs les plus vieux de toute l’AllemagM, et nous trouverions peut-être ce qu’il vous faut.
— Dites-moi l’heure qu’il est? dit le baron.
— Je n’ai ni montre ni pendule.
— Rendez-moi le service de demander par la fenêtre à votre portière.
Cette proposition le glaça ; sa portière ou ne lui répondrait pas, ou lui répondrait une impertinence, et l’idée de cette humiliation devant son hôte lui fit monter le rouge au visage; néanmoins, il ouvrit la fenêtre.
La portière était précisément dans la cour; il n’y avait pas moyen de dire à Conrad :
Elle ne nC entendrait pas.
Heureusement, une femme traversait la cour, c’était une des plus riches locataires de la maison.
— Je suis sauvé ! pensa l’homme aux lunettes bleues.
Et il appela la portière et lui demanda l’heure qu’il était, elle n’osa prendre sa voix aigre devant la femme qui traversait la cour, et répondit au contraire d’une voix doucereuse :
— Deux heures.
— Il faut que je parte, dit le baron ; mais, si vous en aviez le temps, vous seriez bien
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bon d’accepter une proposition que j’ai à vous faire.
— Chacun vit de son métier ; je vous promets que je ne fais pas de la diplomatie pour rien. Il n’est pas juste que vous fassiez de la musique gratis : si vous voulez faire transporter cette musique chez moi et venir m’en jouer une partie tous les matins, nous y trouverons peut-être l’air que je cherche; je vous offre dix florins par jour.
Le musicien s’inclina^ cette proposition lui paraissait un rêve.
— Et je vais vous payer un mois d’avance, si vous voulez me le permettre.
Conrad mit six cents francs sur le lit de sangle, puis sortit en laissant son adresse au musicien ébahi.
Conrad, qui avait été pauvre longtemps, avait compris cette pauvreté.
Au bout de huit jours, ils eurent épuisé la musique. Conrad déclara qu’il ne voulai»
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. plus entendre de musique d’aucune sorte ; tous les musiciens ambulants qu’il attirait d’ordinaire dans la cour de l’hôtel par ses largesses furent consignés ; il cessa d’aller au théâtre et se laissa inviter dans quelques salons, sous la condition qu’on n’j ferait pas de musique.
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A une des soirées où il consentit à paraître, plusieurs diplomates entreprirent de lui faire dire la véritable cause de son voyage à Paris; Conrad ne donna pour raison que sa santé, qui était évidemment mauvaise et qui chaque jour s’affaiblissait. Puis on vint à agiter les plus hautes questions politiques et sociales, à parler des intérêts des divers rois et des divers peuples; passé, du
présent et de l’avenir de chaque nation; chacun mettant, comme il est d’usage, le bien public en avant comme le seul but et le seul mobile de ses actions et de son ambition.
Dès le commencement delà conversation, Conrad s’était trouvé assis près d’un clavecin, et, sans intention, sans même s’en apercevoir, n’avait pas cessé de jouer avec un doigt un air, s’arrêtant toujours au fa et recommençant toujours pour s’arrêter encore.
Cette musique devint si insupportable, si agaçante, que plusieurs se levèrent et s’en allèrent sous différents prétextes.
Pour Conrad, il réveillait ainsi des souvenirs qui finirent par l’absorber entièrement, de sorte qu’il ne s’aperçut pas rester seul avec le maître de la maison qui, lui adressant plusieurs fois la parole sans qu’ii répondit, finit par prendre une flûte et jouer
de son côté les quelques notes que jouait le baron ; le désaccord des deux instruments réveilla Conrad.
— Ah ! monsieur, dit-il, est-ce que vous savez la fin ?
— Non, monsieur, dit le maître de la maison; et vous?
— Ni moi non plus, monsieur, répondit Conrad.
— Je n’irai pas en Italie, se dit-il ; ici, en France, je n’ai entendu que de la musique italienne.
