LE BARON KRÜMPHOLTZ A M. SAMUEL, MARCHAND DE MUSIQUE A MAYENCE
Monsieur,
Veuillez, aussitôt la réception de ma lettre, m’envoyer en diligence la plus grande quantité de vieille musique que vous pourrez trouver dans vos magasina. N’épargnez pas,
FÂ DIÈZB
je vous prie, les frais de transport pour que j’aie plus promptement ce que je dem>)nde, vous obligerez votre serviteur.
Baron Conrad Krumpholtz
OberWeteU
H. SÀMÜIL A M. LB BABOM CONRAD KRUMPHOLTZ
Monsieur le baron,
Je ne saurais trop vous témoigner ma reconnaissance de vous être rappelé mes magasins ; mais ce qui doit être considéré comme une générosité pleine d’une rare délicatesse,
c’est la bonté que vous avez de me demander de vieille musique.
Il est vrai, qu’il y a quelques années, lorsque, pour la première fois, j’eus l’honneur de vendre de la musique à Votre Excellence, commençant mon commerce avec peu de ressources, ma maison n’était pas aussi bien achalandée que celle de la plupart de mes confrères; mais aiyourd’hui, grâce à la faveur dont m’ont honoré Votre Excellence et plusieurs de ses amis, mes moyens se sont prodigieusement accrus, et je puis, sans trop me flatter, dire qu’aucuns magasins dans Mayence ne sont aussi bien assortis que les miens. C’est pour vous en donner une preuve, monsieur le baron, que, au lieu de la vieille musique que vous aviez la bonté de me demander, je vous envoie tout ce qu’il y a de plus nouveau et de plus à la mode.
Daignez recevoir, monsieur le baron,
l’assurance du respect empressé de votre très-humble et très- obéissant serviteur,
Samuel
LX BARON KRUMPHOLTZ A M. SAMOEL, MARCHAND DE MUSIQUE A MAYENCK
— Vous êtes un âne, monsieur Samuel; quand je demande de vieille musique^ c’est que je veux de vieille musique. Je garde celle que vous m’avez envoyée; mais hâtez-
VOUS de réparer cette bévue, en m’envoyant promptement ce que j’ai demandé.
Baron Conrad Krumpholtz
Il eut beau feuilleter la vieille musique, il ne trouva rien qui approchât le moins du monde de ce qu’il voulait.
Au milieu de ses recherches, il découvrit dans un grenier un vieux violon, usé, brisé, disloqué, il y remit des cordes, et passa des jours entier à jouer ;
Au Rhin, au Rhin, c’est là que sont nos vignes;
Qu'il soit béni le Rhin! qu’il soit béni le RbinI
Le pampre...
Mais toujours il était forcé de s’arrêter là pour recommencer et s’arrêter encore.
Priez votre meilleur ami d’en faire autant auprès de vous, nous offrons de gager qu’avant un quart d’heure vous l’aurez jeté à la porte.
Aussi, l’un de ses voisins qui n’était pas son ami, ne se crut-il pas obligé de souffrir longtemps un semblable supplice, et lui fitil parvenir, par le ministère d’un homme de loi, une sommation ainsi conçue :
Le... 18...
En fait :
Attendu que le sieur baron Krumpholtz est convaincu de se permettre à toute heure du jour et de la nuit de jouer d’un prétendu violon, le plus aigre qui se soit jamais entendu ;
En outre, que ledit baron joue presque continuellement faux, et ne joue que quel
FÂ DIÈZB
ques mesures d’un air qu’il n’achève jamais et recommence toujours ;
Il semble prouvé que ledit baron Krumpholtz n’en agit ainsi que par méchanceté, désir de nuire et malveillance à l’égard de son voisin ; car on offre de s’en rapporter au jugement d’arbitres ; il est impossible que ce soit ni pour son plaisir ni pour celui de qui que ce soit que l’on fasse de pareille musique.
