LA BELLE MORESSE
fondement, et dit en saisissant la main de Fabiana!
— Enfin ! si tu savais! jamais je n'ai tant désiré de te voir!...
Moi aussi, belle marraine; j'avais une grande impatience!... Jésus! je n'espérais plus guère rentrer ici!...
— Que tu es heureuse , toi ! tu sors , tu vas où tu veux, tu parles à tout le monde !
Oh, Fabiana ! que je voudrais être à ta place !
— Merci, marraine! interrompit la Moresse en riant ; moi , je ne prendrais pas volontiers la vôtre ; mais que je serais contente si je pouvais vous emmener dans ma maisonnette!... Oh! vous y seriez bien, vous y seriez la maîtresse, comme ici , plus qu'ici!... Tenez, voilà des fleurs de mon jardin ; si j'avais su que je vous verrais aujourd'hui, je vous en aurais apporté de bien plus belles !
A ces mots , Fabiana détacha le bouquet de jasmin fixé sur sa manche avec une grosse épingle d'argent, et le mit dans les cheveux de Flérida.
— Oui , tu es heureuse, grâce au ciel !
plus heureuse que moi ! dit la jeune femme avec un soupir. Puis , après un moment de silence, elle ajouta : — Dis-moi , Fabiana , tu es donc toujours toute seule dans ta maison de Triana ?
— Oui , ma marraine.
— £t tu ne penses pas à prendre un mari ?
— Un mari ! non, répondit la jeune fille avec une légère rougeur et en baissant la vue.
— Comment , parmi tous les beaux galants qui doivent soupirer pour toi, tu n'en as distingué aucun ? ton pauvre cœur n'a battu pour personne encore?
La belle Moresse se rejeta en arrière avec
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un geste charmant d'embarras et de malicieuse naïveté.
— Ma marraine, s'écria-t-^Ue , que me demandez-vous donc là, et comment toutes ces pensées vous sontelles venues? Qui donc vous a appris ce que c'est que Famour?
— Celui que j'aime, répondit tout bas la jeune femme.
— Sainte Vierge ! s'écria la Fabiana avec un profond étonnement ; eh ! qui donc est parvenu à entrer ici, à vous parler?
— Personne ; il n'est jamais venu, il ne m'a jamais parlé.
— Mais alors, comment...
— Voici, dit Flérida en appuyant son front sur l'épaule de la Moresse : tu sais que tous les dimanches je vais à la messe de six heures avec micer Bonifacio. Ordinairement il marche à côté de moi, et Guiomar vient derrière nous avec les suivantes. Depuis longtemps nous trouvions en entrant
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dans réglise des gens qui causaient une grande jalousie à micer Bonifacio ; il y avait surtout un cavalier que j'ai vu là tous les dimanches, depuis les dernières fêtes de Noël. Micer Bonifacio le connaît bien, c'est don Pedro d- Agarva, l'alguazil-mayor de Seville.
— Jésus ! interrompit la Fabtana, il a les yeux de travers et la moustache rousse!
— Aussi m'a-t-il paru fort laid, re[Nrit ingénument Flérida , et il pourrait soupirer pour moi jusqu'au jour du jugement, que je ne me soucierais pas plus de son amour que de micer Bonifacio. Mais il n'était pas le seul qui se tint près du bénitier, à l'église de San-Francisco ; tous les dimanches il y avait aussi un jeune cavalier. .. Ah ! si tu le voyais, Fabiana ! qu'il est beau ! qu'il a une bonne mine avec son collet à la wallmne et son feutre à bords retroussés ! . . .
— Je le crois bien, dit gravement la Fa-
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biana. Rien ne sied comme le chapeau à plumes à un jeune cavalier, surtout quand il a un profil sévère, de beaux yeux ombragés de larges sourcils et de fines moustaches noires.
— Tu Tas donc vu? s'écria Flérida.
— Jamais, ma marraine, répondit la Moresse en souriant; c'est un portrait que je faisdefontaisie.
— £h bien , il lui ressemble trait pour trait. Que veux«-tu, Fabiana, il était si beau; il me regardait avec des yeux si tendres, si amoureux, que moi aussi je Tai aimé... je Faime de toute mon âme, je Faimerai tou^jours!.,.
— Jésus ! interrompit la Fabiana effrayée, et si micer Bonifacio découvrait ceci, il vous tuerait, ma marraine !
— Je le sais, répondi^elle tranquillement ; mais comment pourrait-il le découvrir? Il est le maître de ma personne et de mes ac-
lions; mais ce qui se passe là, au fond de mon cœur, échappe à sa vigilance ; je suis libre au dedans de moî-niéme.
La Moresse serra les mains de Flérida et lui dit tristement :
— Je vous laissai plus tranquiUe et plus heureuse, il y a six mois, ma marraine.
— Plus heureuse ! oh ! non, non ! répondit-elle vivement ; alors je ne sentais rien , je ne pensais à rien, je ne vivais pas ; à présent, j'ai là, dans mon cœur, une image à laquelle je parle, et qui me répond. Vois-tu, Fabiana, je ne suis plus seule. Cet homme, je n'ai jamais entendu le son de sa voix ; je ne sais pas même son nom; eh bien! je.
l'aime de toutes les forces de mon àme. Une minute de sa présence suffit à mon bonheur de plusieurs jours. Je ne veux, je n'espère rien de plus ; n'est-ce pas assez d'emporter ce regard brûlant, ce divin sourire? Et quand il ne viendra plus à l'église de San-
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Francisco, quand il m'aura oubliée, eh bien, je vivrai avec son souvenir; il sera là, devant mes yeux, dans mon cœur, jusqu'à la mort !
