‹ FabianaChapitre 36 sur 68 · LA PAUVRE PAYSANNE · texte numérisé non relu

LA PAUVRE PAYSANNE

Paul mit son cheval au pas pour l'attendre.

— Dis-moi, Louisot, lui demanda- t-il, quelle est cette petite fille ?

— C'est la fille à mamzelle Colette, répondit Louisot.

— La fille à mamzelle Colette ! qu'est-ce que ça veut dire ? Et son père ?

Le paysan haussa les épaules et dit en clignant de l'œil :

— Son père ! qui le sait? Oh ! c'est là une histoire ! elle n'a pas sa pareille dans les livres.

— Conte-moi donc cela , Louisot.

— Tout ce que j'en sais c'est par ouï -dire, parce que je n'ai que vingt-trois ans; mais c'est égal, la mère Frachot me l'a tout conté et elle le savait de la honne source, ayant vu la chose de ses yeux. Vous saurez donc que mamzelle Colette était la fille du père Pichon, le fermier d'ici , et qu'elle était jolie , jolie comme on ne peut pas plus , ce qui faisait qu'on l'appelait partout la belle Colette. Bonne sainte Vierge ! il aurait peut-être mieux valu pour elle être laide comme le péché ! Vous pensez bien qu'avec ce visage et les mille écus de dot que lui faisait le père Pichon, elle ne manquait pas de partis; mais elle riait avec tout le monde et elle ne se souciait de personne, comme Madeline.

LA PAUVRE PAYSANIfE. 19

Pourtant ses parents voulaient rétablir, car elle approchait de ses vingt ans, et ils raccordèrent avec Simon Toutel, un grand bel homme qui commençait dans le négoce des bestiaux.

Vous comprenez bien ça, monsieur?

— Parfaitement.

— M. le marquis de Savenay était pour lors au château, reprit le paysan, et si vous le connaissiez, il pourrait vous raconter cela encore mieux que moi ; car le repas des fiançailles se fit dans la grande salle, et même il y assista ; tout le monde s'en souvient ; il avait un habit noir et tous ses rubans à la boutonnière ; c'était un bel homme, à ce qu'on dit, et bien bon pour le pauvre monde; malheureusement il devait partir le surlendemain...

— Après , après ! interrompit Paul , vous perdez le fil de votre histoire, ami Louisot.

— M'y voici. La belle Colette fut donc fiancée avec Simon Toutel qui en était amoureux et jaloux comme un tigre; mais bah ! elle s'en gaussait , elle le faisait enrager avec ses airs gracieux pour tout le monde; si bien qu'il avait dit qu'aussitôt le mariage fait, il ne la mènerait plus à la danse ni nulle part. Voilà cependant qu'il lui vient une lettre et qu'il est obligé d'aller recueillir un petit héritage dans son

S9 LA PAUVRE PATSANNR.

pays qui est à ceort lieues d'ici. Le père Pichon décida que le mariage ne se ferait qn*à son retour 9 et Colette n'en parut ni bien aise, ni fâchée. A cette époque -là pourtant, chacun remarqua qu'elle était pâle et qu'elle n'ailaît plus à la danse. La mère Frachot ne sait pas au juste ce qui se passa alors ; mais elle a vu une lettre que ia mère Pichon écrivit à Simon Tou tel, deux mois après son départ, et oii elle lui disait : » Revenez , il en est bien temps , Simon, ça pourrait faire des malheurs dans la maison si le père Pichon se doutait de quelque chose. » Simon Toute! revint sans rien comprendre à cette lettre , et quand il arriva , la mère Pichon vint tout de suite le trouver et lui dit en pleurant que, puisqu'il s'était passé de notaire et de curé, il fallait aller bien vite à la mairie : c'était clair, ça. Comprenez-vous, monsieur ?

— £h ! oui ; continue.

