‹ FabianaChapitre 32 sur 68 · Chapitre · texte numérisé non relu

Chapitre

ZiS T0BT7.

Tandis que Flcrida retournait chez son mari, une étrange scène se passait à la villa de Talguazil-mayor. Les duègnes n'avaient pas encore quitté les cartes lorsque don Pedro d'Agarva monta pour voir sa prisonnière.

i&i FABIANA.

— Elle dort , dit la Catalina, en mettant un doigt sur sa bouche ; nous en avons pris grand soin , ainsi que l'avait commandé votre seigneurie, et depuis près d'une heure la voilà fort tranquille.

L'alguazil-mayor entra dans la chambre et entr'ouvrit légèrement les rideaux du lit. A la clarté douteuse qui passait entre les doubles jalousies, il entrevit une fenmie dont le visage, appuyé contre l'oreiller, était caché sous les boucles d'une magnifique chevelure et qu'ime couverture blanche, ramenée jusqu'aux épaules, enveloppait comme un suaire.

Il n'eut aucun soupçon , et s'assit à quelques pas, l'àme troublée et l'esprit fort préoccupé de ce qu'il allait dire à ce modèle des femmes de bien , à ce miroir de vertu qui avait si dédaigneusement repoussé son amour et qu'il avait surprise au milieu de la nuit chez un autre amant. Depuis six mois

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il aimait passionnément cette femme , il la désirait avec fureur, et il était bien déterminé à satisfaire son amour ou sa vengeance.

Il n'y avait aucune grâce à attendre de lui; c'était un véritable Espagnol, ardent et opiniâtre dans ses desseins, capable de tuer la femme qu'il aimait, si elle voulait rester fidèle au souvenir d'un autre. Peu à peu, cependant , la tendresse l'emporta sur son ressentiment ; il se pencha pour écouter la respiration lente et douce, pour entrevoir la longue chevelure noire de cette femme qui dormait près de lui. Enfin , il écarta le rideau d'une main impatiente , et dit doucement:

— Flérida !

En ce moment midi sonnait. La Horesse se releva brusquemmit , et, rejetant en arrière sa chevelure, elle répondît :

— Que me voulez-vous, seigneur?

L'alguazil-mayor devint pâle et recula

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d*un pas à la vue de ce prodige. Il était brave, il n'aurait pas fui devant une épée nue ou la bouche d'un pistolet ; mai&il avait tous les préjugés de son époque et de son pays, il croyait aux maléfices et aux sorciers.

— Qui es-tu? dit-il en faisant le signe de la croix.

— Je suis la Fabiana, répondit-elle.

— Et quelle est cette femme que j'ai vue sortir d'ici ce matin ?

— C'était encore moi, la Fabiana.

A cette réponse ambiguë, Talguazil-mayor se signa une seconde fois sous son pourpoint, et reprit d'une voix mal assurée :

— Prends garde à ce que tu viens de dire ! c'est la confession d'un crime exécrable , d'une transformation opérée par magie et avec l'assistance du démon.

Fabiana secoua faiblement la tête et ne répondit rien ; mais une sueur froide cou-

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vrit son front, et ses lèvres tremblantes laissèrent échapper un soupir d'angoisse; elle savait où pouvait la mener cette accusation. Ce qu'elle avait répondu à l'alguazilmayor était comme un aveu tacite de son crime, et la vie solitaire qu'elle menait, dans cette maison toute peuplée d'objets étranges et où jamais personne ne pénétrait, le souvenir de son vieux maître Santi-Belli, qui passait généralement pour s'être adonné aux sciences occultes , tout concourait à Faccuser. C'était une croyance généralement répandue que les gens qui pactisaient avec le démon avaient le don de doubler leur être, en donnant à leur ombre un corps palpable, animé, vivant, et dont ils se séparaient à volonté. Ces créatures multiples étaient soumises, disait-on, à certaines lois, et leur existence éphémère s'évanouissait et se renouvelait par courtes périodes. L'alguazil-mayor crut avoir trouvé un exemple

de ces transformations diaboliques; il se rappela les étranges événements de la nuit, et il demeura persuadé qu*il ayait été le jouet d'une illusion infernale en prenant pour Flérida l'ombre de la Horesse, qui , le matin même venait de passer devant lui sous sa première forme. Un mouvement d'horreur le fit reculer jusqu'à la porte , il trembla comme si quelque horrible apparition se fût tout à coup dressée devant lui ; l'aspect de cette belle jeune fille, immobile dans^a^ titude d'une morne résignation , le glaçait de crainte.

