‹ Fa dièzeChapitre 6 sur 16 · NOTAS · texte numérisé non relu

NOTAS

janvier. — Ober-Wesel.

Nous sommes deux secrétaires chez M. Bernhard ; Louis est uu assez bon garçon, médio* crement spirituel, très-infatué de son imperceptible mérite et de sa sotte figure.

Il y a bientôt une semaine que je suis à Ober-Wesel, et je n’ai pu encore découvrir la demeure de Blanche.

C’est un grand pas pour moi que mon entrée chez M. Bernhard : j’ai là quatre cents florins d’appointements, et en outre la nourriture; plus tard, m’a-t-il dit, il augmentera mes honoraires.

Oh! si j’arrivais à gagner huit cents florins, j’aurais une petite maison sur les bords du Rhin ; comme mon séjour serait beau habité par Blanche !

Mais pour cela il faut travailler.

19. — Je suis sorti un moment hier sans pouvoir trouver où demeure ma jolie Blanche.

23. — Louis a pour maîtresse une femme charmante; voilà quatre fois qu’il me prie de la reconduire le soir. Il prend avec moi un ton de supériorité qui ne laisse pas de me choquer un peu ; il ne semble pas admettre dans son esprit qu’il soit possible qne je

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plaise à cette femme ; il prend avec moi un ton de protection tout à fait fatigant : j’ai un projet...

24 . — Que Louis est fatigant, lorsque parlant d’Adèle, il dit : — Elle m’adore.

Elle est bien jolie 1

26. — Hier soir en la reconduisant, je lui ai serré la main plusieurs fois sans qu’elle la retirât; en la quittant je lui ai dit :

— Pourquoi ne nous embrassons-nous pas en nous séparant?

— Pourquoi nous embrasserions -nous?

m’a-t-elle répondu.

— Parce que, ai-je dit, j’y trouverais un grand plaisir.

— Alors embrassez-moi, a-t-elle dit, et elle a tendu sa joue.

Mais sans que je puisse dire si ce mouvement a été fait entièrement par moi , ce bai-

ser sur la joue a été donné et reçu de telle sorte que les coins de nos deux bouches se touchaient.

Adèle tremblait beaucoup.

30. — Je me suis foulé un bras et je reste chez moi pour quelques jours.

Hier Louis est venu me voir avec Adèle, je les ai reconduits ; je n’avais pu trouver un seul instant pour dire à Adèle que je l’attendrais aujourd’hui chez moi ; je donnais le bras à Adèle, Louis marchait près de moi ; j’ai dit tout haut dans un moment où personne ne parlait : Je t’attends demain, en même temps je pressais le bras d’Adèle, — et Louis, comme je m’y attendais, a pris cette phrase pour lui.

Quand nous avons eu reconduit Adèle, j’ai dit à Louis :

— J’ai réfléchi ; ne viens pas demain.

Je ne sais si Adèle aura compris, cepen-

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dant il m’a semblé qu’elle répondait à mon mouvement.

On frappe.

2 heures. — Pendant que j’écris, Louis est à ma fenêtre qui fume une pipe; en passant il a demandé, par hasard, si j’étais chez moi. 11 va bientôt partir, il y a fortement apparence qu’Adèle viendra à quatre heures et demie.

Si elle ne venait pas!

Cependant, hier soir, en me quittant, elle avait l’air d’éviter mes regards ; c’est peutêtre qu’elle avait compris et qu’elle craignait de le laisser voir à Louis. — Décidément, elle a compris, à moins qu’elle n’ait ' compris justement le contraire, c’est-à-dire qu’elle n’ait cru que ces mots, dits à Louis, devant elle, étaient pour qu’elle ne vint pas aujourd’hui.

11 est trois heures : à mesure que le mo-

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ment approche où elle doit arriver, ]e perds l’espérance de la voir.

5 heures. — Louis vient de partir. — Voici le dialogue que je viens d'avoir avec la portière.

LA PORTIÈRE. — H 6st venu Une dame, qui a frappé longtemps.

MOI. — Comment est cette dame ?

— Eh, eh... . je ne pourrais pas trop vous dire.

— Est-elle grosse?

— Non, elle est d’une bonne grosseur.

— Est-elle grande ?

— Non, grande comme vous.

— Ce n’est pas mal ; est-eUe vieille ?

— Non, elle n’®st pas vieille.