— Je vous laisse à penser ce que répondit Simon Toute! , lui qui n'avait rien comme ça sur la conscience. Il s'en alla comme un furieux h la ferme. Il trouva le père Pichon qui dînait, et Colette assise au coin du feu sous la cheminée. La mère Frachot était là par hasard; elle a tout vu , et elle dit que Simon Toutel entra

LA PADYRB PATSANirK. Si

avec son chapeau sur la tète, et qu'il alla droit à Colette en criant : Mamzelle, la mère Pichon vient de me parler^., mais qu*est-ce que vous

avez dit là? qu*est-ce que vous voulez

dire? Vous avez eu le front de me mettre

en avant, et pourquoi? Pour sauver votre

honneur, vous le savez bien Je n'ai rien à

voir dans tout ce qui va arriver, rien du tout...

— Ah çà! qu*e$t-ce qu'il veut donc dire, lui? demanda alors le père Pichon qui s'était levé d*un air en colère, et en toisant Simon Toutel des pieds à la tète avec ses gros yeux» — Rien I mon père, rien ! dit Colette en se mettant entre eux les bras étendus ; mais les forces lui manquèrent; elle tomba sur ses genoux. La mère Frachot dit qu'elle la crut morte; il fallut lui donner du vinaigre pour la faire revenir. La pauvre mère Pichon arriva comme sa fille reprenait connaissance. Elle avait couru de toutes ses forces après Simon Toutel; mais c'était trop tard. Le père Pichon avait pris son couteau; il pleurait, et il voulait tuer sa fille. Tons les gens de la ferme étaient accourus ; on le retenait ; sans cela il y aurait eu un malheur. Colette était à genoux ; elle se cachait le visage et faisait des gémissements pitoyables.

— Parle , parle donc , malheureuse ! criait le

Î9 LA PAUVRE PATSAIflIB.

père Pichon; dis quel est cet infâme, que j*aille le chercher, puisqu'il se cache!.... car il faut

qu*il répouse, il le faut, sinon je le tue!

Son nom ! dis-moi son nom !... — Mais Colette ne disait rien, et cela dura ainsi jusqu'au soir. Vous sentez que Simon Toutel n'était pas resté là. On enferma Colette dans sa chambre, et la pauvre mère Pichon essaya de toutes les manières de lui faire confesser la vérité ; elle n'avouait jamais rien, elle ne faisait que pleurer. Simon Toutel se maria au bout d'un mois pour faire voir qu'il était consolé de tout cela, et on fît deux ou trois chansons dans le pays. Colette ne reparut plus ; elle était toujours enfermée. Au bout de cinq ou six mois elle mit au monde cette petite Madeline, et peu de temps après elle mourut. Ce qu'il y a d'étonnant, c'est que le père et la mère Pichon gardèrent l'enfant. Cela ne leur porta pas bonheur , il y eut de mauvaises récoltes ; le travail ne se faisait peut-être pas bien ; bref ils se ruinèrent, et ils moururent, ne laissant rien que des dettes. Heureusement les nouveaux fermiers sont de braves gens, et ils ont gardé Madeline pour mener les vaches ; elle a vingt écus de gage. C'est bien, ça, de leur part ; car enfin l'enfant leur a coûté : ils l'ont prise à l'Âge de dix ans,

Là PADVRS PATSANNE. 2-3

et elle n'en a guère que seize. La voilà, cette histoire.

— Merci, Louisot.

— Bonjour, monsieur, dit le paysan en tirant son chapeau ; je vais au foin, sauf votre respect; voilà les faucheurs qui sont déjà dans le pré.

Paul arriva tout pensif au château, il se serait volontiers dispensé de cette visite pour aller se promener seul dans le parc, à Tendroit oii Madeline menait ses vaches; le souvenir de cette enfant le préoccupait. M™° de La Javy était seule; elle attendait Paul depuis une heure. En Fentendant venir, elle avait quitté précipitamment la fenêtre et baissé les rideaux.