— Ah ! ma pauvre marraine ! murmura Fabiana avec un soupir de commisération et de doute, pourvu que ce bonheiu^-là ne vous fasse pas mourir de chagrin !
— Et toi, n'as-tu rien à me dire? reprit Flérida, en attirant la Moresse avec un geste caressant ; voyons, parle^ Fabiana. A présent il me semble que toutes les jeunes femmes doivent avoir, comme moi, au fond de leur cœur, un secret d'amour.
— Oui, ma marraine, répondit Fabiana.
— £t la pâleur brune de ses joues s'anima soudainement d'une faible rougeur. — Oui, moi aussi j'aime, j'aime un beau cavalier.
— Sainte mère de Dieu ! un gentilhomme?
— Oui, ma marraine , l'un des plus nobles de Séville...
64 FABJANA.
— Ah ! pauvre enfant !
— Ne me plaignez pas, ma marraine, car il m'aime aussi ; oh ! oui, il m'aime, ilm'aimera toujours !
— Mais il ne t'épousera jamais, dit naïvement Flérida.
— Hélas ! répondit la Moresse , je n'ai jamais eu la pensée d'un tel honneur ; il est noble, il est riche; moi, je ne possède que le peu de bien qu'a laissé le bon Santi^Belli ; d'ailleurs, eussé-je les trésors de la reine de Saba, je suis d'une race à laquelle des chrétiens de vieille souche ne s'allient pas volontiers par mariage.
— Ah! sainte Vierge, quel malheur !
— Pourquoi, ma marraine? s'écria vivement Fabiana. Allez, je ne me trouve pas malheureuse. Si vous saviez comme il m'aime ! D'abord je ne voulais pas l'écouter, je le fuyais ; car je me souvenais de ce que m'avait dit en mourant le maître Santi-Belli.
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Le digne homme aurait voulu que j'épousasse un pauvre artiste comme lui, et je l'avais promis. Dieu sait les remords que je ressens quand j'y songe ! Mais il m'aimait tant, ma matraine ! il était si malheureux quand je refusais son amour. Et puis il est si beau, il a un si grand air ! Malgré moi, je l'ai aimé aussi.
— Et s'il venait à ne plus t'aimer, s'il en aimait une autre, s'il se mariait av6c quelque grande dame, son égale ?. . .
-^ Oh ! c'est impossible, interrompit Fabiana d'une voix profonde ; j'en mourrais « ma marraine, et lui aussi, car, voyez-vous, je le tuerais ! Oh ! non, il n^abandonnera jamais la pauvre fille qui lui a tout sa* crifié !
— Mais tu es donc sa maîtresse? demanda naïvement Flérida.
La Moresse baissa la vue et répondit simplement : — Oui , ma marraine.
60 fâbuiia.
• — C'est une faute, c'est un péché mortel î s'écria la jeune femme.
— Je l'aime ! Dites-moi , vous , ma marraine , ne sacrifieriez-Yous pas à celui que vous aimez votre honneur et votre salut?
— Mais ce n'est pas possible, répondit-elle avec un long soupir; vois-tu, micer Bonifacio me garde bien !
U y eut un silence ; puis Flérida reprit :
— Si tu savais pourtant ce qu'il m'a promis! Dans quelques jours je sortirai pour aller jusqu'au faubourg de Triana ; je sortirai sans lui...
— Jésus, quel miracle !
— Oui , et si tu savais aussi quel projet j'ai en tète : je veux aller te voir, Fabiana...
— Ah ! ma marraine, quel bonheur !
• — Ouij écoute ; depuis six mois environ, micer Bonifacio a fait la connaissance d'une vénérable personne nommée dona Marcia.
Elle est d'abord venue dans la boutique pour
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divers achats , et , comme elle est discrète , prudente et femme de bien , sll en fut jamais, mon mari a pris confiance en elle , et il la laisse entrer dans la maison. Elle me fait toutes les caresses imaginables ; elle m'apporte des agnus et des confitures ; enfin elle donne de bons conseils à Bonifacio , et elle Ta décidé à me laisser sortir avec elle la veille de Saint-Jean. Il Fa promis.
— Dieu fasse qu'au moment de tenir sa promesse il ne s'en dédise pas !
— Non , non , il n'aurait garde. Sais-tu pourquoi je sors avec dona Marcia la veille de Saint-Jean! Pour aller commencer une neuvaine au couvent des Filles de la Croix, afin que Dieu me fasse la grâce de donner un héritier à micer Bonifacio. Je passerai toute la nuit en prières dans la chapelle d'en bas, comme c'est l'usage, et le lendemain, après avoir entendu la première messe, je reviendrai ici. Mais ejn traversant le faubourg de
Triana pour me rendre au couvent , je demanderai àdona Marciade me laisser entrer chez toi , et certainement elle y consentira. Eh bien ! Fabiana, ne voilà^t-il pas un beau projet ? Depuis tantôt un mois, j'y pense nuit et jour.
En ce moment, Guiomar se rapprocha vi* vement ; une toux sèche venait de lui annoncer la présence de son maître ; elle était à peine assise entre Flérida et la Moresse, que le visage de micer Bonifacio parut à Iff porte entre-bàillée et qu'il appela Fabiana en grommelant :
— Voici bientôt l'heure de la sieste ; je vais fermer la boutique ; certainement cette péronnelle ne dormira pas ici. . . Allons, Guiomar, faites rentrer votre maîtresse et baissez toutes les jalousies.
— Que Dieu vous garde, ma marraine ^ dit la jeune fille en lui baisant les mains ; je n'ose pas vous dire au revoir.