— Est-elle jeune?

— Pour ça... je n’ai pas fait attention, voyez- vous... quand on est à son ouvrage.

— Qu’est-ce qu’elle a dit?

so

— Rien.

— A-t-elle laissé son nom ?

— Non.

Si on a réellement frappé, comme dit la portière, il est positif que nous n’avons pas entendu.

Or, nous étions à la fenêtre ou nous n’y étions pas.

Si nous avions été à la fenêtre, j’aurais reconnu la personne; car je regardais avec attention.

Si noos avions été en dedans, nous aurions entendu frapper.

Nous n’étions pas à la fenêtre, puisque nous n’avons vu personne, donc nous étions en dedans ; donc on n’a pas frappé, puisque nous n’avons rien entendu.

D’autre part :

La portière a dit à cette femme qu’il y avait quelqu’un avec moi; elle aura écouté à la porte, et, reconnaissant la voix de

Louis, elle sera redescendue sans frapper.

Un peu plus, ils se seraient rencontrés au coin de la rue.

Peut-être va-t-elle revenir.

Je ne vais pas beaucoup tarder à m’impatienter; on allume les boutiques, les passants ne sont plus que comme des ombres sans couleurs.

Je vais me coucher.

Je cours au-devant de demain; qui sait ce qu’il m’apportera ? Eh bien 1 oui, justement, qui sait ?

Aujourd’hui j’attendais un plaisir qui n’est pas venu, demain il en viendra peut-être un que je n’attendais pas, ou bien encore il viendra quelque chagrin, ou il ne viendra rien, et c’est le pire de tout.

Puisque je suis seul, je me souhaite le bonsoir.

Il est très-bizarre de souhaiter le bonsoir précisément quand la soirée est finie, c’est-

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à-dire quand nos souhaits ne peuvent plus rien y fa*;.e^ — en supposant que des souhaits puissent jamais faire quelque chose.

J’ai fait bien des hypothèses pour deviner pourquoi Âdèle ne venait pas, et cependant il y en a au moins une que je n’ai pas faite, car je gagerais bien n’avoir pas deviné la vérité.

2 février. — Adèle est venue hier, mais je ne la verrai plus ; j’ai découvert la demeure de Blanche. Les parents de Blanche sont de simples paysans. Madame Vurtz n’avait jamais dit cela ; c’est égal, cela ne peut avoir aucune influence sur mon amour pour Blanche. Néanmoins cela a mis de la gêne dans notre première entrevue, je ne pouvais pas lui dire :

— La situation de vos parents ne m’empêche pas de vous aimer.

Et elle ne pouvait pas savoir l’impression que ferait sur moi cette découverte.

10. — Blanche devait me donner hier soir une réponse à une lettre que j’ai eu bien de la peine à lui faire recevoir. Vers onze heures, sa fenêtre s’ouvrit, il en tomba quelque chose, sans doute une lettre; je me suis mis à la chercher, la tête penchée vers la terre.

Tout à coup j’entendis une voix.

— Je vous brûle la cervelle !

— Pourquoi donc? dis-je en me relevant.

— Suivez-vous quelqu’un ?

— Vous êtes curieux.

— Vous me poursuivez depuis un quart d’heure.

— Je ne vous avais pas vu ; mais puisque apparemment vous avez des pistolets pour me brûler la cervelle, vous pourriez n’avoir pas peur de moi.

— Je n’ai pas peur.

— Eh bien I passez, dis-je en lui donnant de rapace.

Quand ilm’eut dépa^, il me dit :

— On risque à passer pour un veneur en restant si tard dans les rues.

— Vous y ôtes bien, répondis-je ; mais il est vrai que vous n’avez l’air que d’un imbécile.

Il s’en alla en murmurant, et sans doute est allé raconter que, arrêté par des voleurs, il n’avait dû son salut qu’à son courage et à sa présence d’esprit.

15 mars . — Pour mon jour de naissance, ma jolie Blanche m’a donné la première pâquerette éclose de l’année. Gomme, le soir, je la regardais en pensant à Blanche, comme il me semblait sentir s'exhaler de cette fleur à moitié sèche l’odeur de son haleine, M. Bernhard m’a demandé assez brusquement ce que je tenais là; je me suis senti rougir, j’ai caché mon trésor et je n’ai rien répondu. Je ne sais à quoi M. Bernhard attribuera mon

emba^as ; mais ce que je sais bien, c’est que ni lui ni personne n’en sauront jamais la cause ; j’aimerais mieux cent fois perdre la place qui me fait vivre que d’exposer Blanche à une seule pensée impertinente , j’étoufferais de mes mains celui auquel je soupçonnerais une semblable pensée au fond du cœur.

