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Il est fâcheux que le baron, n’ayant pas fait de question, Athanase n’ait pas eu lieu de répondre ; car sa réponse, sans aucun doute, eût jeté un grand jour sur les ressources que possèdent, à cet usage, la plupart des narrateurs.
— Après une foule de choses aussi rassurantes et aussi persuasives, ajouta Athanase, la demoiselle ne fut que plus inquiète et plus désireuse de connaître le mot de l’affaire, et elle assura derechef son amant que, s’il ne lui donnait pas cette rose, elle était résolue à ne jamais le revoir, en dût-elle mourir de chagrin. Le pauvre amant, qui, malgré qu’il n’eût peut-être pas envie de l’épouser, ne laissait pas que d’en être très-amoureux, lui assura que, si elle avait la cruauté d’ordonner une telle séparation, ce serait, à coup sûr, lui qui mourrait le premier, et qu’il lui resterait à elle le regret d’avoir conduit au tombeau le plus
sincère amant qui jamais se fût rencontré.
» Rien ne put la toucher, monsieur, poursuivit Athanase. Alors, le seigneur, la prenant à part, lui dit :
» — En venant ici, passant par le cimetière, je remarquai une tombe couverte de roses blanches ; sans trop songer à ce que je faisais, j’en cueillis une et je la gardai à la main sans j penser; jusqu’au moment où, vos regards s’arrêtant pour la première fois sur cette fleur, je compris combien j’avais été extravagant d’apporter ici, où est tout mon bonheur, une fleur cueillie dans le cimetière, une fleur dont les racines ne se sont nourries que d’un corps mort, et qui ne doit ses couleurs qu’à la décomposition d’un cadavre. Tout le temps de la soirée, cette idée me préoccupa ; il me semblait voir cette fleur dans vos cheveux, et aussitôt je croyais voir tomber vos fraîches couleurs, l’orbite de vos yeux se creusait, et je ne voyais plus sur vos
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blanches épaules qu’une tête de squelette couronnée de roses. Vous comprenez maintenant pourquoi je refuse de vous donner cette rose?
» La demoiselle assura qu’il ne lui en arriverait aucun malheur; que, depuis l’origine du monde, il était mort tant de gens que le sol devait être maintenant tout entier composé de poussière humaine, et qu’une rose, n’importe où il plairait de la cueillir, ne pourrait jeter ses racines dans un si petit - espace, qu’il n’y eût eu là un corps rendu aux éléments.
» La discussion recommença, tous deux s’obstinèrent ; enfin, elle sortit du salon en lui disant que, si, le lendemain matin, il ne lui apportait pas la rose, en lui donnant sa parole d’honneur que c’était bien la même, il n’avait qu’à prendre son parti et ne plus se représenter chez elle. L’amant s’en alla fort triste, et, ne pouvant prendre sur lui de re-
noncer sitdt à ses amours, il apporta la rose le lendemain, en faisant d’horribles serments que c’était la même rose qu’il avait gardée la veille toute la soirée.
» La jeune d^oiselle, triomphante, en para sa chevelure tout le jour, quoiqu’elle fût un peu fanée, et redoubla de tendresse pour son amant. L’aventure se répandit, et tout le monde disait qu'elle avait eu tort, et qu’il en arriverait malheur ; mais elle ne faisait qu’en rire.
» Mais, peu de temps après, les belles couleurs disparurent; sa santé, d’ordinaire égale, éprouva de fréquentes altérations, elle sembla maigrir et se décharner; personne n’osait plus lui parler de la rose du cimetière, mais tout le monde y pensait. Mais ce qui porta l’effroi au plus haut degré, c’est qu’un jour il lui prit une si forte envie d’avoir une autre rose du cimetière, qu’elle menaça, si on ne lui en allait point chercher une immédiate-
ment, d’y aller elle-même, quoiqa’il fût déjà nuit close; et l’on fut obligé d’obéir à cet affreux caprice.
» Chaque jour elle continua à maigrir ; mais, comme pour réaliser l’borrible vision de son amant, sa tête seule maigrissait, tandis que son corps conservait son embonpoint ordinaire.
» Enfin, ses parents furent forcés, pour sa santé, de l’emmener prendre les eaux fort loin de la résidence, où, dit-on, elle mourut dans d’horribles souffrances, la tête tellement décharnée, que c’était tout à fait, à s’y méprendre, la tête d’un squelette.
» Ce qui prouve, dit Athanase en finissant son récit, qu’il ne faut pas mêler les choses de la mort aux choses de la vie. * *
CE qu’eut dit le baron, s’il n’eut été occupé a dormir.
, Comme nous l’avons dit, le baron dor-
* m'ait ; sans cela, il eût quelque peu altéré le ' ■ texte d’Athanase et proposé notamment une • . ' variante à ce' passage :
« La demoiselle assura qu’il ne lui en arriverait aucun malheur ; que , depuis
l’origine du monde, il était mort tant de gens, que le sol devait être maintenant tout entier composé de poussière humaine, et qu’une rose, n’importe où il plairait de la cueillir, ne pourrait jeter ses racines dans un si petit espace qu’il u’y eût eu là un corps rendu aux éléments. »
Comme l’avait dit Athanase, Krumpholtz avait rapporté la rose le lendemain, mais il l’avait gardée toute la soirée, et son but était atteint; toute la fantastique histoire du cimetière, il l’avait créée ex abrupto pour garder sa rose toute la soirée, ainsi qu’il en avait fait la promesse à une autre femme qui la lui avait donnée, et qui avait mis ce prix à quelque chose que probableii;ent Conrad était fort désireux d’obtenir.