En droit :
Attendu que les lois et règlements de police ont sagement écarté des lieux habités tout établissement malsain, nuisible ou incommode;
Attendu que les sons d’un violon aigre pénètrent- à travers les fenêtres, les portes et les murailles, viennent chercher la victime jusque dans son foyer, au milieu des travaux de la science et des occupations intérieures, pour la torturer sans relâche; il demeure constant que le fait du sieur Krum-
pholtz constitue la violation de domicile et l’attentat à la liberté individuelle ;
Attendu que le sieur Selbner, plaignant, n’a reculé devant aucunes dépenses de bourrelets, volets et contre-volets avant de porter plainte devant les protecteurs de la sûreté des citoyens, et que ses efforts dispendieux ont été inutiles ;
Attendu que l’horrible persécution du baron a forcé le sieur Selbner de suspendre des travaux scientifiques dont il doit revenir audit sieur de la gloire et de l’argent;
Attendu que le sieur Selbner a le système nerveux excessivement sensible, et que chaque note fausse du baron lui est mille fois plus douloureuse que ne le serait à un autre un coup de couteau, et qu’il se trouve en ce moment menacé d’une névralgie aiguë dont les premiers symptômes le font beaucoup souffrir, et dont les suites pourraient mettre sa vie en danger;
toe
FA OIËZE
Demandons 1° que le sieur baron Krumpholtz soit tenu de déguerpir sous le plus bref délai ;
2° Qu’il paye au plaignant des dommages-intérêts, équivalents au tort qu’il lui fait;
3° Qu’il soit jugé comme coupable : 1° de violation de domicile; 2° d’attentat à la liberté individuelle; 3° de tentative d’homicide volontaire avec préméditation.
Le baron fit faire des excuses à son voisin, lui envoya une pièce de vin fin, et promit de ne jouer du violon à l’avenir que dans une salle basse dont les sons ne pouvaient s’échapper.
Comme Athanase paraissait de mauvaise humeur, le baron lui demanda ce qu’il avait, Athanase hésita, puis montra une lettre à son maître.
Conrad la prit, elle était adressée à Athanase, c’était une femme qui lui rappelait 'des serments, lui disait qu’elle ne pouvait plus vivre sans lui, et que s’il ne revenait
bientôt elle quitterait tout pour l’aller trouver. Surtout en lisant une lettre si tendre, Conrad regardait Athanase et cherchait à s’expliquer la passion de la femme qui l’avait écrite.
Athanase était petit, mal fait, et, sur la plus sotte figure qu’on pût voir, arrangeait prétentieusement d’horribles cheveux d’un jaune orangé.
— Monsieur, dit-il, vous ne sauriez croire combien cette femme me tourmente; je ne l’aime pas, et je ne puis m’en débarrasser.
— Ne l’as-tu pas aimée? dit Conrad.
— Non, dit Athanase avec un air de fatuité qui contrastait 'grotesquement avec sa figure ; on prend cela par hasard pour le laisser le lendemain.
Le baron ne disait qilos rien ; Athanase se retirait; mais son maître le rappela : — Eh ! dit-il, comment s’appelle votre Ariane?
— Blanche, dtt Athanase.
— Blanche ! s’écria le baron.
— Blanche, répéta Athanase.
— C’est singulier, dit le baron.
Athanase ne répondit rien , mais il ne voyait à cela rien de singulier.
— C’est, dit le baron, une fille svelte et élancée, et un teint blanc comme le lait.
— Mais non, dit Athanase, elle est au contraire passablement brune de peau et a un embonpoint remarquable qui fait d’elle une fort belle femme.
Lorsque Conrad fut seul : — Comme on se figure aisément que la femme que l’on aime n’a rien de commun avec les autres femmes ! Je n’ai pu m’empêcher d’être choqué que ce drôle ait une maîtresse qui s’appelle Blanche.
Et aussi, comment une grosse femme avec une peau noire ose-t-elle s’appeler Blanche?
— Ma Blanche avait une peau si fine et si fraîche, et si jamais j’avais osé en faire l’ex-
i« FA DIÈZE
périence, je suis sûr que sa taille eût tenu dans mes deux mains.
Il finit ce monologue comme il finissait tout, en tredonnant :
An Rhin, an Rhin, c'est là que sont nos vigoes; Qu’il soit béni le Rhin, qu'il soit béni le Rhin. Le pampre...
Après quoi il recommença :
An Rhin, an Rhin, c’est là que sont nos vignes; Qn’il soit héni le Rhin, qa’il soit béni le Rhin. Le pampre...
Il y avait des moments où il lui semblait que l’air commencé s’achevait dans sa tête, et il écoutait avec une figure stupide.
Souvent il le sentait chatouiller ses lèvres, mais il ne pouvait l’articuler.
Si le vent soufflait dans les arbres, il trouvait dans le bruit que faisaient les peupliers en se balançant, quelque chose qui lui rappelait son air.
Le dimanche les cloches le lui faisaient entendre distinctement; mais, après la fatale mesure, le vent ou les cloches semblaient recommencer, sans jamais faire une note an delà.