17. — Je ne puis voir Blanche ; elle ne sort pas à cause du froid qui règne toujours lors de la feuillaison de l’aubépine.

3 avril. — C’est le jour de Pâques.

Les pelouses sont d’un vert vivant.

Les oiseaux chantent dans les buissons.

Les saules fleurissent sur les bords du Rhin, et les abeilles bourdonnent autour dô leurs chatons jaunes et rouges.

Et aussi sur les fleurs des abricotiers.

Il y a près de moi un bourdon doré qui se pose sur une fleur blanche; l’homme le mé-

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prise, et pourtant sa destinée est plus heureuse que celle de l’homme : il trouve sa nourriture dans le calice des fleurs, et ne vend pas sa vie pour manger. La parure que la nature lui a donnée suffit pour le r^dre neau aux yeux de sa femelle.

Son sort est plus heureux que celui de l’homme, car pour ne parler que de moi, je suis fort en peine des moyens de me procurer un chapeau neuf.

25. — Hier, comme nous passions ensemble derrière un rideau de noisetiers, à travers lequel perçaient les derniers rayons du soleil qui empourpraient sa jolie figure, je lui ai pressé la main, mais elle est devenue si tremblante, que je n’ai pas osé recommencer.

— Quelle jolie petite maison nous avons vue hierl Tout au haut d’une roche, derrière la maison, de grands et touffus arbres verts.

Gomme nous y serions heureux ! le soleil semble caresser avec amour le toit de chaume sur lequel fleurissent des iris.

En cueillant pour Blanche une branche d’aubépine, je me suis déchiré la main.

Nous nous sommes assis sur la mousse et nous avons fait des projets.

Mais le moindre bruit que produisait le vent dans les feuilles nous effrayait. Gomme le bonheur est craintif 1 tout lui est ennemi.

O ma Blanche! cachons notre bonheur sous l’herbe, soyons heureux tout bas ; l’infortune veille et cherche.

3. — Je voudrais être riche et puissant pour Blanche; mais mon amour n’est-il pas plus précieux que rien de ce que pourraient lui offrir les princes et les rois? . . . .

Le baron s’arrêta et feuilleta au hasard quelques cahiers où il vit le commencement de sa grandeur et de sa fortune. Il n’avait plus voulu épouser Blanche; elle avait refusé d’être sa maîtresse. — 11 sourit en lisant trois pages emphatiques sur la vertu de la jeune fille. — Puis il l’avait oubliée.

Aujourd’hui, dit le baron, j’ai tout ce que je désirais dans ma jeunesse, de l’argent, des honneurs, du pouvoir, et je m’ennuie; j’ai perdu, perdu irrévocablement quelque chose qui n’a pas de nom, une sorte d’aptitude au bonheur que je ne sens plus en moi; de telle façon que moi, envié de tant de gens depuis { plusieurs années, je n’ai pas éprouvé de :

moments aussi heureux, de jouissances aussi i

pures et aussi complètes que ce que vient de me procurer le souvenir si vrai de mes douleurs passées... Oh' le bel âge! ajouta-t-il en soupirant, où les plus cruelles angoisses môme ont du charme et de la poésie, où les j)lus poignants chagrins ont leur volupté, dont le souvenir m’arrache des larmes aujourd’hui !

Où sont ces faciles bonheurs de ma vie passée? c^ bonheurs dont la cause était en moi, ce bonheur si complet de ma première enfance à poursuivre des papillons dans les sainfoins roses et les luzernes violettes?

Plus tard, cette amère volupté des premières atteintes de l’amour, cette riche saison de la vie, où, comme les lilas au printemps, l’âme fleurit et exhale une atmosphère de bonheur.

Oh! comme alors j’étais riche du soleil, riche de l’herbe sur laquelle je m’étendais si nonchalamment, sur les bords du Rhin, sous

les saules bleuâtres ; j’étais riche de l’air dont je m’abreuvais alors avec sensualité; mon âme et mon corps se mêlaient à la noble et imposante harmonie de la nature, dont aujourd’hui je suis à peine auditeur!

