VÊPRES
Après avoir passé une heure dans de profondes réflexions , mîcer Bonifacio prit son parti, et, se rapprochant de sa femme, il lui dît d'une voix radoucie : — Mon cher amour, vous avez l'air de vous ennuyer un peu aujourd'hui ; je vais vous mener à vêpres, cela vous amusera.
— Gomment? que dites-vous? s'écria la jeune femme tout à coup réveillée.
— Je dis que vous allez mettre votre mante, votre saya , et que nous irons à vêpres. Dépêchez-vous , voilà le second coup qui vient de sonner.
Un quart d'heure après, micer Bonifacio et toute sa maison traversaient solennellement la place de San-Francisco pour se rendre à l'église. La belle Flérida était si soigneusement couverte par les sombres plis de sa mante , qu'il était à peu près impossible de voir son visage ; à peine si , sous le réseau de dentelle noire qui voilait son front,
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Ton pouvait apercevoir ses yeux brillants comme une blanche flamme au milieu des ténèbres. Elle marchait lentement, une main appuyée au bras de son vieux mari , qui se redressait et promenait autour de lui un regard tout à la fois glorieux et inquiet. Il y avait beaucoup de monde sur la place de San-Francisco, et le vieil orfèvre put entendre murmurer autour de lui :
— Voilà Bonifacio Moreno , le vieux richard avec sa jeune femme ; comme il est laid ! Qu'elle a bonne grâce ! c'est lui qui la force à baisser ainsi sa mante... on ne lui voit que les yeux et le bout des pieds...
comme elle est belle !
Parmi tous ces gens, quelques-uns à peine avaient entrevu Flérida , et sa beauté était d'autant plus rénommée, qu'on l'avait moins librement admirée. La foule se mit sur les pas de micer Bonifacio , qui , à la porte de l'église, fut pris au milieu de cet attroupe-
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ment. Il y avait là beaucoup plu$ d'hommes que de femmes , beaucoup plus de jeunes cavaliers que de barbes grises, et tous les regards étaient arrêtés sur le vieil orfèvre et sur sa jeune femme.
— Pour Dieu, messeigneurs, place, je vous prie! s'écria-^il en colère; depuis qi^and défend-on la porte de Féglise aux gens qui ne sont ni juifs , ni renégats , ni relaps?... laissez-moi passer, s'il vousplait!
-^ Que nous voulez-vous donc, messeigneurs ! ajouta Flérida un peu émue et en souriant sous sa mante; car elle comprenait l'expression de tous ces visages et la curiosité flatteuse qu'elle inspirait.
— Senora, répondit un cavalier qui avait lu Garcilaso de la Vega , nous voulons voir les divines étoiles , les astres brillants qui , plus resplendissants que ceux du ciel, ne pâlissent pas devant les clartés du soleil.
A ce compliment emphatique, micer Bo-
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ni(acio rougit d'indignation et de firayeur; car il lui sembla que Flérida , loin dé parais tre courroucée , avait fait un petit signe de tète équivalent à un remerciment, et qu'elle regardait le cavalier à travers la dentdle de sa mante. Cette imagination fut cause qu'il serra rudement le bras de sa femme en s'é'criant :
— J'irai porter plainte devant le seigneur alcade ; les honnêtes gens témoigneront que j'ai été arrêté par violence , qu'on a voulu faire tort à ma personne et à celle de ma femme ! Je suis bourgeois de Séville et j'ob* tiendrai justice!
Gomme il criait aiusi à haute voix, malgré sa femme qui le suppliait de s'apaiser et n'avait pas l'air fort effrayée, un cavalier se fit jour à travers la foule et vint droit à lui. Ce nouveau venu était accompagné de deux estafiers : son air et sa tenue annonçaient quelque personnage considérable, et tous
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ceax qui le reconnurent ôtèrent leur chapeau.
— De quoi vous plaignez-vous , et qui vous a fait tort, micer Bonifacio Moreno?
dit-il, en jetant un regard rapide autour de lui , et en avançant la main comme pour soutenir la jeune femme.
— Personne, monseigneur, répondit le vieil orfèvre, c'est-à-dire tout le monde...
Vous voyez, on veut m'empécher d'entrer à réglise avec ma femme... On nous entoure, on nous presse comme si nous étions des bateleurs traînant quelque bête curieuse, et , depuis un quart d'heure , je souffre ici mort et passion.
Le cavalier se tourna vers la foule et dit à haute voix : — Je suis l'algnazilmayor de Séville, et je vous ordonne de vous retirer.