— Mon Dieu ! dit-elle avec un sourire boudeur et mignard, je croyais que vous ne viendriez pas aujourd'hui !

— Pardon, répondit-il, j'ai été retenu bien malgré moi; une visite, des lettres à écrire...

— Et une conversation de trois quarts d'heure dans l'avenue avec Louisot, le valet de ferme; mais vous faisiez donc un cours d'agriculture?

— Eh ! non, madame, répondit Paul étourdiment ; il me racontait l'histoire de cette petite Madeline.

34 LA PADVRS PAT8ATVFIB.

— Ah ! ah ! fit dédaigneusement M"** de La Javy, elle est donc fort intéressante?

— Vous n'en avez rien entendu dire, madame?

— Non ; mais je me figure ce que ce doit être : les amours champêtres d'une vachère et d'un valet de charrue.

— Point du tout , madame , cette enfant n'aime personne...

— C'est fort intéressant à savoir, interrompit M""" de La Javy avec ironie ; mais vous me raconterez cela une autre fois. Je n'ai pas l'es^ prit tourné à Fidylle aujourd'hui.

Paul ne répondit rien; il alla s'asseoir devant la tahle et se mit à parcourir un album; M™° de La Javy se plaça devant une glace, arrangea les nœuds de ruban bleu qui retenaient ses cheveux blonds, s'impatienta tout haut contre sa levrette, contre le temps, contre Paul luimême ; mais il ne releva pas la tète. Alors elle sonna.

— Avertissez M^^° Leblanc, dit-elle au domestique.

Un moment après, M"^ Leblanc entra. C'était une de ces pauvres filles qui ont passé trente ans et auxquelles il ne reste plus que; les ruines d'une beauté parfaite; ses traits étaient flétris,

LA PAOVRK PATSiUVRB. S6

creusés par une extrême maigreur ; elle avait uoe physionomie douce et malheureuse, un maintien modeste et ce qu*on appelle Tair comme il faut. Depuis longtemps elle vivait près de M """ de La Javy , dans cette situation équivoque qui n*est ni Tindépendance ni la domesticité ; elle était demoiselle de compagnie.

•— Mademoiselle Leblanc, je voudrais faire de la musique, dit M°)° de La Javy ; vous allez m*accompagper, n'est-ce pas?

M"^ Leblanc connaissait cette façon d'intimer un ordre auquel il fallait sur-le-champ obéir; elle avança les tabourets , ouvrit le piano et prépara les partitions.

— Mon Dieu î ce n*est pas cela ! dit M™^ de La Javy avec impatience : voyons des romances.

Mais le piano n'était pas d'accord, M"" Leblanc accompagnait sans expression , et Paul n'avait pas lair d'écouter.

— Assez, assez de musique pour aujourd'hui, dit M™^ de La Javy en tâchant de dissimuler son dépit et sa mauvaise humeur. Mademoiselle Leblanc, voulez-vous nous lire quelque chose? Nous avons là les journaux, les revues de cette semaine ; voyons.

Et M"" Leblanc se mit à lire. Au bout d'un quart d'heure, Paul se leva, fit un tour dans le

26 LA PACVBE PAYSAIIirE,

salon et sortit. M*"" de La Javy n'essaya pas de le retenir. Un moment après , elle dit à sa de-* moiselle de compagnie :

— Je vous remercie, mademoiselle Leblanc; vous pouvez monter dans votre chambre; je n'ai plus besoin de vous.

Quand elle fut seule, elle se mit devant une glace et se regarda longtemps avec une sorte de frayeur et de découragement. Elle était en-' core belle, pourtant, mais pas si belle qu'autrefois, et elle se dit, dans l'amertume profonde de son cœur : Est-ce que j'ai vieilli! Puis elle s'assit et fondit en larmes. Paul entra en ce moment.

— Mon Dieu ! s'écria-t-il, qu'avez-vons, qu'avez-vous donc? Qu'est-ce qui vous afflige ainsi?