Et comme moi-même alors j’étais grand et noble, comme mon âme était fière et élevée I

Que suis-je aujourd’hui?... que fais-je?.., où vais-je?

J’ai usé ma vie et détruit ma santé pour être riche, pour m’entourer de toutes les merveilles du luxe.

Mais entre ces tentures cramoisies qui décorent ici les murailles, ai-je jamais trouvé de ces instants d’ivresse pure que je trouvais à l’ombre de ces vertes courtines qu’étendait le feuillage des noisetiers I

Mon sommeil sur l’édredon a-i-il jamais valu mon sommeil sur la mousse des bois?

Est-il aussi bon de marcher sur ces tapis

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que sur l’herbe parsemée de petites marguerites blanches?

Hélas! ai-je laissé mon bonheur avec la mousse, et les courtines avec mon vieil habit de professeur?

Ou est-ce un parfum qui s’exhalait de moi, et qui s’est dissipé?

11 faut un but ou du calme à ma vie; je n’ai pas de but devant moi. Je suis assez riche, assez puissant, assez envié; j’ai autant d’amis et d’ennemis qu’il en faut. Je n’ai plus rien à faire.

Il resta encore quelques instants absorbé, puis il reprit, en feuilletant les cahiers qu’il avait parcourus :

— Non, je ne tourmenterai plus ma vie pour acquérir des choses qui, je le sens, ne peuvent plus m’apporter aucune joie.

Non, non! dit-il, jamais, depuis bien longtemps, je n’ai été aussi heureux qu’en relisant ces notes.

FÀ OIËZE

Demain, j 'irai évoquer encore des souvenirs, j’irai revoir le rocher de Loreley, j’irai revoir Ober-Wesel et ses hauts clochers, et le Rhin, dont les dots resserrés emportaient si vite la nacelle. ^

Et cette belle vallée entourée de roches, | dont les échos ont si souvent répété le nom ' de Blanche, et sur le sommet, ces vieilles 1 forêts dont le vent balance la sombre ver- i dure; j’irai voir tout cela, et aussi la maison où i 'étais mercenaire, et la maison où demeurait Blanche.

Le lendemain, Conrad annonça qu’il serait absent pendant vingt-quatre heures. Il ne revint plus.

Il lui fut impossible de s’arracher aux douces sensations qu’il retrouva dans les lieux où s’était envolée sa jeunesse; il sentait si bien dans ses veines son sang couler plus chaud et plus rapide, à chaque nouveau souvenir que lui rendait un arbre, une haie, LOie roche, un tapis d’herbe verte,

Qu’il se dit :

— En avant de moi la vie ne m’offre plus rien, je vais retourner sur mes pas, je vais revivre de mes souvenirs, je vais rester ici.

La maison de Blanche n’existait, plus, d’autres avaient été bâties sur le même emplacement.

Mais ce qu’il retrouva, c’est cette vallée dans les roches où le soir il voyait quelquefois Blanche.

Même il appela Blanche, et les échos répétèrent le nom ; mais il regarda autour de lui, il craignait d’être entendu : il n’était plus à l’âge où l’on croit le monde et la nature entière intéressés à nos joies et à nos douleurs, où l’on ne peut penser que ce qui nous remplit le cœur ne soit pas respectable à tous, où l’on vit au milieu d’un unique fictif dont on se fait le centre.

Il voulut seul descendre le Rhin en bateau, devant les rochers auxquels les bate-

liers font répéter le nom de Loreley, la fée des eaux; auxquels lui n’avait fait répéter que le nom de Blanche. Mais le soir il avait le corps et les membres brisés, il n’avait plus les bras et les jarrets souples et vigoureux comme autrefois; il était essoufflé pour gravir la moindre roche. Il voulut aller cueillir un petit rameau de cette aubépine où il s’était un jour, pour Blanche, si fort déchiré les mains, et sur laquelle alors des branches nues sortaient à peine des bourgeons verts un peu rosés. Le pied lui glissa, et l’abîme qu’il vit au-dessous de lui le fit pâlir.

— N’importe, dit-il, je resterai ici.

Un matin, en se promenant sur le bord du fleuve, il se trouva à un endroit où il voyait d’un seul coup d’œil tous les lieux qui avaient^ conserv^ ses souvenirs ; il traversa le fleuve, et deux jours après ’.î était possesseur d’une belle propriété, restes du vieux château de Schœnberg.

