Chapitre III
LA SZLZiS Moussas.
Le lendemain, selon sa promesse, mîcer Bonifacio attendît la Fabiana sur la porte de sa boutique, il lui fît signe d'entrer. Gomme de coutume, elle s'en allait les bras croisée sous sa mante, qui, coquettement attachée au sommet de la tête, couvrait ses longs cheveux, et descendait par derrière jusqu'à la
taille. Une saya, sorte de jupon fort étroit, cachait son vêtement de dessous, et ne laissait voir que son petit pied chaussé d'un soulier de cordouan brodé de soie rose. Sa mante, un peu avancée sur le visage, ombrageait de grands yeux dont la prunelle noire éclatait sur un émail bleuâtre, et la couleur sombre de ses vêtements s*harmoniait avec la pâleur de sa peau transparente et finement veinée. Le type arabe revivait dans toute sa pureté en cette jeune fille ; elle rappelait les rares beautés qui brillaient à la cour des rois mores, les esclaves couronnées qui présidaient aux fêtes deFAlhambra.
Au geste de micer Bonifacio, elle s'arrêta, étonnée, et dit gravement :
— ^vie Maria ! qu'y a-t-il pour votre service, seigneur?
— Rien , répliqua-t-il d'un ton bourru ; mais ma femme veut te voir, et pour cette fois seulement j'y ai consenti.
LA BBLLB MOBESSE. 55
— Vous me permettez de voir ma marraine ! s'écria Fabiana, joyeuse et troublée ; sainte Vierge , quel bonheur ! voilà tantôt six mois que cela n'était arrivé ! et hier encore vous m'avez renvoyée...
A ces mots , et sans attendre que micer Bonifacio l'annonçât , elle entra vivement et ouvrit elle-même les deux portes qui séparaient la boutique de l'intérieur de la maison.
— Jésus ! quel tourbillon ! murmura le vieil orfèvre en avançant la tète dans l'étroit corridor ; que Satan ait ton âme ! Qui sait ce que cette fille de Belzébuth va dire à ma femme ! J'ai eu tort de ne pas la faire venir un dimanche ; j'aurais été là !... Enfin, elles ne sont pas seules ; la Guiomar les surveille... Pourvu que cette vieille tète ne s'endorme pas ! Je devrais la faire venir ici et aller moi-même voir ce qui se passe!...
Il avança encore un peu la tète et aperçut
56 FABIARA.
dans le jardin sa femme et Fabiana, qui venaient de s*asseoir près de la fontaine; Guiomar, la vénérable duègne, était à leurs côtés, dans son attitude ordinaire, roide, les yeux baissés sur son ouvrage et le cou tendu pour mieux écouter. Alors micer Bonifacio se rassura, et revint, en grommelant encore quelques malédictions contre la Fabiana , s'asseoir à son comptoir.
Cependant Guiomar , qui était restée là malgré Flérida , ne faisait pas bonne contenance. La jeune femme la regardait de travers, d'un air de sourde menace, et Fabiana arrêtait sur elle ses grands yeux sombres, avec une expression qui la glaçait. Tout ce qu'on disait de cette fille lui revenait à l'esprit ; elle en avait peur. Au bout d'un quart d'heure, elle se leva et se mit discrètement à l'écart, le regard tourné vers la porte , où elle craignait de voir apparaître la figure de micer Bonifacio. Alors Flérida respira pro-