Quelque temps après, Krumpholtz avait cessé de venir chez sa maltresse, et des marques qui allaient devenir visibles de la faiblesse de leur fille, comme on dit, avaient
obligé les parents à quitter avec elle la résidence et à répandre, après qu’ils l’eurent laissée chez des parents qui demeuraient fort loin de là, la fable que racontait Athanase, fable qui trouva d’autant plus de créance, que la première partie de l’histoire avait, sans qu’on sût comment, transpiré dans le public et occupé quelque temps un certain nombre de cerveaux creux et inoccupés.
De retour à Ober-Wesel, Conrad sentit qu’il n’avait pas longtemps à vivre, et en môme temps qu’il mourrait sans soufîrances, non pas ainsi qu’il a été dit si souvent, comme on s’endort, mais au contraire comme on s’éveille d’un songe pénible.
Il se félicita de voir qu’il finirait de bonne grâce, sans se cramponner à la vie, comme les arbres qui, en vieiUiasant, enfoncent plus
profondément leurs racines dans le sol. — Il se fit porter dans tous les lieux qui avaient conservé pour lui quelques souvenirs ; puis il se fit coucher dans une chambre richement tendue de soie, où de son lit la vue s’étendait sur le Rhin; il fit remplir cette chambre de rosiers en fleurs, fit semer sur le tapis et sur son lit des roses eflFeuillées.
Un jour, il se sentit tellement affaibli, qu’il comptait qu’il ne verrait plus lever le soleil ; il défendit de laisser entrer les médecins ni personne, fit effeuiller dans sa chambre des roses fraîches, et, quand le soleil disparut derrière des nuages que son reflet empourprait, il fit ouvrir les fenêtres et un rayon encore vint colorer de rose sa face pâle et son oreiller ; puis il sentit qu’il faisait froid, il fit signe de fermer la fenêtre et de faire du feu.
— Car, dit-il en souriant et d’une voix faible, j’ai décidé que je mourrais sans souffrir.
Le soleil avait disparu, et ne laissait plus à l’occident qu'une teinte jaune qui pâlissait à chaque instant. 11 entendit Athanase qui sanglotait au pied de son lit.
Il lui fit signe d’approcher.
— Athanase, lui dit- il, c’est une souffrance de voir et d’entendre pleurer; situ m’as jamais aimé, garde comme moi un visage calme; avec tes yeux gonflés, tu fais une horrible disparate dans cette chambre que j’ai fait faire si riante ; ta figure fait mal sur les feuilles de roses. Va prendre une bouteille de kirschenwasser, et bois pour moi le coup de l’étrier ; car je vais faire un voyage dans lequel tu ne m’accompagneras pas; allons, prends le kirschenwasser.
Athanase obéit. Krumpholtz voulait verser lui-même, mais il n’en eut pas la force.
— Allons, dit-il, les chevaux sont à la voiture, et le postillon fait claquer son fouet ; dis-moi bon voyage.
Il reprit haleine, et dit :
— Mon bon Athanase, je ne t'ai pas oublié dans mon testament ; j’ai toujours été pour toi un bon maître ; me refuseras-tu ce que je vais te demander?
A ce moment, un domestique vint parler bas à Athanase, qui dit à Conrad :
— Plusieurs de vos parents et de vos amis demandent en pleurant à entrer.
— C’est la plus mauvaise recommandation, dit péniblement Conrad ; ils entreront dans une demi-heure.
— Votre Excellence demandait quelque chose à son serviteur.
— Oh ! Athanase, Excellence toi -même, si tu veux. C’est dans la nuit où j'entre que tous les chats sont du môme gris. Ce que j’ai à te demander, ce que tu ne peux me refuser sous peine d’ingratitude, c’est de prendre pour quelques minutes un visage riant, et de me chanter une chanson.
ni
— Que voulez-vous que je chante? dit Athanase,
— Ce que tn voudras, dit Krumpholtz en traînant ses paroles, entrecoupées d’un hoquet, pourvu que ce ne soit ni un Requiem ni un De profundis^ dont ta figure semble le prélude ; dépêche-toi, car c’est en ce moment qu’il est important de m’obéir promptement.
Athanase, d’un ton dolent, commença à psalmodier en pleurant l’air :
An Rhin! an Rhin!...
— Sais-tu donc cet air? dit le baron se levant sur un coude et retombant aussitôt.
— Oui, monsi«ir le baron.
— Alors, chante-le, au nom du ciel, chante-le ! — et presse la mesure — pour cause.
Athanase essuya ses larmes, et recommença :
Mais Conrad Krumpholtz n'avait pas entendu l’air ; il avait cessé d’exister lorsque Athanase avait passé le fa dièze.
Et heureusement pour lui !
Car il eût appris que cette Blanche, le sujet de ses rêves dorés, cette Blanche qu’il avait divinisée dans son esprit et dans son cœur, cette Blanche qui avait eu le commencement de sa vie, et dont le souvenir en avait si fort tourmenté la fin;
Il eût appris que cette Blanche Strœnitz^ celle dont il avait trouvé le bouquet de bluets, celle dont il avait payé un vieux mouchoir deux cents florins;
Était cette même Blanche que dédaignait depuis si longtemps Athanase ; que c’était elle dont la voix lui avait fait entendre à Paris une mesure de plus de son air, lorsqu’elle voulait attirer l’attention de son valet ;
Que c’était elle qui avait appris cet air à Athanase, et que, enrichie par le testament du baron, elle vivrait avec Athanase dans cette retraite où Conrad avait cherché vainement à rappeler des souvenirs qui avaient fait le charme de sa jeunesse.
Il eût appris ce qu’il soupçonnait déjà — qu’au fond de nos peines et de nos joies, même les plus intimes, il n’y a rien.