Voici ce qu’on dit du vieux château de Schœnberg :

— Au temps de la chevalerie, il y avait dans ce château sept sœurs d’une rare beauté, et que l’on appelait les belles comtesses.

De toutes les parties du monde, barons, comtes, chevaliers et nobles hommes venaient les admirer, s’efforcer de briller à leur cour, et d’obtenir d’elles un regard favorable. Ce n’étaient que tournois et fêtes.

Les sœurs ne songeaient qu’à se divertir et qu’à enchaîner auprès d’elles, par leurs arti- ^ces, les chevaliers qui prenaient tant de soin de leur plaire. Elles donnaient des espérances à tous, et chacun des prétendants se croyait préféré à ses rivaux.

Mais l’accord ne put durer longtemps : les chevaliers se querellèrent et se battirent, il y eut un horrible massacre. Le lendemain, les sejit belles comtesses avaient disparu et ne revinrent plus ; mais on aperçut pour la première fois dans le Rhin, auprès d’Ober- Wesel, sept écueils, que les vagues tantôt couvraient de leur écume, tantôt laissaient à nu. C’étaient les sept sœurs que Loreley, la fée des eaux, avait changées en pierres.

Si vous avez quelques doutes sur la vérité de cette tradition, les sept pierres y sont encore. — Cherchez, et vous n’avez peut-être pas une seule croyance établie sur de meilleures preuves.

Sitôt que le contrat de vente fut signé, le baron s’aperçut qu’il avait fait une sottise.

Ce n’était pas dans le lieu dont Taspect l’avait séduit qu’il fallait choisir son habitation ; c’était en face, pour ne pas en perdre la vue. C’était sur les roches nues d’où l’on voyait si bien Ober-Wesel, et le rocher auquel le village était adossé, et le mouvant feuillage qui couronnerait le rocher au mois de juin.

Pendant quelque temps il continua ses courses aux environs ; mais d’horribles courbatures l’avertirent qu’il avait perdu encore plus qu’il n’avait pensé, et il avisa de rassembler autour de lui dans l’enceinte de son immense parc tous ses monuments.

Il se rappela la maison de Blanche, en dressa le plan lui-même, et la fit construire il se rappela aussi la pelouse qui était devan la porte, et ordonna au jardinier d’en faire une semblable.

Il lui demanda aussi des aubépines et des pâquerettes, et des barbeaux ; il n’oublia pas le rideau de noisetiers, derrière lequel il avait osé serrer la main de Blanche.

Et aussi des Vergiss meianicht.

Souvent par une matinée d’automne, alors qu’il fait si bon de flâner par les plaines, un fusil sur l’épaule, vous avez aperçu à l’horizon un lac immense ; vous avez continué votre route, et, arrivé au point où vous aviez vu le lac, vous marchiez sur l’herbe, et vous ne voyiez que des vapeurs qui s’exhalaient de la terre; — plus loin, vous vous ôtes re-

tourné et vous avez revu le lac avec sa surface unie.

Telle est la vie ; on mourrait de désespoir quand on découvre que ce qu’on avait pris pour but de ses pensées, de ses désirs, de ses rêves, n’existe pas, ou n’est qu’un brouillard auquel la distance donne des formes fantastiques. — Mais comme il faut marcher, entraîné que l’on est par la vie, il vient un moment où, en se retournant, on revoit les mêmes prestiges, et, jusqu’au bout de la route, on jette, de temps à autre, un regard d’adieu à ce qu’on croit avoir possédé; la vie est toute dans ce qui n’est pas encore et dans ce qui n’est plus, — désirs et regrets.

Ainsi avec quelle ténacité nous nous rattachons aux moindres souvenirs I Quelle influence gardent sur nous une mélodie quelquefois sans couleur pour tous, — certains aspects du ciel, — la fleur que d’autres foulent aux pieds avec indifférence!

Cela doit vous expliquer à la fois et la manie qui s’empara de Conrad, et notre persévérance à rappeler ces petites fleurs aux pétales d’un bleu de ciel pâle, au feuillage d’un vert sombre, qui croissent sur le bord des étangs et des fleuves, et, le pied dans l’eau, suivent le mouvement des petites lames que le moindre vent pousse à la rive.

