‹ FabianaChapitre 37 sur 68 · II. ARNAUD · texte numérisé non relu

II. ARNAUD

Al LA PAUYBE PATSANlfl.

rien... Je faime, voilà tout ce que je peux dire à présent.

Elle se rejeta en arrière et dit avec une sorte d'indignation :

— Vous allez épouser madame !

— NonJeneTépouseraipas, luirépondis-je; ce mariage n*est plus possible à présent.

Elle laissa aller sa tète sur ma poitrine arec un long soupir et dit d'une voix entrecoupée :

— Monsieur de Ghameroy, vous dites que Vous êtes un honnête homme ? Eh bien ! il faut le prouver, il faut vous en aller à Paris dès demain.

Alors, s'animant par degrés , elle me parla de ma position, de mes devoirs, des siens, avec des expressions si vives, si vraies, si touchan-^ tes, que je ne savais quelle raison lui opposer. Je n'avais que mon amour; mais c'était assez puisqu'elle m'aimait. Je finis par lui faire promettre que rien ne serait changé entre nous , que nous nous reverrions souvent. Je la quittai, et je te jure, Gustave, que cette enfant que j'aime, dont je suis aimé, qui était à ma merci, est sortie de cet entretien sans que mes lèvres aient seulement glissé de ses cheveux à son front.

Le lendemain, c'était hier, je revins h Sa-

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yenay de baone heure; je yonlais trouver M"*" de La Javy seule; je voulais lui avouer mon amour sans lui dire qui j'aimais, et me mettre à sa merci pour tout le reste. Elle était dans sa chambre, et, en m'apercevant, elle s'écria avec son éternel sourire :

— C'est vous, mon cher Paul ! si matin !

quelle aimable surprise !

Puis elle me fit un geste mignard et se rassit en étalant sa robe. Il me sembla que c'était absolument comme une première scène des vaudevilles du Gymnase, et je restai là déconcerté comme un débutant qui ne sait pas bien son rôle.

— Mais, qu'avez- vous donc? grand Dieu, rejHrit M"'® de La Javy du même air enjoué ; je vous trouve une physionomie étrange.

— C'est que je viens vous faire des aveux, des aveux pénibles, lui répondis-je en reprenant courage. Et aussitôt je lui dis tout d'un trait ce qui se passait dans mon cœur depuis tantôt un mois. Dès les premiers mots, M"^" de La Jjivy était devenue très -pâle. Elle me laissa achever sans m'interrompre ; et après un moment de silence elle me dit :

— Vous n'avez oublié qu'une chose, c'est de me dire à quand votre mariage, et qui vous allez épouser...

44 LA PACTRB PAYSàHIIE.

— Il n*est pas question de mariage, répli-^ quai-je un peu confus.

— Ah ! ah !

— J*ai dû vous avouer les dispositions de mon cœur ; il n*ëtait pas loyal de me taire avec vous ; mais je ne puis vous confier un nom qui est le secret d'une autre.

— Je n'insiste pas, dit-elle en affectant un grand calme, mais je voyais bien, au frémissement de ses lèvres, à l'altération de sa voix, qu'elle était violemment émue, et je sentais un remords du mal que je lui faisais.

— Monsieur de Chameroy, repritrelle après avoir réfléchi un moment, vous comprenez que tout projet de mariage est maintenant rompu entre nous ; mais il me semble que nous ne devons pas, pour cela, cesser de nous voir; je veux rester votre amie. Vous reviendrez chez moi tous les jours comme par le passé et d'abord nous ne dirons rien de notre rupture ; puis peu à peu ce qui avait été renvoyé se trouvera définitivement rompu, et tout sera dit.

Cette fois, je baisai, avec une véritable ten« dresse, la main que me donnait M*"" de La Javy . Je l'assurai de mon amitié, de mon dévouement; }*étais si content d'elle I

— A demain , me dit- elle en se levant ; au-

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jourd'hui, je vous congédie; allez à vos amours.

Et nous nous sommes quittés les meilleurs amis du monde. Vois-tu, j'avais été injuste à son égard ; d'abord j'avais cru qu'elle était susceptible, jalouse; comme je me trompais!