— Va-t'en ! lui ditril, je t'adjure au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit , de me laisser en paix!... Retire-toi...

Elle se leva aussi tremblante que lui , et sortit de dessous les rideaux tout habillée comme elle était venue, sauf la saya et la mante. Les duègnes, qui s'étaient rapprochées à la voix de leur maître, et qui avaient

LE YQIU. i&f

tout entendu, faisaient de grands signes de croix et se tenaient contre la muraille^ immobiles et glacées d*effroi. Fabiana passa devant elles et s'en alla librement. Elle aurait encore pu se sauver peut-être; il fallait fuir sur-le-champ. Alors comme aujourd'hui^ il n'y avait point de police en Espagne , la justice séculière et la justice ecclésiastique n'atteignaient pas toujours ceux qu'elles citaient devant leurs tribunaux. Hais Fabiaila avait épuisé tout ce qui était encore en elle de force et d'énei^ie pour sauver Flérida ; elle ne songea pas à partir, et retourna machinalement à sa petite maison. En y entrant, elle s'assit sur le grand fauteuil de son vieux maître Santi-Belli, et resta là, plongée dans un complet anéantissement.

Le même jour, à l'entrée de la nuit, deux hommes couverts de manteaux bruns , et le visage caché par un large chapeau plat, frappèrent chez la Moresse. Elle se releva et alla ouvrir.

— Au nom de la sainte inquisition , suivez-nous ! dit l'un de ces hommes en levant son bras, auquel était entortillé un rosaire avec sa croix.

La Moresse frémit et recula par un mouvement instinctif; puis, baissant la tète, elle dit :

— Je suis prête.

Deux autres familiers du saint-office attendaient dehors ; ils 'mirent Fabiana entre eux , de manière qu'on ne la voyait pas au milieu de ces quatre figures noires. L'inquisition avait son tribunal et ses prisons dans le faubourg même de Triana ; ce sombre édifice, dont il ne reste aujourd'hui que les murailles, était près du couvent des Chartreux. Les prisonniers y entraient par une porte secrète qui ne servait jamais pour en sortir : c'était une autre porte qu'on ouvrait à ceux auxquels on rendait la liberté. Fabiana fut conduite dans ce qu'on appelait les cellules; c'étaient de petits cabanons construits

SOUS les combles ; on y avait un beau jour et la vue du ciel à travers les barreaux d*une fenêtre élevée à soixante pieds au-dessus du sol.

Le lendemain, on sut dans le faubourg de Triana que la Moresse avait disparu, et personne ne put dire ce qu'elle était devenue.

On en parla pendant quelques jours avec de grandes conjectures ; Falguazil-mayor seul aurait pu dire ce qui en était. Gomme la plupart des gens comme il faut de cette époque, il était affilié au sainiroffice et il savait ce qui se passait dans ses procédures secrètes.

Environ quinze mois plus tard, micer Bonifacio sortit , comme à Tordinaire , un dimanche matin pour mener sa femme à la messe ; puis tous deux, suivis des servantes de la maison, rentrèrent en faisant le tour de la place San -Francisco. Flérida avait Tair triste et calme ; sa beauté, moins fraîche et

moins éclatante, avftit une sorte de charma languissant qui la rendait plus touchante.

Pourmicer Bonifacio, il portait la tête plus hante et semblait rajeuni.

En rentrant, la jeune femme se hâta d^al- 1er relever le rideau d'un berceau magnifique comme celui d'un infant , et elle regarda la belle petite tète endormie sur l'oreiller garni de dentelles.

— Prenez garde, mon âme , vous allez le réveiller, dit micer Bonifacio; al(»*s voua n'aurez plus un moment de repos, et il n'y aura pas moyen de prendre tranquillement notre chocolat quand nous aurons le bambin à table.

— Qu'il est beau ! murmura la jeune mère en laissant retomber doucement le rideau de mousseline, â travers lequel elle ne perdait pas de vue le visage rose de l'en&nt.