Comme nous l’avons dit ailleurs, les Suisses les appellent herbes aux perles, — les botanistes myosotis scorpioides.

Voici pourquoi on les a appelées vergiss mein nicht, c’est-à-dire ne m'oubliez pas.

Dussions-nous nuire à l'intérât de notre bis-

toire, nous dirons que c’est une des traditions les plus intéressantes que nous ayons jamais entendues.

11 y a un tombeau à Mayence — comme le nom que l’on y avait gravé a été eflacé, le tombeau est à la disposition du premier venu d’entre les morts ; mais attendu qu’il

est simple, et qu’ancnne famille ne pourrait s’enorgueillir de l’attribuer à un de ses membres morts, l’opinion générale le laisse à un ménestrel allemand, musicien et poète, dont on n’a pas môme conservé le nom de famille.

11 s’appelait Henreich ; et comme ses vers, dont noos ne croyons pas qu’il soit rien resté, étaient tous à la louange des femmes, et surtout à celle de Marie, on l’appelait Henreich Frauenlob, c’est-à-dire le poète des femmes. Quand il était parti pauvre pour courir l’Allemagne et chercher fortune au moyen de ses romances et de son talent, Henreich avait laissé à Mayence une fille qui attendait son retour, s’éveillait pâle dans les nuits d’orage, et priait pour lui.

Après trois ans, il revint riche et renommé. Longtemps avant son retour, Marie avait entendu son nom mêlé à la louange et à l’admiration ; et, par une noble confiance.

elle savait que ni la louange ni l’admiration n'avaient donné à son amant autant de bonheur et d’orgueil que lui en donnerait le premier regard de la jeune fille qui Taltendait depuis si longtemps.

Quand Henreich vit de loin la fumée des maisons de Mayence, il s’arrêta oppressé, s’assit sur un tertre d’herbe verte, et fit entendre un chant simple et mélancolique — comme le bonheur.

Le lendemain, vers le coucher du soleil, les cloches tintèrent pour annoncer le mariage de Henreich et de Marie, à la première aurore.

A ce moment, tous deux se promenaient seuls sur l’allée qui s’étend le long du Rhin.

Ils s’assirent l’un près de l’autre sur un tapis de mousse, et passèrent de longs et fugitifs instants à se regarder, à se serrer les mains sans rien dire — tant ce qui remplis-

sait leurs âmes était intraduisible par des paroles.

La teinte de pourpre que le soleil avait laissée à l’horizon était devenue d’un jaune pâle, et l’ombre s’avançait sur le ciel, du levant au couchant.

Tous deux comprirent qu’il fallait se quitter; Marie voulut fixer le souvenir de cette belle soirée,, et montra de la main à Henreich des fleurs bleues sur le bord du fleuve.

Henreich la comprit et cueillit les fleurs, mais son pied glissa, il disparut sous l’eau : deux fois l’eau s’agita, et il reparut, se débattant, écumant, les yeux hors de la tête, — mais deux fois elle reæaisit sa proie.

Il voulait crier ; mais l’eau le sufloquait.

A la seconde fois qu’il reparut, il tourna un dernier regard vers la rive où était Marie, et sortant un bras, il lui jeta les fleurs bleues qu’une contraction nerveuse avait retenues

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dans sa main ; mais ce mouvement le fit enfoncer : il disparut, l’eau reprit son cours, et le fleuve resta uni comme une glace. Ainsi mourut Henreich Frauenlob.

Pour Marie, elle mourut fille, dans une communauté religieuse.

On a traduit l’éloquent adieu de Henreich, et on a appelé la fleur bleue, Vergiss mein nichi, c’est-à-dire ne irC oubliez pas.

Quand la maison de Blanche fut construite, quelque exactitude qu’on y pût mettre, elle était trop neuve , les murs étaient trop blancs, et le chaume n’était pas, comme sur l’autre, couvert d’une belle mousse verte et brune, et surmonté d’iris violets.

Le jardinier annonça officiellement à Conrad qu’il ne fallait pas marcher sur le gazon anglais.

Au mois d’avril, au lieu de pâquerettes blanches, il fleurit des pâquerettes roses doubles.

Le jardinier avait aussi planté une variété d’aubépine à fleurs doubles et sans épines, que,”'trionîphant, il fit remarquer au baron dans les premiers jours de mai.

Les coudriers avaient été, par un ciseau savant, taillés et arrondis en boule.

