LA PAUVRE PAYSANNE
que je suis malheureuse ! Mon Dieu, faites-moi mourir ! . . •
— Ecoute, reprit M*^^ Leblanc en pleurant avec elle, si tu n'épouses pas Louisot , tu deviendras infailliblement la maltresse de M. de Chameroy , et alors tu seras encore plus malheureuse. Je sais ce qu*on souffre ainsi... Madeline, quand j'avais seize ans, j'étais belle comme toi, j'étais pauvre et abandonnée en ce monde comme toi, et je fus aimée par un homme d'une autre condition que la mienne, par un homme noble, riche comme M. de Chameroy.
Je l'aimai aussi, et... je devins sa maîtresse... oui, que Dieu me pardonne ! J'ai assez pleuré cette faute!... Pendant trois mois je fus heureuse... trois mois de bonheur dans toute ma vie ! puis M. de Savenay partit !...
-^ M. de Savenay! le père de madame!
s'écria Madeline.
— Tais-toi! tais-toi! interrompit M"^ Leblanc en lui mettant la main sur la bouche, son nom m'est échappé!... C'est un secret, Madeline!
Tu n'en diras jamais rien ! il n'y a que M"^" de La Javy au monde, qui le sache.
— M"* de La Javy, mon Dieu !
— Oui, et elle en a bien abusé, dit amère* ment M"' Leblanc; va, j'ai été bien malheu-
£A PAUVRE PATSAnilB. 5S
rensel . . . €roi9-moi, reprit-elle après un silence, épouse Louisot.
— J*ainie mieux mourir ! répondit Madeline en sanglotant.
M^^ Leblanc laissa ce flot de larmes s'épuiser ; puis elle embrassa la jeune fille et lui dit doucement : Eh bien ! puisque tu ne veux pas épouser Louisot, dis-moi ce que tu veux faire.
— Tout ce que vous me commanderez. Je ne parlerai plus à M. de Chameroy, je n'irai plus dans le parc ni au jardin, ni dans les endroits oii je peux le rencontrer. On me donnera de l'ouvrage, et je filerai tout le jour, enfermée dans ma chambre ; je ferai tout ce que vous voudrez, tout! mais je n'épouserai pas Louisot.
Rien ne put vaincre cette résolution de Madeline ; elle ne répondit plus que par des larmes aux raisonnements et aux instances de M^® Leblanc. Lorsque M™** de La Javy apprit cela, elle se contenta de répondre : C'est bien ; mademoiselle Leblanc, vous mettrez cette fille dans une chambre des combles, et vous la surveillerez. On ne peut certainement pas la marier malgré elle \
Le même jour. M"" de La Javy annonça qu'elle allait donner une série de fêtes aux-
54 £A PAUYBB FATSAllIfB.
quelles tous les châteaux voisins seraient con-« yiës. On devait avoir bal et comédie, de la musique sur Teau, des danses dans le parc, et même des tableaux animés. M*"^ de La Javy avait vu ce dernier divertissement en Allemagne, et elle prétendait à la gloire de Timporter en France. Pendant toute la soirée, il ne fut question que de cela. Paul se prétait avec empressement à tous ces projets ; il prit d'avance ses rôles, et fut d*un entrain que tout le monde remarqua : pourtant il avait les yeux sur la pendule, et quand dix heures sonnèrent, il partit.
— Bonsoir, dit M™® de La Javy en lui barrant le passage d*un air riant ; ne vous pressez pas, je crois que Dominique n'a pas encore amené les chevaux.
— Il m'attend à la petite porte ; je vais traverser le parc à pied , répondit Paul d'un air indifférent, le temps est superbe.
— Oui, va, va, murmura M™* de La Javy, tu n'y trouveras personne !
PAUL A GDSTAVB.