» Dans tout ce qu’on écrit, on me fatigue de descriptions de l’Italie, et aussi de l’Espagne. Il n’y a pas un méchant faiseur de vers, amant de sa blanchisseuse, à laquelle il ne suffit pas, qui ne cesse de réclamer un ciel
hleu, des femmes lascives, des femmes italiennes, — aux yeux noirs, — aux cheveux noirs; —
* Qui ne demande à cor et à cri Saint- Pierre de Rome, la colonne Trajane, le Vatican, et les Villas, tandis qu’ici, n’allant jamais à l’Église, il passe ses jours et la moitié de ses nuits dans- de sales estaminets.
» Écoutez-les, ils vous rompront les oreilles:
» — Oh ! donnez-moi des femmes espagnoles aux combats de taureaux ! oh ! donnez-moi des toreadores , et des taureaux mugissants !
» Et si, dans les rues, il vient à passer près d’eux une vache boiteuse que l’on mène au marché, ou un bœuf mutilé aux abattoirs, ils cachent précipitamment le cordon de leur montre qui a un liséré rouge, pour ne pas irriter l’animal. Je n’irai pas en Ita- He ; on m’a trop ennuyé d’enthousiasme à
froid sur elle; on m’a trop fait de pathos et de galimatias • je vais retourner mourir aux lieux où j’ai senti la vie, à Ober-Wesel, où j’ai vu Blanche, où l’herbe s’est courbée sous ses pieds.
» Qu’ai-je fait de ma vie, que me restet-il à attendre ou à espérer?
» Si je ne sentais chaque jour la vie s’éteindre en moi, il faudrait en sortir violemment; c’est un supplice trop cruel que l’ennui et le découragement; c’est un supplice plus horrible cent fois que tous ceux que l’imagination des prêtres et des poètes a jamais pu créer, pour eflTrayer les vivants en leur parlant d’un autre monde. Mon corps n’est plus pour moi qu’un poids fatigant à traîner, et mon âme s’y trouve mal à l’aise, comme un fiévreux qui s’agite dans son lit sans pouvoir trouver une position où il souffre moins.
» Je ne puis me livrer à rien de ce qui.
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pour les autres, est appelé plaisir, sans que l’ennui, comme un horrible squelette, vienne, de sa main froide, arrêter la coupe que je porte à mes lèvres.
— Blanche I Blanche !
» Que Satan m’étrangle si je te connais!
il me serait vraiment impossible d’affirmer aujourd’hui si tu es belle ou laide, sotte ou spirituelle I
» Mais ce que je sais, c’est que je t’ai vue plus belle qu’aucune femme que j’aie jamais rencontrée depuis, c’est que ta voix résonnait à mon cœur, et que, depuis, les plus har-
monieuses n’ont eu Jianté que mes oreilles.
» Qu’importe que cette beauté et cette ' harmonie aient été sur ton visage et dans ta ; voix! ou que cette beauté n’ait existé que dans les fibres de mon cerveau et sur la ré- I tine de mes yeux, ou que cette harmonie n’ait résonné que dans mon cœur^ et que je l’aie j attribuée à ta voix parce que tu étais là, ' comme je l’aurais attribuée au chant d’une »
fauvette si je n’avais vu qu’une fauvette! |
» Blanche! Blanche ! •
» Quand un berger crie au loup, ce n’est pas le loup qu’il veut avoir ; ce qu’il pleure, ce qu’il demande par ses cris, c’est l’agneau que le loup emporte.
» Ce que je pleure, ce que je demande par mes cris, ce n’est pas toi, femme probablement semblable à toutes les autres, ni plus ni moins belle que celles qui parlent en ce moment dans la rue.
» Ce que je pleure, ce que je demande par
mes cris, c’est cette aptitude au bonheur, cette vivacité de sensations, cette véhémence dans la peine et la joie, cet amour que je n’ai pu trouver h placer ailleurs.
» Qu’importe que tu n’aies rien été, qu’une de ces vierges de plâtre grossièrement moulées, que la dévotion des fidèles pare de pierreries étincelantes et de bagues d’or, et de riches dentelles !