— Certainement, c'est un chérubin! dit micer Bonifacio d'un air glorieux : il vous

ressemble , ma chère Flérida ! Mais il est blond ; j'avais les cheveux blonds autrefois, & ce que m'a dit ma mère.

Flérida ne répondit rien. Un moment après le vieil orfèvre ajouta : En vérité je suis fâché que donaMarcia ne soit jamais re* venue. Si je savais où la trouver , je lui en-' verrais Guiomar, peut-être j'irais moi-même.

— Mon cher seigneur, c'est inutile d'y penser, puisque vous ne savez ce qu'elle est devenue ; il y a tant de monde dans Seville ! interrompît Flérida avec une pénible émotion. C'est comme cette pauvre Fabiana, elle n'a pas reparu ici , et personne ne m'a donné de ses nouvelles.

— Elle s'en est allée avec quelque galant , murmura inicer Bonifacio ; je veux dire tous les jours un PaJtxr et un Ave^oxkT qu'elle ne revienne plus.

— Pauvre Fabiana ! dit la jeune femme les larmes aux yeux,

— Ma chère âme , reprit micer Bonifacio en regardant une heure à une grosse montre, bijou fort rare à cette époque et que le vieil orfèvre portait au cou , entre sa chemise et son pourpoint , comme le collier de la Toison d'or , je ne vous ferai pas compa* gnie tout le long du jour...

— Vous sortez ! dit-elle avec une extrême surprise.

— Oui, et je ne peux pas vous emmener, Flérida ; non, cela n'est pas possible ; je ne veux pas vous dire ce que c'est ; vous auriez trop de regret de ne pas m'accompagner... Je vous raconterai cela ce soir, en soupant ; je serai de retour avant la nuit ; entendez-vous, ma mignonne?

— Oui , seigneur, je vous attendrai , répondit Flérida, d'un air fort résigné. Jésus ! qu'arrive-t-il donc? On ne sait jamais rien ici ; il n'y a que vous qui appreniez un peu, en vous mettant sur la porte de la boutique,

ce qui se passe en ce inonde. Est-ce rentrée d'un prince que vous allez voir? Alors dépè chez-vous; il arrive : entendez-vous carillonner la Giralda !

— Oui, oui, je m'en vais , dit micer Bonifacio en baisant sa femme au front, et bientôt je serai de retour.

Flérida vit s'éloigner avec joie son mari ; bien qu'elle ne ressentit plus les mouvements d'ennui et d'impatience qu'il lui causait naguère, et qu'elle fût disposée à plus de soumission et de déférence, elle était mal à l'aise en sa présence. Maintenant, son fils était son bonheur , sa joie , son unique amour , et elle en jouissait mieux en l'absence de micer Bonifacio ; elle souffrait quand il lui ôtait un moment son petit Juanito , pour le promener dans ses bras d'un air triomphant. Parfois, de tristes souvenirs s'éveillaient dans l'ànie de Flérida; alors elle se mettait à genoux près du berceau de

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son fils , et lisait dévotement l'office des morts.

Cette journée s*écould comme toutes les autres pour Fléridal le temps lui parut court en s'occupant de son bel enfant. Le soir , micer Bonifaclo n'était pas encore revenu. La jeune femme commençait à éprouver quelque inquiétude.

— Si l'on pouvait sortir d'ici , disait la Guiomar, on tâcherait de savoir ce qui se passe dans la ville, et ce que fait micer Bonifacio ; mais nous sonimes enfermées à double tour, et pas une fenêtre sur la rue!

— Jésus ! répondit Flérida, la ville est si grande ! il aura perdu son chemin.

— Gomme le jour que vous êtes sortie avec dona Marcia , qui s'est perdue tout de bon, car elle n'a pas reparu,..

— Ni Fabiana non plus ! murmura la jeune femme troublée à ce douloureux souvenir.

Enfin, les aboiements des chiens enfermés dans la boutique annoncèrent le retour de micer Bonifacio. Un moment après, il entra tout haletant, pâle et visiblement ému.

— Qu'avez-vous, mon cher seigneur? demanda Flérida effrayée, vous êtes tout défait.