« Je t'attendais, et tu n'es pas venu; j'ai besoin de toi, pourtant. Gustave, je suis l'homme du monde le plus malheureux! je crois que je deviens fou! Depuis une semaine je n'ai pas vu Madeline! Elle est au château, cependant; je le sais, j'en suis sûr, les domestiques l'ont dit à Dominique ; mais elle ne quitte pas sa chambre, une chambre tout en haut de la maison, oii il est impossible d'arriver sans éire rencontré par dix personnes. Je voulais lui écrire, je ne l'ai pas fait... Si on venait à le savoir! je serais ridicule... Ah! je suis bien malheu-
56 LA YAUVBB PAYSAIflIB.
reux, et j'en rougis, je suis jaloux! C*est un moi de M™** de La Javy qui in*a jeté dans Tâme ce doute cruel. Hier, elle a dit devant moi à une de ses femmes : — Louisot, le garçon de ferme, était ce matin dans Tescalier. D*oiî venait-il? Je n'entends pas que ces gens-là rayent les parquets du château avec leurs souliers ferrés.
— Madame n'a qu'à le lui faire signifier, a répondu la camériste avec un malin sourire ; cela contrariera peut-être la femme de chambre que vient de prendre M"® Leblanc, Madeline la vachère.
— Allons, taisez-vous, Juliette, a dit M"*" de La Javy en riant.
Ainsi Louisot monte dans sa chambre ; elle parle à ce rustre... Qui sait, peut-être se sontils aimés quand elle était à la ferme... Je serais le rival malheureux de Louisot ! il faut avouer que ce serait- là un plaisant rôle !
On prépare ici des bals, des comédies, des tableaux animés, que sais-je ! M™° de La Javy a invité beaucoup de monde ; c'est bientôt sa fête, et, ce jour-là, il y aura grand spectacle. Mais je ne verrai peut-être pas tout cela : il est possible que je quitte la campagne, que je retourne à Paris... J'y retournerai si je ne
Lk PAUVRE PAYSAnrfB. 57
puis voir Madeline, si elle continue à me fuir. J'oubliais de te dire que M. de Savenay est arrivé hier. C'est un beau vieillard. Malgré ses soixante ans, il a des habitudes de jeune homme; il s'habille h la mode, il monte à che< val; en vérité on ne le croirait pas d*un autre temps, s'il n'était pas d'une politesse aussi empressée près des femmes. Sa fille m'a présenté à lui ; mais il n'a été question ni de mariage rompu, ni de rien. Adieu, Gustave, j'ai comme un pressentiment que je suivrai de près cette lettre, et que tu me reverras bientM. »
Deux jours plus tard il y avait grande com* pagnie au château de Savenay, et on débattait le programme de la première fête qu'allait donner M*"® de La Javy. Il s'agissait d'arranger les tableaux animés, et de distribuer les rôles dans cette comédie immobile et muette. La scène était le cadre oii devaient se grouper les personnages pour représenter la Corinne de Gérard.
Tandis qu'on s'occupait des costumes, M"'*' de La Javy prit le bras de Paul, et lui dit à voix basse : — Venez ! Il faut que je vous montre quelque chose, mon pauvre ami.
Il y avait dans la manière dont ce mot fut
58 L4 PADVBE PATSàHIfE.
dit une nuance de moquerie et de pitié que M. de Charoeroy comprit sur-le-champ ; il vit que M™'' de La Javy savait tout, et il en eut une certaine honte. Elle l'emmena dans sa bibliothèque, et déployant un papier qu'elle roulait entre ses doigts , elle dit d'un air convaincu : Mon cher Paul , il faut avouer que vous êtes un grand fou !
— C'est vrai, répondit-il simplement ; mais dites-moi, madame, comment ce billet est-il entre vos mains?
— Rien de plus simple : Madeline, qui peutêtre n'a pu le lire, l'avait laissé tomber dans l'escalier; une de mes femmes l'a trouvé.
Paul déchira le billet avec une sourde rage et s'assit vis-à-vis de M™" de La Javy.
— Voilà donc qui vous aimiez ! reprit- elle d'un air de compassion; qui s'en serait douté, bon Dieu ! Mais vous allez donc sur les brisées deLouisot?
