LE PEU DE JOIE
du péristyle ; elle ne pleurait plus, mais sa poitrine oppressée se soulevait avec de profonds soupirs , et de sourdes plaintes sortaient de ses lèvres sèches et tremblantes.
Oh! murmura-t-elle , je Tattends ioi!...
€ette porte s'ouvrira enfin!... Ils sortiront tous deux!... Demain!... Mais cette nuit!
toute cette longue nuit !... Us seront ensemble!... heureux!... Us s'aiment!... Les heures passent vite ! . . . leurs heures de bonheur et d'amour ! ... Oh ! trahison infâme ! . . . Oh ! que je donnerais volontiers tons les jours de ma vie pour abréger cette affreuse nuit!...
Tout à coup eUe se releva ; elle venait de se souvenir qu'il y avait, derrière la maison, des écuries dont la porte aurait pu rester ouverte ; quelquefois elle était entrée par là, lorsque don Salvador arrivait en même temps qu'elle , monté sur son bel alezan.
Mais la vieille Marcia avait soigneusement
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fait sa ronde ; la ()orte était fermée. Fabiana écouta ; elle n'entendit rien que le piétinement de l'alezan et le bruit du vent qui agitait le feuillage sonore des citronniers.
Elle regarda encore, et elle aperçut au-dessus des écuries une fenêtre toute grande ouverte. L'odeur de foin , qui venait de ce côté, annonçait que c'était là le grenier , et qu'on y avait récemment entassé la récolte de l'année. Alors il vint à Fabiana une pensée qui lui fit bondir le cœur ; elle entrevit une vengeance prompte , sûre et terrible.
Après avoir regardé encore une fois cette fenêtre ouverte, seule issue par laquelle on put pénétrer dans la maison, elle ramena sa mante sur son visage et descendit l'allée d'un pas rapide.
La villa de l'alguazil-mayor don Pedro d'Agarva n'était séparée de celle de don Salvador que par la longueur de l'allée et par l'étroit chemin qui serpentait au milieu de
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ces riants domaines. Le feu de la Saint-Jean brûlait sur la terrasse ; c'était un énorme tas d'ajoncs, de cannes de maïs et de branches de pin que sa seigneurie venait d'allumer de sa main avec un cierge bénit. Quelques pièces d'artifice devaient lui servir de bouquet. Tous les gens du Voisinage étaient accourus et dansaient en rond autour du feu en chantant, tandis que de grandes bouffées de flamme s'élevaient jusqu'au faite de la villa et illuminaient ses vastes jardins.
Don Pedro d'Agarva était debout au perron ; on le reconnaissait de loin à sa taille élevée, à la phime noire de son chapeau et à sa chevelure rousse , qui retombait comme, une crinière autour de son cou robuste. Il faut l'avouer, l'amant dédaigné de la belle Flér rida n'était pas fait pour plaire, et bien qu'il eût l'air grand , la noble tournure d'un Espagnol de bonne race, il était d'une certaine
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laideur qui ne trouve jamais grâce près des fenunes. En ce moment , il semblait distrait et soucieux : peut-être songeait-il encore au billet galant que micer Bonifacio avait si cauteleusement jeté dans le tronc des âmes du purgatoire.
Fabiana s'était glissée parmi la foule , et debout , au premier rang , le visage caché * sous sa mante, elle attendait le signal du feu d'artifice. Au bout d'un quart d'heure, Falguazil-mayor éleva le drapeau qu'il tenait à la main ; aussitôt vingt fusées partirent à la fois et se croisèrent dans les airs, en répandant une pluie d'étincelles. Tandis que la foule émerveillée relevait la tête, et applaudissait avec de bruyantes acclamations , la Moresse se baissa, prit une branche de pin enflammé, et dit froidement :
- Moi aussi je vais faire mon feu de joie!