LA RCIT DE SAINT-JEAN
nul bruit ne troublait le silence de cette dmoureuse nuit. La jeune femme était assise, et sa tête reposait sur un coussin de damas cramoisi, dont le reflet animait la blancheur transparente de sa joue ; ses cheveux dénoués tombaient jusqu'à ses pieds ; son beau visage, tourné vers Salvador, exprimait à la fois rétonnement, l'ivresse de Tamour et une sorte de confusion ; parfds ses yeux lan* guissants se levaient sur l'horloge attachée au mur , et une douloureuse épouvante la faisait tressaillir au milieu de son bonheur.
— Mon âme, dit Salvador , en passant la main sur le front incliné de Flérida , que cette nuit est belle! que je voudrais en faire mon éternité !
En ce moment une flamme rougeâtre illumina les vitriéres du dôme, et un sourd pétillement se fit entendre au dehors. Flérida se souleva effrayée.
190 FABIARA.
— Ce n'est rien , mon amour , dit Salvador en souriant ; va , le jour n'est pas près de paraître.
Il y eut encore une minute de silence, puis des cris affreux retentirent à Fétage inférieur. Le feu avait gagné la salle basse où s'était endormie Marcia. Salvador s'élança vers la porte et l'ouvrit ; mais aussitôt il recula , suffoqué par un tourbillon de fumée.
— Par saint Jacques ! s'écria-t-il , le feu est à la maison !
— Ah ! sainte Vierge ! nous sommes perdus ! murmura Flérida en cachant sa tête échevelée contre la poitrine de Salvador et en s'attachant à lui avec une étreinte convulsive.
Il la souleva dans ses bras, et il allait essayer de descendre , lorsque des coups violents retentirent en bas. C'était l'alguazilmayor qui venait d'arriver et qui avait or-
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donné à ses gens d'enfoncer la porte. Luimême donnait Fexemple.
La Fabîana s'était mise à ses côtés ; elle n'avait pas prévu ce secours ; elle ne savait plus ce qui allait arriver; elle allait en avant, poussée par un aveugle instinct de désespoir et de vengeance.
L'exemple de don Pedro d'Agarva excitait ces hommes ; au bout de quelques moments, la porte tomba. Ce fut alors un terrible spectacle. Le courant d'air enflamma subitement toutes les divisions intérieures qui étaient en bois, et le large escalier de marbre resta seul suspendu au milieu de cette fournaise. Une forme humaine était debout au fond du vestibule, mais immobile, noircie, hideuse : c'était la Marcia. Une minute après, et avant qu'il eut été possible de lui porter secours , elle tomba. Elle était morte du plus affreux supplice : elle avait été
brûlée vivante.
it
I2â FABIANA.
Cependant Fabiana s'était élancée dans l'escalier, qu'elle franchit rapidement à la vue des spectateurs épouvantés. Un long cri s'éleva, puis il y eut un moment de profond silence. On n'entendit plus rien que le craquement sourd des boiseries et le lugubre pétillement de l'incendie. Ikm Pedro d'Agarva était un honmie brave, le dévouanent et l'intrépidité de cette jeune fille l'entraînèrent. Il se tourna vers la troupe et dit d'une voix haute en levant une main vers l'escalier :
— û y a sans doute là dedans des gens en grand danger de périr. Quelques hommes de bonne volonté ne suivront-ils pas l'exemple de cette fanme? Allons! que Notre-Dame et tous ses saints nous einent en aide !
A ces mots il monta hardiment l'escalier,
La fîimée était moins épaisse à l'étage supérieur, et les flammes n'avaient pas gagné
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la chambre, dont les lambris de stuc et le parquet de marbre devaient résister longtemps à leur action. £n entendant ces voix, ces coups qui avaient renversé la porte, Flérida avait , reculé jusqu'au fond de la chambre.
— La maison est en feu !... s'écria Salvador éperdu. Que Dieu ait pitié de nous!...
Flérida, essayons de descendre.
La jeune femme le repoussa et se mit à genoux.
— Non ! dit-elle d'une voix tremblante, mais résolue, non, c'est fini 1... il faut mourir!... Que cette horrible mort rachète ma faute. . . Que Bleu reçoive mon âme ! . . .
Gomme elle achevait ces mots, elle aperçut à travers les tourbillons de fumée une ombre qui montait : c'était Fabiana. L'aiguazil-mayor était derrière elle. Flérida se jeta sous les rideaux de l'alcôve, et dit avec une sombre résolution :
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— Je ne sauverai pas ma vie aux dépens de mon honneur!... Personne ne me verra sortir d'ici!... personne ne saura que j'y étais renfermée avec vous!.... Oh! mon Dieu! faîtes qu'on ne retrouve pas mon corps ! . . . Mon Dieu ! recevez-moi !
La Fabiana entra pâle , haletante et jeta un rapide coup d'œîl autour de la chambre ; puis, venant à Salvador, elle lui dît :
— Tu n'es pas seul ici. Où est cette femme ? Ah ! ah ! elle ne pensait pas que cette nuit d'amour finirait ainsi!... Vois-tu la flamme?... C'est la mort, la mort qui approche!...
L'alguazil-mayor parut alors sur le seuil.
— Seigneur don Salvador, cria-t-îl, sortez, sortez ! . . . L'escalier est encore libre î . . . Venez, vous êtes sauvé... N'y a-t-il plus personne dans la maison?...
— Il y a une femme ! s'écria la Fabiana en s'élaneant vers l'alcôve dont elle tira
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violemment les rideaux. Flérida était renversée, sans connaissance, devant le lit* A son aspect, la Moresse recula et resta comme pétrifiée. L'aigu azîl-mayor s'écria :
— C'est Flérida , c'est la femme de Bonifacio Moreno.
L'étonnement, la fureur, la jalousie, les plus violents mouvements qui puissent bouleverser l'âme humaine, suspendirent pour un moment, chez les acteurs de cette étrange et terrible scène, le sentiment de leur commun danger ; un moment ils oublièrent l'effroyable mort qui les menaçait. Fabiana, pâle, atterrée, le regard fixé sur Flérida, murmura avec une sombre stupéfaction :
— C'était elle!...
L'alguazil-mayor avait relevé la jeune
femme.
— Ah ! s'écria-t-il avec une sourde rage,
ce modèle des femmes de bien passait donc
la nuit ici ! Vous n'avez pas perdu vos pei-
lâC FAIIARA.
nés, seigneur don Salvador... Vous n^ayez pas entendu pour rien tant de messes à l'église de San-Francisco!... Vive Dieu! si certaines lois n'étaient tombées en désuétude, ce serait ici le cas d'invoquer le fameux édit de Charles- Quint contre les femmes adultères.
— Don Pechpo d'Agarva, interrompit violemment Salvador, cette femme est ici sous ma protection, et je ne souffrirai pas qu'on l'outrage en ma présence.
— Je suis l'alguazil-mayor de Séville, répliqua don Pedro; j'ai diez vous droit de justice, et je vais faire emmener cette femme...
— Par le Christ mort sur la croix ? ne la touchez pas, ou je vous tue ! s'écria don Salvador, en saisissant son épée suspendue w chevet du lit.
£n ce moment un sourd craquement se fit entendre, les vitrières du dôme tombèrent