Elle ne pouvait certainement pas l'avouer.

— J'ai du chagrin, répondit-elle en se couvrant la figure de son mouchoir 3 vous me boudez.

— Allons donc! vous êtes...

Il allait dire : Vous êtes un enfant ! Mais il sentit que cela avait l'air d'une impertinence , et il s'arrêta court.

— Je suis une folle, n'est-ce pas ? dit M™^ de La Javy en lui tendant la main; c'est vrai peutêtre; mais que voulez*vous ! je vous aime !

lA PADVRB PATSANIIB» 27

— Et moi aussi, Nanine, je tous aime, répondit-il en baisant la main qu^elle lui abandonnait.

La paix fut ainsi faite. Un moment après il vint du monde, et le reste de la journée s*écoula fort paisiblement.

Mais c*en était fait, Paul en était décidément aux regrets, et il considérait Tavenir avec une sorte d*effroi. Vingt fois le jour , il se faisait à lui-même cette question : Qui sait quel âge a M"*" de La Javy? Et, comme il ne pouvait se dissimuler qu*elle avait quelques années de plus que lui, il se trouvait tout à fait ridicule. — Si elle était ma maltresse, se disait-il, cela ne ferait rien; mais ma femme qui dans dix ans sera tout à fait vieille, tandis que moi!.... Aussi oii diable ai-je été chercher une veuve ! Nanine est belle ; mais y a-t-il quelque chose de comparable à la grâce, aux charmes d'une jeune fille ! Qu'est-ce qui vaut ces formes juvé* niles, cette fraîcheur de seize ans I Tous les artifices du goât et de Télégance , tous les prodiges de la coquetterie n'en approchent pas.

Le résultat de ces réflexions fut un refroidis* sèment involontaire et très-marqué dans les relations de Paul avec M*"^ de La Javy. Elle en éprouva une vive douleur et une sourde colère;

S8 LA FAUVBB VATSAIfRB.

mais eomixK toutes les femmes doDt le cœur en est à son dernier enjeu , elle n'abandonna pas la partie. Elle savait bien que des plaintes, des reproches, ne ranimeraient pas cet amour qui s'éteignait; elle craignait de donner un prétexte de rupture à cet homme qu'elle allait épouser, et elle dissimula ses larmes. Paul la trouvait toujours calme , affectueuse, point du tout exigeante. Elle ne lui demandait compte ni de ses froideurs , ni de ses inégalités , et il finit par convenir avec lui-même que, du moin», M"" de La Javy avait un cœur indulgent et un charmant caractère.

Cependant il ne pouvait chasser de son esprit certaines idées, et, malgré lui, il faisait souvent une comparaison bizarre : il s'appliquait à établir un système de compensation entre la petite paysanne mal vêtue, aux mains rudes, au teint hàlé, et la grande dame élégante, habillée avec tant de goût, et dont le teint délicat n'avait jamais affronté le soleil. Mais il en venait toujours à cette conclusion que quelques soins et un peu de toilette ajouteraient sur-le-champ ce qui manquait à la beauté de Madeline, et que toutes les ressources de la plus habile coquetterie ne pourraient pas remettre en sa fleur celle de M*** de La Javy*

Là. VAOYKE PATSANIIB. 29

Faul ne cherchait pas Madeline, mais il la rencontrait souvent, et toujours il lui adressait quelques mots en passant; elle s*était ainsi habituée à le voir. Une fois, il la trouva dans le parc, assise au pied d'un arbre, avec un livre ouvert sur ses genoux.

— Comment, vous savez lire? dit-il un peu étonné.

— Oui dà! répondit-elle d'un petit air glorieux, et écrire, et compter aussi; la mère Piehon m*a envoyée à Fécole quand j'étais petite.

— Cela ne vous sert pas h grand'chose à présent?

— Si fait, cela m*amuse.