— Ne vous moquez pas de moi, madame, dit-il sourdement; je suis fou, c'est vrai!... Mais je ne suis peut-être pas si ridicule que vous le croyez. Cette fille que j'aime est une pauvre enfant plus humble, plus dédaignée que la dernière de vos femmes , mais elle est belle, elle est sage ! . . .
LA PADVBE PATSANTfE. 59
M'"*' de La Javy haussa ]es épaules.
— Oui, c'est un ange ! continua M. de Chameroy; si vous la connaissiez, si vous saviez...
— Je sais qu'elle est la maîtresse de Louisot, dit froidement M*^^ de La Javy.
— On vous a trompée , madame , s*écria Paul , cela n'est pas vrai ! Je ne le crois pas ! Je ne le croirais que si je le voyais !
M*"" de La Javy réfléchit un moment, puis elle dit tranquillement :
— Eh bien je vous le ferai voir !
Le lendemain matin il y eut répétition des tableaux animés, et tous les gens de la maison y assistèrent. Paul aperçut de loin Madeline assise derrière W^^ Leblanc, à côté de Louisot; elle ne tourna pas une seule fois les yeux vers lui.
Le même soir, au moment où Paul se. retirait, M"'*' de La Javy vint à lui et lui dit tout bas :
— Restez; j'ai promis de vous faire voir quelque chose.
Puis elle retourna s'asseoir tranquillement au milieu du cercle. Paul, morne, agité, stupéfait, resta debout dans l'embrasure d'une fenêtre ; une heure après M*^ de La Javy le retrouva à la même place.
00 LA PADVBK PATSAfllfK.
— Ailes m^atteodre un moment dans le jardin, lui dit-elle rapidement, près de la pièce d*eau, comme il y a trois mois... Comme il y a trois mois^ quand vous m'aimiez, ajouta-t-elle entre un soupir et un sourire.
Il la salua profondément et sortit.
Un moment après toutes les fenêtres du château de Savenay s'éclairèrent successivement; chacun était remonté chez soi. M™*' de La Javy rentra la dernière dans sa chambre. Elle congédia Juliette, et vint regarder la pendule.
Son regard pensif semblait interroger l'aiguille dont le pas invisible avançait vers minuit ; puis elle se souleva brusquement et alla ouvrir une porte- fenêtre qui donnait sur le jardin. La nuit était fort sombre; pas une seule étoile ne brillait au ciel couvert de nuages immobiles.
— Saint Jean ! dit M"'*' de La Javy à voix basse.
— J'ai fait exactement ce que madame m'a commandé , répondit quelqu'un qui attendait sur la terrasse.
— C'est bien ; allez tout surveiller comme je vous l'ai dit.
Elle s'enveloppa d'un long cachemire et descendit vers la pièce d'eau. Paul vint au-devanf
LA PAUVHB PATSARNB. 61
d'elle ; il avait comme un frisson d'impatience et d*inquiétude.
— Monsieur de Ghameroy, dit-elle en lui prenant le bras, je veux bien remplir ma pro* messe, mais ce ne peut être qu'à certaines conditions. Songez an rôle que je joue ici : j'ëpie les amours de M*^° Madeline et de M. Louisot, je vous découvre leurs rendez-vous ; il fallait , certes, un grand désir de vous convaincre, de vous prouver que vous êtes trompé , joué par cette Agnès en sabots, pour me résoudre à ce que je vais faire, et, je vous le répète, ce ne peut être qu'à certaines conditions.
— Dites, madame.
— Il faut que , quoique vous voyiez , vous soyez assez mattre de vous pour ne rien manifester; il faut qu*il ne vous échappe pas une parole, pas un geste.
— Je vous le promets, madame, répondit Paul .
Alors M"^ de La Javy l'amena dans le parc ; tous deux marchaient en silence^ haletants et troublés. Ils allèrent ainsi jusqu'à un endroit qu'on appelait l'ermitage. C'était un petit bois de pins, au milieu duquel il y avait une maisonnette surmontée d'une croix.
-^ C'est par ici que ces amants ont leur rendez-vous, dit M'"'' de La Javy en s'arrétant.
63 L4 PAOVBE PAT8ANNI.
Paul regarda autour de lui.