La foule se sépara aussitôt et reflua jusqu'à l'autre extrémité de la place.
— Àh! monseigneur, que de grâces!
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Dieu vous les rende! s'écria micer Bonifacio.
L*alguazil-mayor ne Fécoutait pas , il venait de relever le missel que Flérida avait laissé échapper dans ce moment de trouble ; il le tenait entre ses mains d'un air préoccupé, et regardait la jeune femme avec des yeux fort amoureux.
— Le chemin est libre , dit-il , et vous voici à la porte de l'église, micer Bonifacia, je vais vous accompagner jusque-là.
Quand ils furent sous le porche, l'alguazil-mayor rendit son missel à la belle Flérida , et s'éloigna après lui avoir fait une profonde révérence , que la jeune femme lui rendit tout étourdie de ce qui venait de se passer. Micer Bonifacio la conduisit à sa place ordinaire ; la duègne dona Guiomar et les servantes se mirent derrière leur maîtresse. Les. vêpres étaient déjà commencées.
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— Mon amour, dît tout bas micer Bonifacio, donnez-moi votre missel , je vais vous chercher le verset qu'on chante.
Elle le lui tendit sans défiance ; il l'ouvrit, le feuilleta vivement et trouva entre les der^ nières pages ce qu'il soupçonnait , un billet parfumé et plié en quatre , dont les angles fatigués témoignaient qu'on avait attendu longtemps cette occasion de le remettre à son adresse.
— Tenez, mon amour , dit micer Bonifacio, en rendant le missel , suivez : LaudaJUy ptierif Dominum; laudate nomen Dominù
Tandis que Flérida baissait dévotement la tète sur son livre et faisait les répons aux moines qui chantaient dans le chœur, micer Bonifocio déploya le biUet et lut : » Si un tt amour extrême n'était capable de vaincre u tous les obstacles, je désespérerais, belle « Flérida, de pouvoir jamais vous instruire u de l'excès d'une passion que mon assiduité
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« à chercher les occasions de vous voir a 4( déjà dû vous faire connaître. De vous dé- «( pend entièrement le bonheur de ma vie ; <t un mot de vous sera la plus grande joie «( que mon cœur puisse ressentir, ou la mort u de mes plus chères espérances. Dimanche « prochain, je serai, comme toujours, près (( du bénitier, à Theure de la première X messe, et si vous daignez laisser tomber 4( votre réponse dans le tronc pour les âmes « du purçatoire , elle parviendra sûrement (( au plus amoureux et au plus humble de « vos serviteurs. »
— L'alguazil-mayor de SévîUe veut entrer en correspondance avec ma femme, et c'est le tronc des âmes du purgatoire qui lui servira de boite aux lettres ! pensa micer Bonifacio, confondu. Oh! oui, il aura une réponse, une réponse de ma façon, dimanche prochain ; je m'en chaîne! Oh! oh! le galant s'était figuré faire parvenir ainsi ses billets
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doux à ma barbe ! Nous verrons, nous verrons s'il y reviendra.
Après vêpres, micer Bonîfacio se hâta de ramener sa femme au logis. Cette fois personne ne lui barra le passage ; mais il vit de loin Falguazil-mayor qui se promenait sur la place et tournait de temps en temps la tête pour suivre des yeux la belle Flérida.
Le vieil orfèvre était fort en souci ; il se représentait le danger quMl venait de courir, et il en frémissait encore. Les poursuites de ra^axil-mayor et l'espèce d'ennui où 11 voyait Flérida, lui causaient une mortelle frayeur. En homme avisé il jugea que c'est chose fort périlleuse de contrarier en tout une femme, et qu'il était urgent de contenter la sienne par quelque concession. Il n'avait pas envie, pour la divertir, de la ramener à vêpres, il ne voulait pas davantage attirer chez lui des chanteurs et des bohémiens et lui donner spectacle au logis. En
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cette extrémité il prit une résolution dont il ne se serait pas cru capable deux heures auparavant. Le soir, après souper, comme Flérida se déshabillait en se regardant tristement dans le miroir de Venise qui réfléchissait sa belle tète coiffée d'un escofifion bien brodé en perles fines, micer Bonifacio lui dit tout à coup :
— Mon cher amour, je ne puis rien vous refuser; demain vous verrez la Fabiana.
Quand elle passera devant la boutique je lui dirai d'entrer ; mais souvenez-vous bien que ce sera pour la dernière fois.