— Ah! ah!

•^ Quand j'ai filé tout le Hn de ma quenouille, en gardant les vaches, quand je me suis fait de beaux bouquets de violette et de muguet, je me mets à l'ombre sous un arbre et je lis.

— Et qui donc vous donne des livres ?

— Ah ! c'est une personne bien bonne et que j'aime bien, c'est M^^'' Leblanc.

Paul reprit sans rien dire le volume que tenait la petite vachère : c'était Robinson Cm-

oO LA PADYRE PAYSANNE.

— Et cette lecture vous plait? demaoda-t-i].

— Oh ! oui, oui, monsieur ! Que je serais heureuse , si je pouvais , comme cela , aller dans une lie, avoir une petite cahane sous de grands arhres, et un troupeau de chèvres !

— Il me semble qu'il y a mieux que cela ici.

— Oui ; mais ce n'est pas à moi, réponditelle.

— Ainsi, vous consentiriez à passer votre vie toute seule?

— Oui, répondit-elle sans hésiter, oui, si le malheur faisait que la mère Panou mourût.

— La mère Panou! Qui est-ce que la mère Panou?

— C'est la fermière d'ici , une bien brave femme.

— Celle qui vous donne vingt écus de gages?

— Oui, monsieur, répondit simplement Ma« deline, et, en vérité, je ne les gagne pas; mais la mère Panou dit que c'est pour m'aider à faire mon trousseau.

— Ah! ah! vous vous mariez donc?

— Est-ce que j'ai un amoureux? réponditelle en secouant la tête.

— Si vous voulez les écouter, vous n'en manquerez pas; il y a d'abord M. Louisot.

— Ni lui, ni un autre! répliqua-t-elle vive-

iA PAUVRE PAYSAIIRS. 31

ment et avec une décision qui annonçait quelque arrière-pensée ; d'amoureux, de mari, je n'en veux point !

— Et pourquoi? dit Paul d'un air surpris et incrédule.

— Pourquoi!... elle hésita un moment, en cherchant comment exprimer sa pensée ; puis elle reprit d'une voix plus basse et avec une légère rougeur : Parce que je n'ai ni père, ni mère, et qu'un homme pourrait me le reprocher quand je serais sa femme.

 ces mots elle s'éloigna lentement, et Paul fit un grand tour dans le parc avant d'arriver au château. Ce jour-là, chacun remarqua qu'il était préoccupé et qu'il répondait d'un air contraint aux prévenances de M'"^ de La Javyi Pourtant, leur mariage était toujours une chose arrêtée, et l'on continuait à s'occuper de cette foule d'arrangements qui précèdent le grand jour. On attendait d'une semaine à l'autre M. de Savenay.

Un soir, Paul venait de quitter M™*» de Javy, et, selon son habitude, il traversait le parc pour aller rejoindre son domestique, qui l'attendait avec les chevaux à la petite porte. En passant près d'une haie, il entendit de l'autre côté des sanglots étouffés, de profonds soupirs,.

3f LA PAOVfiK PATSÀHNI.

comme ceux d'un cœur oppressé par quelque affreuse douleur. Il s^avança viremeut pour voir qui pleurait ainsi : c'était Madeline.

Elle était assise par terre, les coudes sur les genoux, le visage caché dans ses mains.

— Mon enfant, que vous est-il donc arrivé?

s'écria-t-il.

— Vous ne savez donc pas le malheur? ditelle en sanglotant; la pauvre mère Panou....

— Eh bien ?

— Elle vient de mourir... il y a peut-être une heure... pas davantage... et ce matin elle se portait bien.... Le mal Ta tuée comme un coup de tonnerre !

' — Une apoplexie !

— Oui, le médecin a dit que c'était cela...

et il n'a rien fait!... Quand il est venu du village, tout était déjà Gni... Oh! mon Dieu! mon Dieu ! demain on enterrera la mère Panou !