» Qu’importe que tu n’aies été belle que de mon amour, cet amour est resté avec toi, lu ’ l’as gardé, et c’était la meilleure partie de moi-môme !
» Oh ! une heure d’amour comme îje le sentais alors, une heure de ce bonheur qui me fondait le cœur comme la cire à un foyer ardent, ou, si c’est trop, une heure de ces angoisses de la jalousie ou de la séparation qui me déchiraient l’âme et dont la souffrance me paraît aujourd’hui pleine d’une amère volupté ; car sentbf déchirer son
âme, c’est sentir encore qu’on a une âmel \
» Mais mes premières années ont déshérité les dernières; j’ai dévoré en quelques mois toute la part du bonheur qui m’était réservée; aujourd’hui, je presse en vain la vie pour en faire sortir un parfum épuisé.
— Monsieur, dit le médecin, après la mort, tout nous est impénétrable mystère ; quoi qu’il soit réservé à l’homme dans la tombe, joies ou douleurs, rien n’en sort.
— Alors, monsieur, parlons de la vie ; je souffre, je ne puis ni reposer ni rester en place, mes vêtements me gênent et me brûlent comme la tunique du centaure ; j’ai sur le crâne un bonnet de plomb qui va tou-
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jours se serrant et s’appesantissant et qui rend obtuses toutes mes sensations; mon corps est tellement lâche et accablé qu’il me semble que je porte à moi seul tout le poids de l’atmosphère; en vain mon esprit s’indigne contre mon corps et veut l’aiguillonner, luimême s’engourdit et tombe dans la même léthargie.
— Monsieur, évitez les pensées mélancoliques et les tristes souvenirs ; cherchez les idées riantes et les distractions.
— Monsieur, autant dire à un mendiant dont l’estomac est débilité par l’abstinence et le jeûne : « Buvez d’excellent bouillon et du vin d’Espagne. •
— Je vous ai fait essayer, monsieur, tout ce que la médecine physique nous offre de ressources; votre mal est surtout un mal moral ; il faut que je m’adresse à votre imagination, et le conseil que je viens de vous donner est très-bon.
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Conrad tomba dans une profonde rêverie.
Le médecin attendit quelque temps, mais le baron restait la tête dans les deux mains et ne paraissait pas devoir bientôt sortir de cet état. Il salua et se retira sans bruit.
Il s’écoula une demi-heure. Athanase entra pour habiller son maître; mais, le voyant ainsi préoccupé, il se tint debout à la porte.
— Monsieur, continua Conrad sans relever la tête ni ôter la main de dessus ses yeux, j’ai envie de faire mon testament.
» Chaque jour, je me sens m’affaiblir, et l’ennui que me donne la vie suffirait pour la décrocher de mon corps peu à peu. Vous pouvez sans ménagement me dire ce que vous en pensez; c’est avec une indicible joie que je songe au moment oû j’abandonnerai ce corps qui, depuis quelques années, est devenu pour moi un si lourd et si incommode fardeau.
» Répondez-moi donc, monsieur, pensezvous que je puisse supporter le voyage pour retourner en Allemagne et à Ober-Wesel?
Monsieur, dit Athanase, vous exagérez votre mal; cependant...
Le baron releva la tôte.
Où est le médecin ?
Parti depuis une demi-heure.
— Ah !.. . Et que fais-tu là ?
— J’attends qu’il plaise à Son Excellence de recevoir mes services pour s’habiller.
Eh bien, puisque tu as entendu ce que
je croyais demander au médecin, tu vas me répondre en sa place, tu tomberas peut-être aussi bien que lui.
Mon avis, dit Athanase, est que Votre
Excellence se croit plus malade qu’elle n’est réellement ; cependant, à vous parler franchement, je ne crois pas que Votre Excellence soit destinée à vivre jusqu’à deux cent ans, comme il est arrivé à mon bisaïeul, et
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d’ailleurs on n’a jamais à se repentir d’une précaution de prudence.
— Tu as raison, je vais faire mon testament. Laisse-moi.
