LB MASQUE BB CIRE
Fabiana s'avança en faisant la révérence aux deux duègnes ; elle était couverte de sa saya ; sa niante noire, avancée sur le front , ombrageait ses traits et descendait pardevant jusqu'aux genoux ; ce costume , qui était le même pour toutes les femmes quand elles sortaient de chez elles, ressemblait assez à un ample domino.
— y^ve Maria! dit la jeune fille, ne vous dérangez pas. Je viens ici pour voir une personne que la charité du seigneur alguazil-mayor a recueillie cette nuit...
— Ah! vous la connaissez? interrompît Catalina.
— Je n'en sais rien, répondit froidement Fabiana ; cette nuit , au milieu de tout ce désastre, tandis qu'on l'emmenait, il m'a semblé la reconnaître : mais , en vérité , je puis m'étre trompée... C'est pour cela que je viens... Que fait-elle? Qu'a-t-elle dit?
FARIANA. 13
— Rien; on n'en peut tirer aucuneréponse .
— Laissez-moi la voir, et je viendrai peutêtre à bout de la faire parler ! certainement elle me pariera si nous sommes seules, si personne ne nous écoute.
— Eh bien , essayez, répondit la Gatalina en reprenant ses cartes.
La Moresse entra dans la chambre et laissa la porte ouverte, pour s'assurer que les deux duègnes ne l'épiaient pas; elle s'approcha du lit ^ dont les rideaux étaient baissés, et se glissa dans la ruelle. Ftérida était assise, les yeux ouverts, les mains sur ses genoux, dans l'attitude d'un morne abat^ tement.
— Ma marraine, c'est moi ! dit Fabiana en mettant un ddgt sur sa bouche ; n'ayez pas peur!...
— Jésus! mon Breu! murmura la jeune femme, ranimée par cette veix, sommes^ nous seules?
LE MASQUE M CIEE. 147
— Oui , oui... Prenez courage.
— Ob ! Fabiana, sais-tu ce qui s*est passé cette nuit?... Tout cela est confus dans ma pauvre tète... Vois-tu, il y a eu de grands malheurs...
— Je le sais, répondit la Moresse d'une voix brève.
— Celui que j'aimais est mort, reprit Flérida avec de sourds ^missements; don Pedro d'Agarva me Ta dit. . . £h bien , moi je ne veux pas lui survivre...
— Cet homme vous trompait ! interrompit Fabiana avec une sombre violence, il nous trompait toutes deux... il était aussi mon amant!...
Flérida se rejeta eu arrière avec une faible exclamation et murmura en repoussant la Horesse : — Oh! quelle trahison infâme!
— Oui, reprit Fabiana, il était mon amant!... Imprudente! je lui avais tant
vanté votre beauté ! il a voulu vous voir. . . il vous a séduite... Mais allez! il ne nous aimait ni Tune ni l'autre !
La jeune femme leva les yeux au ciel avec une morne douleur ; puis elle dit d'une voix brisée et en se tournant vers le christ attaché au chevet du lit : — Miséricorde, mon Dieu! miséricorde pour lui et pour nous!...
— Oui, Dieu vous pardonnera , pauvre femme ! murmura la Moresse en se mettant aux genoux de Flérida et en baisant ses mains froides et tremblantes.
— J'en ai l'espoir, répondit-elle avec résignation ; car je vais payer ma faute de mon honneur et de ma vie !
— Non , non , interrompit Fabiana ; ma marraine, je suis venue ici pour vous secourir , pour vous sauver...
— C'est impossible...; tu ne sais pas..., don Pedro d'Agarva m'a parlé cette nuit...