Paul s'assit près de la petite paysanne ; ces plaintes, cette douleur profonde et vraie le touchèrent au cœur; il avait des larmes dans les yeux.

— Mon enfant, dit*il doucement, ne pleurez pas comme cela, songez que la mère Panou est à présent avec le bon Dieu , puisqu'elle était une si brave femme.

LA fAUVBK rATSAIlifB. S5

^Mais je ne la verrai plus! s'écria Madeline. Et elle se remit à pleurer.

Il y eut un long silence; puis Paul i^eprit : *— Il faut rentrer à la ferme, mon enfant.

— Oh ! non, non, s'écria-telle, cela me fe« rait trop de peine ! La fnère Panou est là^.. sur son lit... toute blême.. ^ Quand je Tai yne comme ça, il m'a pris comme un serrement de cœur. . . je ne pouvais pas pleurer, ça m'étouffait...

— Mais vous ne pouvez pas rester ici, seule»

toute la nuit! vous aurez peur, vous aurea froid. Voyez comme la rosée tombe.

— Non, non , je n*ai pas peur , je n*ai pas fîroid, dit-elle en ramenant ses petits pieds sou& sa jupe et en baissant la tête dans Fattitude d'un morne désespoir.

Paul insista encore pour la reconduire à la ferme ; mais elle s'y refusa avec Tobstination d'une douleur qui redoute tout ce qui peut l'accrolCre. Alors Paul alla dire à son domestique de l'attendre à cent pas de la petite porte du parc, sur le chemin des Charmilles; p«is il re- VÎYit s'asseoir à e6té de Madeline.

— Je vais rester encore un peu avec vous, dk-il; puis quand vous serez plus tranquille, je m'en irai.

54 Ik PADVRB PATSiNlfB.

— Ah ! monsieur, vous avez bon cœur! s*ccrîa Madeline; je ne suis qu'une pauvre fille ; mais allez, je n'oublierai jamais que, quand j'avais tant de peines, vous avez voulu me consoler.

Paul la regardait tandis qu'elle lui parlait ainsi; jamais il n'avait vu une telle beauté d'expression dans une tête de femme. ,La lune qui venait de se lever éclairait le visage de Madeline et adoucissait les reflets bruns de sa peau; ses grands yeux brillaient à travers un globe de larmes qui roulaient lentement sur ses joues, et de temps en temps elle les essuyait avec une mèche de ses longs cheveux. Ce désordre, cet élan de douleur donnaient à sa physionomie un caractère indicible. Peu à peu cependant son désespoir fît place à l'abattement ; elle devint plus tranquille et elle se mit à rappeler avec un profond attendrissement les vertus de la mère Panou.

— Elle avait toujours la main ouverte pour les pauvres, disait-elle ; elle travaillait depuis Taube jusqu'au soir; quand je faisais mal, elle ne me reprenait pas avec des paroles dures ; j'étais comme sa fille... Je l'aimais tant! Ah ! si Dieu avait voulu me prendre à sa place, je serais morte de bon cœur ! . . .

LA PAVYRE PAYSANNE. 55:

— Est-ce qu*elle laisse des enfants? demanda Paul.

— Oui , monsieur, une fille et un gendre ; mais...

Elle secoua tristement la tête.

— Est-ce que vous ne resterez pas avec eux?

— Non, répondit-elle.

— Et alors où voulez-vous aller?

— Je n'y ai pas encore songé.

— Et cela ne vous inquiète pas?

— Pourquoi? dit-elle étonnée, est-ce qu'on ne gagne pas toujours son pain en travaillant?

— Si jeune, toute seule au monde, vous serez perdue si vous ne rencontrez pas toujours d*honnétes gens.

— Non , non , monsieur, répondit-elle avec confiance, je suis une honnête fille et je ne crains rien , personne ' n'aura le cœur de me faire du mal.