Ce fredonnement perpétuel du baron, au milieu des plus graves conversations, le rendit, en peu de temps, tout à fait insupportable aux quelques amis qui venaient le voir dans sa retraite, et la solitude entière où le laissa leur abandon ne contribua pas peu à augmenter sa manie, qui finit par prendre le caractère dlune fialie véritable.
Conrad, apràa dîner, tandis qu’Âthanase derrière lui attendait depuis longtemps qu’il se levât, pensait à. la liiaarrerie de son sort qui, lui ayant donné tout œ que les hommes necherchent d’ordinaire, ne lui avait lai^ de déair que pour une ohose qui n’aurait probablement plus aucun, prix,, à le hasard la lui faisait renconbrec^
PA DIËZE
Après de longues réflexions, il voulut les résumer par une sorte d’aphorisme dans le genre oriental, et dit tout haut :
— Le bonheur est une gazelle. . .
Mais il fut arrêté par une marque d’improbation que laissa échapper Âthanase.
— Si Votre Excellence le permet, dit-il, je lui dirai franchement que je ne suis pas de son avis; car à mes yeux, en ce moment, le bonheur est la tranche de bœuf rôti qui m’attend à l’office, quand Votre Excellence aura quitté la table.
— Mais, dit Conrad, quand tu auras dévoré ton bœuf rôti, où sera le bonheur '^
— Alors, dit Athanase, le bonheur sera le moment où je me coucherai, pour dormir jusqu’au lendemain.
— Donc, se dit Conrad, le bonheur est tout simplement ce que nous n’avons pas, car pour moi, excepté la fin de cet air, je ne sais pas ce qui me manque. Donc le bonheur
FÂ OIËZE
est une antithèse, et rien de plus ; le bonheur est le contraire souvent fictif de nos souffrances.
— Dans les ardeurs de l’été, pendant une longue marche par des terrains sablonneux, le bonheur est un vent frais, qui rafraîchisse le front ; tandis que l’hiver, quand le givre s’attache à nos cheveux, le bonheur devient ce même soleil, dont nous nous plaignions quatre mois auparavant.
' Et il voulut terminer son aphorisme.
— Le bonheur est une gazelle blanche.
— Pourquoi blanche? interrompit Athanase, enhardi par les questions que son maître venait de lui faire.
Mais Conrad, qui ne trouva rien de bon à répondre, dédaigna l’objection, et poursuivit :
— Le bonheur est une gazelle blanche, qui ne laisse voir à l’homme que la poussière
que font lever ses pieds, ou le mouvement
^ :;.:cd by Googic
que son passage laisse aux broussailles»
— Mais, dit Athanase, comment alors savez-vous que c’est une gazelle? Et si c’est une gazelle^ comment savez>vous qu’elle est blanche?
— Le bonheur, reprit Conrad, est quelque chose qui fuit, quelque chose qui ne laisse voir de soi que la poussière que font « lever ses pieds, et le mouvement que son passage laisse aux broussailles.
Et il ajouta :
— Et l’homme qui le poursuit n’en tire d’autre bénéfice que de se faire aveugler par les branches des buissons.
Conrad, ayant terminé son aphorisme,, sa leva de table; il y avait longtemps qu'il n’avait autant fait dans la journée, et tandis qu’ Athanase mangeait sa tranche de bœu^ tout en répétant la fin de son aphorisme : —
Et l’homme qui le poursuit n’en tir»! d’autre»
. bénéfice que de se faire aveugler par la pons-
sière et par les branches des broussailles, il songeait à quelque nouveau moyen de se procurer la fin de son air : ce qui prouve que la sagesse ni les aphorismes) ne servent à) rien, pas môme celui-ci qui n'empêchera personne de formuler la sagesse en préceptes toujours inutiles, d’abord pour lui, parce qu’on ne trouve ce qu’il fallait faire qu’a-j près avoir épuisé tout ce qu’il ne fallait pas' faire, ensuite pour les autres, parce qu’on ne croit qu’aux trous dans lesquels on est tombé soi-même.
A force de chercher, il songea qu’il avait pour voisin un savant antiquaire, dont la fille, lui avait-on dit, était musicienne ; mais le savant ne voyait personne, pour ne pas perdre un temps qu’il lui plaisait d’appeler précieux, en futilités, comme s’il y avait des clioses plus futiles les unes que les autres. Un ami du baron, qui n’était pas fâché de lui voir faire de nouvelles connaissances
pour se débarrasser de lui, se chargea de l’introduire chez le savant; et, en effet, quinze jours après, lui vint dire qu’il pouvait se présenter, qu’il serait le bienvenu.
ou l’on découvre quelle était la