‹ FabianaChapitre 34 sur 68 · LA PAUVRE PAT8ANNI · texte numérisé non relu

LA PAUVRE PAT8ANNI

temelle et mariée ensuite à M. de La Javy dont elle portait encore le deuil cet hiver. Le marquis de Savenay a voyagé presque toute sa vie; il y a quelques années cependant qu*il vint s*établir dans cette maison de campagne que sa fille habite maintenant; ensuite, poussé par le besoin de changer encore de place, il s'embarqua au Havre, et depuis dix-sept ans on re-^ çoit de lui des lettres datées de toutes les parties du monde.

Savenay est à une petite lieue des Charmilles, et je fis ma visite comme voisin ; M^* de La Javy me reçut fort gracieusement et me présenta aux personnes qu'elle avait amenées à la campagne; ce sont trois ou quatre femmes de sa société intime, toutes spirituelles et toutes charmantes. Alors, je ne m'ennuyai plus. Au bout de huit jours, je vis bien que j'étais amoureux de M"»*" de La Javy, et pourtant, faut-il te le dire, elle ne me semblait plus si fraiehe ni si jolie qu'à Paris, mais il y a en elle une si grande perfection de manières, un soin si continuel de plaire, une élégance si rare, que je m*y laissai prendre. Alors, alors..., tiens, en deux mots, je l'aimai, je voulus lui plaire, je réussis, et mon bonheur augmenta mon amour; puis, je ne sais ni .comment ni pourquoi cela

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s*e8t attiédi , et j*aî réfléchi sur ma position. J'ai vu que M™° de La Javy était un fort beau part,i et que je pouvais faire par raison ce que j'avais d'abord été tenté de faire par inclination ; j*ai parlé très-sérieusement de mariage, et comme M™*' de La Javy y pensait de sonc6té, tout a été bientôt conclu. A présent, je vais à Savenay tous les jours; c'est une délicieuse vie, et pourvu que cela dure quand je serai marié!... Yois'tu, Gustave, il me vient comme cela des idées; et puis... tu vas me dire que je suis un fou, n'importe, il faut que je te dise tout. M™*' de La Javy est belle, agréable, charmante; mais j'ai découvert..., il me semble..., enûn, je me suis aperçu qu'elle n'est plus jeune; je m'en suis aperçu tout à coup, hier seule-^ ment; c'est un peu tard, n'est-ce pas?

Hier, j'allais à Savenay ; il n'était guère que midi, et d'habitude je n'arrive pas avant deux heures. Je mis pied à terre dans l'avenue , et je pris un autre chemin à travers le parc. Tu sais comme les campagnes du Valois sont belles au mois de mai ; les bois sont entièrement reverdis , et les oiseaux chantent sous les jeunes feuilles. Il y a partout comme un parfum sau^* vage; de tous c6tés s'élèvent de doux bruissements : c'est le printemps. Je jeune printemps

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qui revient. J'allais lentement , sans songer à rien, content de vivre, heureux sans savoir pourquoi. Tout à coup j'entendis, à dix pas devant moi, comme un doux caquetage mêlé de petits éclats de rire. J'avançai avec précaution; c'étaient M™" de La Javy et trois autres femmes qui étaient là , assises en rond sur le gazon, à l'ombre des lilas. Elles formaient ainsi un groupe ravissant; la taille souple de M"" de La Javy était serrée par une large ceinture , dont les bouts flottaient sur une robe de mousseline blanche; son chapeau détaché laissait voir les boucles légères de ses cheveux blonds;^ une gaze environnait son cou un peu frêle.

Il y avait dans cette simple toilette un air eb une coquetterie qui dissimulaient tout ce qu'il était possible de dissimuler. Mais un rayon de soleil tombait d'aplomb sur ce visage que je n'avais guère aperçu qu'à la lueur des bougies, ou bien dans le demi-jour d'un salon, sous les reflets des rideaux de soie, et je ne retrouvai plus ce teint, cette peau satinée, dont j'avais tant de fois admiré l'éclat. M°>* de La Javy avait bien toujours ses beaux yeux, son gracieux sourire, ses dents brillantes; mais tous ces charmes étaient encadrés dans une multitude de rides si fines, qu'il fallait le grand

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jour pour les découvrir. Ses joues D'avaient plus la pâleur animée que j'aimais; elles étaient d'une blancheur morbide ; enGn , je n'admirai plus rien en elle que ses deux petits pieds, si jolis, si à Taise dans un charmant soulier vert comme la pantoufle de Cendrillon , et qu'elle allongeait mollement sur Fherbe. Les femmes qui l'accompagnaient me semblèrent aussi horriblement pâles et fatiguées.

Tandis que je les regardais ainsi, caché derrière les lilas , une petite paysanne s'était arrêtée à l'entrée du bosquet , et considérait de loin ce groupe de belles dames. La pauvre enfant portait un méchant chapeau de paille sur sa coiffe d'indienne, et sa jupe de laine avait plu« d'une pièce. Une chemise bien blanche, dont les manches n'allaient qu'au coude, laissait voir ses bras brunis par le soleil, et elle s'appuyait sur le manche d'un long râteau qui lui servait à ratisser les allées. Ces dames ne prenaient pas garde à elle; une singulière question de vanité féminine les préoccupait en ce. moment. Elles en étaient à disserter sur leur chaussure et à faire comparaison de leurs pieds. Toutes quatre avaient le pied fia et charmant; il eût fallu, en vérité, une grande justesse de coup d'œil pour apprécier la différence. Il n'y

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arait qu*un moyen de juger la chose. M"^^ de La Javy détacha son petit soulier vert , et le mit au milieu du cercle; chacune de ces dames ] essaya à son tour , et ce fut comme pour la fameuse pantoufle de verre ; personne ne put Je chausser.

^ — Je le voyais bien! murmura M™* de La

Javy avec un petit sourire de triomphe.

— En vérité , ma chère , vous avez un pied d'enfant! dirent ces dames; personne au monde, si ce n*est vous , ne pourrait mettre ce petit soulier.

Alors la jeune paysanne , qui s*était peu à peu rapprochée , s*ccria d'un air naïf et confiant, le plus drèle du monde :

— Oui dà ! Si madame voulait, j'essayerais un peu.

— Toi, Madeline ! approche; nous le voulons bien, s'écrièrent ces dames en riant aux éclats.

La paysanne rejeta en riant aussi ses sabots de bois; elle avança son pied couvert d'un épais bas bleu, et s'écria avec une joie et une vanité enfantines :

— Voilà!

En effet , elle avait chaussé le petit soulier vert sur ses gros bas de laine.

*~ C'est étonnant ! dirent ces dames ; cette

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