Elle est douce, raisonnable, charmante. C'est étrange pourtant qu'elle ait pris la chose ainsi, qu'elle n'ait pas manifesté plus de dépit, de curiosité! Cette femme a certainement un grand empire sur elle-même; car, vois- tu, il est impossible qu'elle ait vu rompre ainsi notre projet d*union sans une vive douleur. Elle m'aimait ! Est-ce par fierté ou par dévouement qu'elle se sacriûe ainsi?

A présent, je ne sais... non, je ne sais rien, si ce n'esit que j'aime Madeline... J'ai besoin de tes conseils, Gustave ; il faut me venir trou*» ver aux Charmilles, et je te ferai voir cette enfant. Serait-ce donc une si grande folie?...* Je suis riche, maître de mes actions; peu m'importe d'épouser une femme sans fortune. Adieu, Gustave, point de réponse à cette lettre ! je t'attends. »

Deux jours plus tard, M"" de La Javy avait découvert que Paul rencontrait Madeline dans le parc, et qu'ils avaient ensemble de longs entretiens. Quand elle vit que c'était cette petite paysanne qui lui avait ôtéTamour de M. de Chameroy, elle en ressentit la plus profonde humiliation, la plus cruelle jalousie dont un cœur de femme soit susceptible. D*abord elle pleura ; ensuite elle songea aux moyens d'humilier, d'écraser sa rivale, et de ramener son amant. Au premier abord , cela ne paraissait pas difficile. M"^° de La Javy calcula qu'il fal-

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lait dissimuler avec Paul, et attaquer Madeline par tous les côtés de sa position si humble et si dépendante.

Le lendemain matin, M*"^ de La Javy descendit au jardin. Ordinairement elle ne parlait pas à Madeline qu'elle rencontrait parfois sur son chemin ; la petite paysanne était ce jour-là dans les allées, le râteau à la main, et elle travaillait sous les ordres du jardinier, en attendant Theure de conduire les vaches au pré. M*"^ de Là Javy la regarda un moment de loin et sourit avec un morne dédain ; mais au fond de son àme bouillonnait une âpre jalousie, un regret douloureux : cette petite paysanne, mal vêtue, soumise à de vulgaires travaux, lui faisait envie ; elle avait seize ans !

M™® de La Javy alla s'asseoir au fond du jardin, après avoir ordonné en passant à Madeline de lui faire un bouquet. Un moment après, la petite paysanne accourut avec une touffe de fleuri à la main : C'est bien ! dit sèchement W^^ de La Javy : mettez-les là. Il faut que je vous parle.

Madeline fit un pas en arrière et devint tremblante, r— Écoutez, continua M""" de La Javy avec sévérité, je n'aime pas avoir dans ma maison des filles d'une mauvaise conduite. On m'a

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rapporté bien des choses qui ne sont pas à votre honneur; vous savez ce que je veux dire. Vous êtes la maîtresse de M. de Ghameroy...

— Oh l oh ! madame ! s'écria Madeline éperdue.

— Me mlnterrompez pas I reprit M*"** de La Javy; je sais que vous êtes la maîtresse de M. de Chameroy, qu'il vous a perdue déjà.

Mais vous voulez donc finir comme votre mère?.... Elle, du moins, avait pour amants des hommes de sa condition; elle pouvait espérer que celui qui Tavait séduite prendrait la place de son fiancé ; il Tabandonna pourtant, et elle n'a jamais osé avouer seulement son nom... Et vous croyez peut-être que M. de €hameroy vous traitera autrement? Mais vous êtes folle ! regardez ce qu'il est et ce que vous êtes !

Madeline était tombée à genoux sur le gazon;, elle cachait son visage dans ses mains, et fon* dait en larmes.

•*-* Si vous aviez de la religion, de Thoimeur, vous comprendriez tout cela, et vous n'auriez pas fait ce que vous avez fait, continua impitoyablement M'^*' de La Javy ; mais la vanité vous a perdue. M. de Chameroy a eu un caprice pour vous, et vous vous êtes abanr donnée à lui ; pensez-vous vous en faire aimer

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davantage ainsi? Allez ! au fond de sou âme, il vous méprise!