— C'est que je viens de voir une terrible chose, répondit-il d'une voix altérée. Savezvous ce qu'on a fait aujourd'hui hors de la porte Triana? un auto-da-fé!... c'était beau!... La cérémonie a duré douze heures... toute la ville était là !... on se battait pouravoir des places... j'ai payé la mienne trente réaux... j'y voyais très-bien....

Après le sermon et les prières, la procession a défilé... elle a passé devant moi... chaque condamné était soutenu par deux moines qui l'exhortaient... Il y avait plusieurs hommes et une femme... cette femme était vêtue de la robe noire ; elle avait la tète nue et les cheveux coupés 5... comme elle allait

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monter sur le bûcher je l'ai vue en face ; c'était la Fabiana !

— Que dites-vous?... s'écria Flérida en pâlissant, elle... ehl pourquoi !... c'est impossible!... vous vous êtes trompé...

— Je l'ai vue devant mes yeux , comme je vous vois... et de tous côtés on s'est écrié : C'est la belle Moresse! c'est la sorcière!... elle faisait parler son ombre et lui donnait figure humaine... Le diable la visitait tous les jours...

— Jésus! mon Dieu! morte! brûlée vivante comme lui! murmura Flérida avec un sombre désespoir.

— C'est fini , reprit micer Bonifacio ; il m'a semblé que du milieu des flammes , elle me regardait , et cela m'a donné comme un frisson. Mais qu'a vez-vous donc, mon amour? vous voilà toute pâle. Jésus, mon Sauveur î relevez la tète, parlez-moi!... Est-ce que vous vous trouvez mal?

Flérida essaya de répondre ; mais sa yoix s'éteignit , ses yeux fixes et sans larmes se fermèrent , tout son corps se roidit, et elle tomba inanimée entre les bras de la Guiomar.

— En quel état la voilà ! s'écria micer Bonifado tout éperdu : le maléfice dure encore? Seigneur, mon Dieu ! Notre-Dame ! Tous les saints et saintes du paradis, secourez-la!

Flérida , ma chère âme , ouvrez les yeux. ., Guîomar, allez chercher la relique de sainte Thérèse et mettez-la-lui sur le cœur... Faites-lui respirer quelque flacon... Jetez-lui de l'eau froide au visage!...

Sous l'influence de tous ces moyens réunis , la jeune femme ne tarda pas à reprendre ses sens ; mais ce fut pour s'abandonner au plus violent désespoir. Les mains jointes, le visage caché contre le berceau de son fils, elle pleurait , et ne répondait aux discours de micer Bonîfacio que par de profonds

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sfiinglots. Le vieil orfèvre était très^irrité au fond de Tâme ; mais Fidée qu'il était désor* mais délivré de la Moresse, lui faisait pren* dre en patience les regrets de sa femme.

— ^-Ma chère âme, dit-il, toutes vos larmes ne ressusciteront pas cette malheureuse, Quand je vous disais que quelque jour la sainte inquisition s'occuperait d'elle!... Allons, ne pleurez plus ainsi; vous finiriez par réveiller votre Juanito...

A ces mots, la jeune femme releva la tète et regarda l'enfant ; penchée sur lui , elle écouta un moment sa respiration égale et douce ; alors ses sanglots s'arrêtèrent , et elle ne manifesta plus sa douleur que par des larmes muettes.

— Enfin , vous voilà tranquille , reprit micer Bonifacio avec satisfaction ; je veux achever de vous consoler; voyons, mon amour, demandez-moi quelque chose; je promets de vous l'accorder, peu importe

Tor et l'argent que cela coûtera. Dites , que voulez- vous?

— Vous promettez , sur votre salut , de m'accorder ce que je demanderai ? dit Flérida en se tournant vers lui , toujours agenouillée.

— Oui , sur mon salut.

— Eh bien , je vous demande la permission de disposer selon ma volonté de tous les joyaux , de toutes les pierreries , de tous les magnifiques atours que vous m'avez donnés!

— J'y consens , répondit-il , fort étonnée Alors Flérida prit son rosaire et dit , la

main étendue sur la croix :

— Devant Dieu et Notre-Dame, je fais vœu d'employer toutes ces richesses à bâtif une chapelle dans le faubourg de Triana 4 et d'y fonder une messe à perpétuité pour le repos de l'âme de la Fabiana !

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