A NUIT BE SAlIfT-JEAtf
en éclats, la sinistre lueur de l'incendie fit pâlir les clartés de la lampe, et les lambris de la chambre commencèrent à se lézarder en plusieurs endroits. La foule rassemblée en bas jeta un long cri d'effroi ; une partie de la toiture venait de s'écrouler.
— Malheureuse ! malheureuse ! s'écria la Fabiana, en promenant autour d'elle un re* gard égaré ; puis, soulevant la jeune femme, elle essaya de l'emporter; mais ses forces l'abandonnant, elle put à peine se tratner jusqu'à la porte. Cependant quelques hommes de la suite de l'alguazil-mayor s'étaient hasardés jusque dans le vestibule.
— A moi! mes braves, leur eria-l-il, à DM)i! Par Notre-Bame, je promets mille réaux à quiconque viendra jusqu'ici m'aider à sauver une femme !
L'un de ces hommes, d'une taille atldétique, frandiit hardiment l'escalier.
— A toi les mille réaux! dit l'alguazil-
mayor en lui jetant entre les bras Fïérida, pâle, suffoquée, comme morte.
— Allons ! s'écria la Moresse en marchant intrépidement devant lui au milieu de ce vaste brasier. L'alguazil-mayor les suivit; ils passèrent à travers les flammes, les décombres brûlants qui roulaient sous leurs pieds, et vinrent tomber haletants devant le péristyle. A leur aspect tout le monde cria :
— Miracle! miracle! ils sont sauvés!...
Mais au même instant toutes les voix se turent, tous les regards se tournèrent vers l'escalier avec une expression profonde de pitié, d'épouvante et d'horreur; les plus hautes marches venaient de s'écrouler, la flamme montait jusqu'au toit, et derrière ces sinistres clartés, on apercevait don Salvador de Manrique debout, et mesurant de l'œil l'abîme ouvert sous ses pieds. Nul secours humain ne pouvait le sauveDr ; il y eut un moment d'attente, d'horrible anxiété ; puis
LA NUIT DS SAINT 'JBAIf. lâO
la foule jeta un long cri : don Salvador s'était élancé avec un effort désespéré ; mais il n'avait pu franchir ce gouffre embrasé, et il avait disparu au milieu des flammes.
La Fabiana était tombée la face contre terre ; quelques femmes charitables la relevèrent et l'emmenèrent à l'écart, près de Flérida, qui, ranimée par l'air frais de la nuit, commençait à respirer et jetait de sourdes plaintes. L'alguazil-mayor donna des ordres pour qu'il n'arrivât pas d'autres malheurs ; ses gens firent reculer la foule, et la villa acheva de brûler comme un vaste cratère ; on pensa généralement que c'était quelque étincelle des feux de joie, emportée par le vent, qui avait causé ce désastre, et personne ne soupçonna la Fabiana d'en être l'auteur.
Les cloches, qui ne cessaient de sonner, et la lueur de l'incendie, avaient attiré toute la population de Triana. Le supérieur des Chartreux avait envoyé des reliques devant
130 rABIANA.
lesquelles les femmes s'étaient mises à genoux. C'était un spectacle frappant et terrible que celui de cette multitude récitant le De profundis devant les murs embrasés sous lesquels était enseveli don Salvador de Manrique, le beau jeune seigneur aimé des femmes, et dont la folle vie, écoulée au milieu de tant de plaisirs et d'amoureuses aventures, venait de finir par une si horrible mort.
Cependant Flérida avait repris ses sens, et elle regardait ceux qui l'environnaient avec une morne épouvante. Ces lieux , ces visages inconnus, ces lueurs sinistres, tout ce qu'elle voyait, lui semblait l'effet d'un rêve.
— Mon Dieu ! murmura-t-elle d'une voix plaintive, où sui&je?
Alors la Fabiana se traîna vers elle et se mit à ses genoux.
— C'est toi ! reprit Flérida en s'appuyant
LA NUIT BK SAUIT-JEAR. 131
sur elle, et en la serrant avec force, ne me quitte pas !... Je suis bien mai... je deviens folie. . . Que s'est41 passé? oà sommes-nous?. . . que faisons-nous ici?... Je ne me souviens plus de rien!.... J'ai peur... allons-nousen...
— Oui, allons chez moi , dit la Moresse d'une voix brisée par ses sanglots ; venez, venez, éloignons-nous dlci...
— C'est chez moi que vous allez venir^ madame , dit akùrs Talgnazil-mayor en se mettant devant Flérida.
£Ue le reconnut et miumiyra avec épouvante :
— Jésus! mon Dieu! pourquoi? que me voulez-vous, seigneur!...
£n ce moment tous ses souvenirs revinrent, elle se rappela le commencement de cette fatale nuit, et, regardant autour d'elle avec un mortel effroi , elle dit d'une voix éteinte : — Salvador. . . oh ! je suis perdue ! . . .
132 FABIAIIA.
— Venez, madame, dit don Pedro d'Agarva ; vous passerez le reste delà nuit dans ma maison, et demain vous rentrerez dans celle de votre mari.
Il fit signe à deux de ses gens de la soutenir, et elle se laissa emmener sans faire résistance. Fabiana la suivit ; mais , au moment où elle entrait chez l'alguazil-mayor, il l'arrêta et lui dit :
— Tu connais cette femme? eh bien , si tu veux la voir , reviens avant l'heure du second j^ngdus y et prie pour elle; car si Dieu lui a fait miséricorde cette nuit, micer Bonifocio ne lui fera pas grâce demain !