A ce mot Madeline leva la tète.

— Non , non , madame ! s'ëcria-t-eile avec énergie; il ne me méprise pas; je n*ai rien fait pour qu*on me méprise ! Tai eu tort, c*est vrai, de parler avec M. de Chameroy, de Técouter quand il m'a dit qu'il m'aimait, de l'aimer, moi aussi !••• Mais pourtant, je suis une honnête fille , madame !

— Qui le croirait, si on savait vos rendezvous? répliqua M™" de La Javy en haussant les épaules.

— Oui, c'est mal ce que j'ai fait ! dit Madeline en pleurant; mais je le jure devant le bon Dieu qui m'entend, je ne mérite pas qu'on me méprise ! Je ne savais pas... Vous, madame , TOUS ne seriez pas tombée en faute comme moi, parce 'que vous avez de l'expérience... mais une pauvre fille ! . . . Je n'ai que seize ans , à seize ans on n'est pas sage et avisée comme à votre âge...

M"^® de La Javy avait rougi; sans le savoir, cette enfant venait de lui rendre en une parole toutes les humiliations qu'elle-même avait subies depuis qu'elle était là tremblante et prosternée.

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Il Y eut un silence, puis M*"** de La Javy reprit froidement : Il faut que tout cela finisse. Il y a un moyen; malgré votre conduite, je veux faire quelque chose pour vous : allez trouver M"^ Leblanc, elle vous le dira. Mais souvenezvous bien qu'avant tout je veux que vous ne parliez de rien à M. de Chameroy, de rien absolument. Je connaîtrai ainsi la vérité ; je verrai si vous n'avez pas menti en me disant que vous n'êtes pas encore sa maîtresse. Allez !

Madeline se releva lentement et dit avec soumission : Le bon Dieu me punit !

La bonne M"" Leblanc avait été avertie par M*"" de La Javy; quand la jeune fille frappa timidement à la porte de sa petite chambre , elle accourut et dit en la prenant par la main : Entre , entre , Madeline. Ah ! pauvre enfant , qu'as -tu fait ! Madame sait tout, et elle ne te pardonnera pas ! Mais ne savais-tu pas qu'elle doit se marier avec M. de Chameroy?

— Je le savais , et cela me faisait bien du chagrin, répondit ingénument Madeline ; ah!

M"° Leblanc, je ne suis pas si coupable qu'on vous l'a dit peut-être. Si vous saviez comme madame m'a parlé d'une façon méprisante!

Gomme elle me regardait I .. . J'aurais dû lui raconter ce qui s'était passé... mais son air m'em-

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péchait, je ne pouvais rien dire... J*ayais le cœur fermé. . . ; je vous confesserai tout, à vous. . •

Alors elle lui avoua avec une entière sincérité ses relations avec M. de Chameroy, et comment il avait renoncé à son mariage avec M"* de La Javy.

Pendant ce récit , M"** Leblanc secouait la tète d*un air consterné.

— Ma pauvre enfant, dit-elle, la plus maU heureuse dans tout ceci ce sera toi ! Si tu savais ce que c*est d*aimer un homme au-dessus de soi, un homme qui ne put vous épouser!

M. de Chameroy t'aime à présent, et il a rompu pour toi son mariage ; mais dans un an , plus

t6t peut-être, il en aura du regret Vois-tu,

il faut prendre une bonne résolution, et renoncer à lui...

— Je le vois bien ! dit Madeline en pleurant.

— Mais madame ne croira pas que tu y renonces si tu ne fais pas tout ce qu'elle veut.

— Je le ferai.

— Elle me Ta dit ce matin, ce qu'elle veut :

elle veut te donner une dot et te faire épouser Louisot

— Oh ! non, non! interrompit Madeline avec effroi, non, cela n'est pas possible... Je ne serai jamais la femme de Louisot ni de personne. Oh !

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