VÊPRES
chrétienne que vous et moi. Elle observe les commandements de Dieu et de FÉglise; on ne peut Faccuser de hanter mauvaise compagnie, puisqu'elle va toujours seule. Pour ce qui est de Tamitié que je lui porte, il n'y a là aucun maléfice; je l'aime parce que c'est une bonne et charmante créature, un cœur d'or ; parce qu'elle m'aime aussi plus que personne au monde ne m'a jamais aimée, et qu'elle ne m'a jamais causé aucun chagrin.
— Hum ! grommela micer Bonifacio, pour ne vous causer aucun chagrin il faudrait obéir à tous vos caprices, et vous complaire en tout comme elle faisait : c'est précisément pour cela que je l'ai chassée de ma maison.
— Mon cher seigneur, on l'a calomniée dans votre esprit, continua Flérida; vous avez cru les rapports de quelque méchante langue, et voilà pourquoi vous me faites tout ce souci,
PABIANA. 4
— Je ne crois personne, et je ne me fie qu*à mes propres yeux ; c'est pour cela que je n'ai jamais été trompé.
— Ah ! mon cher seigneur, parfois vous avez, pu vous tromper vous-même ; il n'y a d'infaillible sur la terre que notre saint-père le pape !
— Je ne me suis pas trompé souvent, eu tout cas, répliqua le vieil orfèvre, en clignant son œil de blaireau ; j'ai de l'expérience ; je connais les hommes et la marchandise ; voilà quarante ans passés que je fais le négoce avec de vieux chrétiens qui n'ont pas tous la conscience aussi nette que les mécréants, et avec de nouveaux convertis dont pas un n'a dégénéré des habitudes de sa race : croyez-vous que ce n'est pas assez pour savoir toutes les choses de ce monde, pour connaître toutes les ruses, toutes les rubriques avec lesquelles on peut attaquer le bien, la tranquillité et l'honneur d'un pauvre homme ?
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• — Mais votre bien, ni votre honneur, ni votre tranquillité, n'ont rien à voir en tout ceci, interrompit Flérida avec un grand soupir : c'est de la Fabiana qu'il s'agit ; je ne la reverrai donc jamais ! Vous ne voulez donc pas qu'elle revienne ici seulement une fois l'année, mon cher seigneur?
— Non, sur votre salut et sur le mienf non, je ne le veux pas, répliqua micer Bonifâcio, en se levant pour faire le tour du jardin ; car il était tout suffoqué de cette longue discussion ; c'était la première fois que Flérida résistait si longtemps, et mettait tant d'insistance dans ses volontés. La jeune femme reprit son attitude immobile, et ferma tout à fait les yeux pour ne plus voir passer et repasser devant elle la figure mécontente et ridée de son vieux mari.
Micer Bonifacio se mita réfléchir. Il voyait bien que sa femme s'ennuyait et que c'était cela peut-être qui la jetait dans cette espèce
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de révolte ; mais il ne savait que faire pour la divertir honnêtement et sans danger. Il y avait une foule d'amusements à sa portée ; il aurait pu la mener le dimanche aux promenades, aux courses de taureaux, aux processions ; il aurait pu faire venir chez lui les danseurs, les musiciens ambulants qui allaient du matin au soir par les rues de Seville pour faire montre de leurs talents dans les bonnes maisons ; mais tous ces divertissements lui semblaient fort dangereux. U craignait par-dessus tout les lieux où Ton allait en foule, et où il y avait nécessairement beaucoup de jeunes cavaliers amoureux et enti^eprenants; il craignait ces troupes de chanteurs et de baladins parmi lesquels pouvait se glisser quelque galant ; il craignait tout ce qui pouvait rappeler à sa femme qu'il y avait au monde des hommes plus jeunes, plus aimables et plus beaux que lui.