Paul ne songeait pas à s'en aller ; il ne savait ce qui se passait en lui. Quelque habitué qu'il fût à analyser ses impressions, il ne pouvait se rendre compte des sentiments que lui inspirait cette jeune fille. C'était tout à la fois de la pitié, une secrète admiration, un tendre intérêt, une sorte de respect. Il ne vint pas une seule fois à sa pensée de profiter de cette si-

36 Là PAUVRB FATSàlfNS.

tuation pour essayer de faire naître au cœur de Madeliue quelque chose pour lui. Il ne lui dit pas qu'elle était beUe et qu'il était heureux près d'elle, dans le silence de cette nuit sereine et douce, à Fabri de cette haie d^aubépine qui secouait autour d'eux ses parfums. La jeune fille ne songeait pas à lui dire de partir ; elle lui parlait toujours avec effusion, elle pleurait, elle se laissait aller à toutes ces aHernattves de déchirements et de repos auxquelles sont sujettes les grandes douleurs. La nuit entière se passa ainsi; quand Taube parut, Paul se leva et tendît une main à Madeline, qui sans hésiter avança }a sienne.

— Ma chère enfant, dit-il, voici le jour. Il faut aller au château maintenant, si vous ne voulez pas rentrer tout de suite à la ferme.

Bientôt les gens seront levés ; vous irez trouver M"® Leblanc, qui est bonne pour vous, et elle vous gardera jusqu'à ce que tout soit fini.' N'estce pas , Madeline , que vous n'allez pas rester toute seule ici à vous désespérer, que vous allez faire ce que je vous dis?

Elle fit signe que oui, et, pressant la main de Paul sur son front, elle dit : — Le bon Dieu vous bénira , monsieur, parce que vous êtes bien bon !

PAUL A flUSTATB.

Aux Charmilles, lé 1er jnm ]g...

«( Tu avais encore raison, Gustare, ce mariage ne se fera pas* Tu Tas deviné, j'aime Madeline; je Taime avec tendresse, avec jalousie , avec passion, comme je n*ai jamais aimé aucune femme; car elle ne ressemble à aucune de celles <]uej*ai jusqu'ici rencontrées. Jef ai écrit, le lendemain de cette nuit que je passai tout entière dans le parc avec elle. Depuis..**, mais comprendras-tu tout ce que je vais te dire ? C'est que je c'est bien étrange, c*est que je suis

33 Là PAUTBE PATSARITE.

fou ! Le leademain , en retournant à Savenay, je n*ayais qu'une volonté , c'était de revoir Madeline ; je la cherchai dans le parc, près de cette haie oiî nous avions passé la nuit ensemble ; elle n*y était pas, et j*en eus autant de douleur et de peine que si elle eût manqué à un rendez-vous promis. Il fallut entrer au château , aller trouver M™" de La Javy qui m'attendait peut-être depuis deux heures. Elle me reçut comme toujours; elle me tendit la main; elle me dit avec tendresse, et sans la moindre nuance d'humeur, que j'avais bien tardé , et qu'elle était inquiète. Moi, je me sentais confus, et j'avais comme un remords. J'essayai de répondre à cet accueil , d'être à mon tour affectueux, empressé; mais je fus pris aussitôt d'une tristesse affreuse, d'un mortel découragement, d'une sorte de dédain pour tout ce que je voyais, tout ce que j'entendais. La grâce de M™° de La Javy me semblait de l'afféterie, son sourire une grimace, son parler un jargon vide et prétentieux. Je trouvai tout mal en elle, tout, jusqu'à ses cheveux, dans lesquels elle met de la poudre blonde pour en rendre les boucles plus légères, il y a cependant un mois que je trouvais cela charmant. J'étais maussade, ennuyé, et je ne suis sorti de cet état