Au mois de juillet fleurirent des barbeaux roses, blancs, jaunes, violets, mais pas un seul bleu. Cette variété, qui vient d’ellemêrae dans les champs, étant trop commune pour le jardin de monsieur le baron.

— Où est le temps, se disait-il, où je marchais sur l’herbe sans savoir si mes pas pouvaient la flétrir, et me reposant sur la nature du soin de me fournir des tapis verts!

Hélas ! pour trouver les bluets aussi jolis, il faut, par le soleil, les aller chercher dans

les champs, et avoir une tête blonde sur laquelle on les mette en couronne.

Comment diable cette aubépine double sans épines me rappellera-t-elle celle que je teignis de mon sang ?

Il abandonna le jardin au jardinier.

Il rencontra un jour une vieille femme, c’était la tante de Blanche. Elle ne le reconnut pas ; mais elle possédait un vieux mouchoir bleu qui avait appartenu à sa nièce ; elle le donna à Krumpboltz, qui lui donna sa bourse pleine d’or.

Il enferma ce mouchoir dans son cabinet.

Ce souvenir était plus resserré, plus intime, et ne passait pas par d’autres mains avant d’arriver à lui ; mais, au bout de quelque temps, l’habitude fit que ce souvenir ïie le frappa pas j^us qu’une tasse de porcelaine ou un flambeau ciselé.

Conrad se trouva plus malheureux que jamais.

Avant cette épreuve, il n’avait perdu que l’objet de ses sensations, il avait maintenant perdu aussi la faculté de sentir.

Il eut envie de se casser la tête. /

C’est une proposition que souvent à soimême on se fait assez légèrement : — aussi jouit-on pendant quelques jours agréablement de la vie après qu’on a trouvé à se donner un prétexte plausible de prendre un autre parti.

Krumpholtz se rappela un air qu’il avait entendu chanter par Blanche,

0 la belle et divine chose que la musique!

O musiciens I enfants chéris du ciel ! que le peintre et le poète courbent le front devant vous, — car la musique c’est la langue du ciel; langue mystérieuse que nous aimons à entendre, toute vague et mystérieuse qu’elle est, comme on aime à entendre une douce langue étrangère prononcée par une femme.

Là où s’arrête le génie du peintre, là où le

poëte n’a plus que des sensations confuses qu’il ne peut rendre, et des paroles qui lui brûlent le cœur sans pouvoir sortir sous une forme humaine, là où s’arrête la poésie —

commence la musique.

Krumpholtz alors retrouva tous ses souvenirs, toutes ses sensations ; alors il retrouva ses dix-huit ans, la santé et la vigueur de j

son âme et de son corps. ^ ^

En rappelant cet air, il fut heureusement surpris, comme le voyageur qui, avec son bâton ferré, gravissant péniblement les hauts 5 glaciers, arrive à une hauteur où la mousse j seule végète encore : — il monte, et la mousse i

même a disparu ; — partout la neige blanche comme un linceul; mais tout à coup du sein de la neige s’élève un arbrisseau d’un vert vif, couronné de fleurs de la couleur de la rose ; c’est l’alpeB-rose, c’est la rose des Alpes.

ptm-pn...

Mais Krumpholtz ne se souvenait que de celte partie de l’air ; et quelques efforts qu'il

pût faire, il lui fut impossible de se rappeler une note de plus.

Il chanta ce commencement d’air cent fois par jour. En lisant, en mangeant, en causant, il fredonnait toujours les mêmes mesures, autant pour renouveler la sensati on que lui apport^cet air^que dans l’espoir d’en trouver la fin. Souvent il sentait la mesure suivante errer sur ses lèvres ou bourdonner à son oreille ; mais aussitôt qu’il voulait l’articuler, il ne voyait plus rien, et il chantait cinquante fois de suite :

An Rhin, an Rhin, c’est là qne sont nos vignes;

Qu’il soit béni le Rhin, qu’il soit béni le Rhin .

Le pampre...

Mais il ne pouvait aller plus loin.

Il alla trouver la tante de Blanche ; mais elle était devenue complètement sourde. Pendant une semaine, il arrêta tous les bateliers et les vignerons qu’il rencontra, il leur chan-

ge

tait ce qu’il savait de sou air et leur demandait s’ils savaient la suite.

Au bout de la semaine, sa réputation de folie était parfaitement établie.

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