« Moi, Conrad Krumpholtz, mourant riche et honoré, je déclare la vie une mystification, non pas du sort, comme on l’a prétendu souvent, mais bien de l’homme contre lui-même; — en cela qu’il s’impose une vie, un bonheur, des devoirs, des vertus, plus grands que lui, ou tout à lait en dehors de sa nature.
» La première moitié de la vie se passe à désirer la seconde; la seconde, à regretter la première.
» Je promets de mourir en riant de mes folles crédulités pour qu*il reste sur mes lèvres un sourire ironique dont l’expression instruise ceux qui verront mon masque moulé en piètre dont je veux qu’on prenne l’empreinte aussitôt que je serai mort, si toutefois la vie ou la mort d’un homme peuvent instruire les autres.
» Je donne à Blanche Strœnitz, native d’Ober-Wesel, si elle existe encore, tout ce que je possède, à quelque titre que ce soit, à la charge par elle de payer les quelques legs qui suivent.
» A Athanase, mon domestique, 4,000 florins.
» A Pierre Lorrain, artiste musicien,
l’homme aux lunettes bleues, pour m’avoir causé involontairement quinze jours d’impa-
tiences^ d’agitations et par conséquent de vie réelle, 10,000 florins.
» A toutes les femmes ou filles d’Ober- Wesel portant le nom de Blanche, 500 florins et un bouquet de bluets.
» Sur ma tombe on entretiendra des bluets, de l’aubépine et des marguerites blanches.
» 500 florins et un cheval au major Peters- Keller, dont le coup d’épée, il y a trois ans, m’a causé de telles douleurs, qu’après qu’elles ont été passées, la vie, pendant près d’une journée, m’a semblé une chose délicieuse.
» Et certes, je ne fais pas ces legs pour qu’on me bénisse après ma mort; je me soucie peu de ce qui arrivera quand je neserai plus ; c’est un plaisir présent que je me donne en voyant d’avance en imagination le plaisir qu’éprouveront les légataires.
» On chantera à la messe de Requiem que l’on dira pour moi, l’air :
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Au Rhin! au Rhint c’est là que sont nos vignes ;
Qu’il soit béni, le Rhint qn*!! soit béni, le Rhint Le pampre.»
> 10,000 florins à la personne qui chantera la fin de l’air.
• Ceci est mon testament, à moi baron Conrad Krumpholtz. »
Comme, le soir, Krumplioltz relisait au lit ce qu’il avait écrit le matin :
— Qui sait? dit-il, il n’est pas impossible qu’à cette messe de Reqtdem quelqu’un se trouve dans l’église qui achève un air rue j’ai tant cherché.
Et il s’endormit en fredonnant l’air ;
Lo pampre.
Lr- pampre.
Ce pampre.
Une voix le réveilla ; c’était dans la cour que cette voix se faisait entendre, et cette voix chantait :
An Rhin! au Rhlnt...
Il crut dormir, il secoua la tête, se toucha, se pinça; il ne se trompait pas, cette voix que les fenêtres et les volets fermés rendaient difficile à saisir, chantait bien son air.
Assis sur son lit, les deux mains jointes, les yeux fixes, il écoutait ; mais supposez, si vous le pouvez, ce qui se passa en lui quand il entendit que la voix continuait l’air...
pam-ptu là tend en lon-guei
La voix s'arrêta,
Conrad écoutait encore, mais le plus profond silence régnait dans la cour, et partout. Le baron sonna de ses deux sonnettes à la fois.
Athanase entra.
— Qui chantait tout à l’heure dans la cour? dit le baron.
— Une chanteuse que j’ai renvoyée, comme me l’a ordonné M. le baron, à l’égard de tous les chanteurs ou musiciens qui se pourraient présenter.
— Cours après elle, et amène-la-moi.
Athanase fut quelques instants absent, pendant lesquels Conrad ne respirait pas.
Puis il revint dire qu’elle était disparue.
A dire vrai, Athanase ne s’était pas donné la peine de la chercher et n’était pas môme sorti de la maison.