LA PAQVBE PATSAIflVE. 39

qu*à Taspect de M^^^ Leblanc, tu sais, cette pauvre demoiselle qui tient compagnie à M"'* de La Javy quand elle s*ennuie. Tous mes empressements ont été pour elle, et cela a dû paraître fort étrange. M™" de La Javy n'a pu en concevoir aucune jalousie ; cependant la demoiselle de compagnie n*a plus, littéralement parlant, que l'ombre de sa beauté ; et puis elle a Pair si triste, si humble, si souffrant; on s'intéresse à une femme comme ça, mais on ne l'aime pas. Je sus par elle que Madeline allait rester au château; qu'on lui avait trouvé un emploi à la basse-cour. — A la basse-cour !

m'écriai-je avec un étonnement qui dut paraître risible à la bonne M"° Leblanc. — Mais oui, me répondit-elle avec simplicité , il n'y a pas eu moyen de la placer dans les cuisines.

J'éprouvais une indignation, une rage que je ne saurais exprimer, et qu'il fallait bien taire, sous peine de passer pour un fou ridicule.

Le soir je cherchai Madeline, je la cherchai encore le lendemain, toujours sans succès ; enfin, le matin du troisième jour, je la rencontrai dans le parc. Elle était en deuil, avec une petite jupe noire et une coiffe noire serrée sous le menton. Cet habit eût enlaidi toute

40 I.A PAUVBB PATSARUB.

autre femme ; mais ses traits sont si purs , si délicats, Tovale de son visage est si parfait, que rien ne peut diminuer sa beauté. Elle fut contente en me voyant. Je ne sais ce qu« je lui dis; mais je lui parlai avec respect, avec tendresse, comme on parle quand on a dans le cœur un sentiment véritable. Il fallut la quitter enfin et aller trouver cette femme que je n'aime plus, que je n'ai jamais aimée; c'était un supplice!

Le lendemain , presque tous les. jours suivants, je revis Madeline. Si tu savais comme cette enfant est bien douée ! quel esprit fin et naïf, quelle belle intelligence ! quelle âme élevée. Tous les nobles sentiments sont innés cbez elle, et, malgré son ignorance, elle a les idées les plus justes sur ce monde qu'elle voit de si loin; mais il y a aussi en elle le germe de passions ardentes, profondes..., le cœuif de cette femme sera dévoué, fidèle jusqu'à la mort, à son premier amour. Un soir, c'était avanthier, je rencontrai Madeline plus loin que de coutume, près de la petite porte du parc : elle était là, assise sur le gazon , ses vaches paissaient devant elle ; Pacha , mon lévrier, était déjà venu se coucher à ses pieds, et elle le flat* tait de ses deux petites mains.

lA PAUVRE PAYSANIIE. 41

La Duit était sereine, mais sans clair de lune; cette demi - obscurité redoublait le frisson de bonheur et d*amour qui parcourt mon être quand j'approche de Madeline. Je m'assis près d'elle, mon cœur battait violemment; je ne distinguais pas ses traits, mais j'entendais sa respiration précipitée ; il me sembla qu'elle était émue comme moi. Je lui pris la main et je lui dis en la mettant sur mon cœur : Madeline, ma chère Madeline ! Elle ne me répondit rien et ne retira pas sa main; il y eut un moment de silence, puis, je dis en me penchant vers elle : Madeline , je vous aime ! alors je m!aperçus qu'elle pleurait.

— Ah ! Seigneur mon Dieu ! ayez pitié de moi, murmura-t-ellé.

Je la pris dans mes bras, je la serrai contre ma poitrine, je baisai ses cheveux.

— Ah ! monsieur, monsieur ! dit-elle d'une voix plaintive, vous ne voudrez pas perdre une pauvre fille !

— Écoute, lui dis -je en la retenant toujours dans mes bras et en appuyant ma tète sur son épaule , je jure sur mon honneur que tu n'as rien à craindre de moi, rien. Je t'aime et je ne veux pas faire de toi ma maîtresse; non, je ne le veux pas* Ce que je veux, je n'en sais

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