Krumpholtz ne put dormir de toute la nuit ; cet incident bizarre, cette mesure qui
venait d’être ajoutée à l’air, réveillait sœ souvenirs avec plus de force et de puissance que jamais ; son sang était allumé dans sa tète; il passa la nuit à marcher dans sa chambre, à regarder les étoiles au ciel, à répéter les mesures qu’il avait entendues.
Le pampre là s’étend en longues...
— Nous retournons à Ober-Wesel, dît Athanase à sa maîtreæc; nous suivras-tu ?
— Jusqu’au bout du monde f
Le lendemain, on trouva Conrad étendu sur le tapis de la chambre ; les médecins décidèrent qu’il serait dangereux de le transporter en cet état.
Mais Conrad ordonna formellement à Athanase de demander des chevaux, et ils se mirent en route.
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Dans le voyage, Conrad se persuada qu’il ne devait cette mesure de plus à son air qu’à un songe et à un souvenir qui s’était développé pendant son sommeil. Mais, après quelques jours, il ne se trouva pas plus avancé qu’auparavant; il s’arrêtait au si comme si longtemps il s’était arrêté au fa, sans pouvoir aller plus loin.
Gomme on passait près d’un cimetière,
Conrad interrompit la lecture d’une gazette qu’il tenait à la main, et, montrant les saules et les cyprès qui ombrageaient quelques tombes :
— Voilà, dit-il, les seuls arbres de la liberté !
— Monsieur, dit Athanase, ne mêlons pas les choses du cimetière aux choses de la vie, cela porte malheur.
— Mon pauvre Athanase! dit le baron, ton regard, malgré toi, achève ta pensée ; mais je n’en mourrai pour cela ni plus tôt ni plus tard.
— Ce n’est pas là ce que je voulais dire, reprit Athanase, qui craignait d’avoir produit sur l’esprit de son maître une fâcheuse impression : c’est que ce cimetière et les paroiT5 de Votre Excellence m’ont rappelé une histoire qui courut la résidence, quelque temps avant celui où j’eus l’honneur d’entrer à. votre service.
» Il y avait un seigneur, à la résidence, qui faisait la cour à une jeune demoiselle de la ville ; on disait qu’il voulait l’épouser, les benêts et les parents croyaient cela, et peutêtre aussi la fille ; mais elle n’était ni assez riche ni d’assez bonne maison pour lui.
» Quoi qu’il en fût de ses intentions, il était fort assidu dans la maison, et les voisins en murmuraient ; car, ainsi que je vous l’ai dit, excepté les benêts et les parents, on ne croyait guère dans la ville que l’affaire se dût terminer par un mariage.
» Un soir, le seigneur arriva préoccupé plus que de coutume, parlant peu, et surtout parlant très-peu d’amour. La demoiselle s’en étonna, lui demanda la cause de son silence désobligeant, et, pour l’égayer, lui voulut prendre une rose avec laquelle il était entré, et que apparemment il n’avait pas songé à lui offrir ; mais lui se défendit fort de la laisser prendre, et cela avec tant d’opiniâtreté.
qae sa maîtresse s’en alarma, crut qu’il la tenait d’une autre femme, et lui dit que, s’il refusait encore de lui donner cette rose qu’elle mourait d’envie de posséder, elle ne le reverrait de sa vie,
» — Eh bien, dit-il, j’aimerais mieux ne vous revoir jamais que de vous la donner, quoique je vous aime un million de fois plus que tout le monde ; et, si je vous disais la cause qui m’en empêche, vous verriez que, loin de rien faire qui puisse vous alarmer, je tiens au contraire, plus que jamais, en ce moment, la conduite d’un amant tendre et fidèle.
Certes, si le baron ne se fût endormi dès le commencement de l’histoire, il eût arrêté Athanase pour lui demander qui lui avait pu apprendre ainsi les propres expressions des deux amants, et par quel prodigieux effort il pouvait retenir ainsi tous les mots de leur conversation.