— Je ne vois rien, murmura-tâl.
En ce moment, une faible lueur parut à Tunique fenêtre de la maisonnette. M™** de La Javy en traîna Paul de ce c6té sans rien dire. On n*y voyait pas à deux pas devant soi , et le vent soufflait bruyamment dans le feuillage sonore des pins. M'^ de La Javy s'approcha de la fenêtre, et regarda au joint des volets ; puis elle serra violemment le bras de Paul en lui disant à voix basse :
— Eh bien ! voulez-vous voir?
11 appuya son front contre le volet vermoulu, et ne jeta qu'un coup d'œil dans Pintérieur.
Madeline était là, accoudée sur une table, dans une attitude d'abandon et de repos; Louisot, assis devant elle, lui tenait la main ; une lampe accrochée au mur éclairait ce groupe.
Paul s'éloigna sans proférer un seul mot ; il était sous le coup d'une de ces cruelles déceptions qui brisent subitement l'affection la plus puissante; il éprouvait tout ce que le cœur d'un homme peut ressentir de regrets, d'indignation, de mépris amer. M"*** de La Javy le laissait à ses impressions , et marchait silencieusement à c6té de lui. Ils s'en retournèrent ainsi jusqu'à la place où Paul avait attendu
L4 PAVTRB PAYSAlfrrE. 63
M"*^ de La Javy. Elle allait le quitter, il la retint et la fit asseoir près de lui.
— Nanine, dit-il, j*étais fou; mais me voilà redevenu sage. Il faut que j*efface tous les souvenirs de cette honteuse et ridicule folie; il faut que je retrouve tout ce que j*ai perdu. Ne voudrez-vous pas me le rendre ?
— Je ne vous Pavais pas ôté, répondit-elle en serrant les mains de Paul contre son cœur. * Il avait froid, il frissonnait.
~ Mon Dieu ! reprit-elle effrayée , qu'avezvous?
— Rien, je suis heureux. Oui, Nanine, je suis bienheureux puisque vous m'aimez toujours! ... Demain vous parlerez à votre père; rien ne s'oppose maintenant à notre mariage; plus d'attente, plus de délais... Dans quinze jours, Nanine , le jour de votre fête , le jour du bal, vous pouvez être ma femme.
— Mon Dieu ! répliqua-t-elle en souriant, on va dire que nous avons fait des mystères, et que j'ai voulu inviter tout ce monde à mes noces.
P^ul ne retourna aux Charmilles qu'au petit jour. Dans la matinée. M"*** de La Javy fit partir Madeline pour sa terre de Lou vignes, à trente lieues de là, et renvoya Louisot, en lui payant trois années de gages.
Le mariage de Paul et de M*^^ de La Javy devait se faire ]e 1"' juillet. Deux heures avant, dans raprès-midi, M. de Savenay et M^'^ Leblanc faisaient une partie d'échecs dans le vestibule. La chaleur était accablante ; chacun faisait la sieste, et M*"" de La Javy, retirée dans sa chambre avec Paul, préparait les lettres de faire part et réglait le programme de la fête quielle devait donner le lendemain de ses noces. i
M. de Savenay était accoudé sur Téchiquier, et il avait interrompu son jeu. i
— Mademoiselle Leblanc , disait-il , je puis ,'
lA PAUVRE patsarui. 65
vous le confier, à vous; je ne suis pas content de ma fille; je ne vois pas avec plaisir son mariage. M. de Chameroy est un galant homme, plein d'esprit et de belles qualités ; il a de la fortune , une bonne position dans le monde, mais il est trop jeune. Entre nous, vous savez Tâge de Nanine, j'avais dix-neuf ans quand j'épousai sa mère , et elle naquit la première année de notre mariage. Il y a longtemps de cela.
— Hélas ! monsieur, elle aime M. de Chame* royl dit la bonne M"** Leblanc.
— Mais lui, l'aime-t^il?
— Elle le croit, et puisqu'il l'épouse...
— Voilà une raison 1 Ma chère mademoiselle Leblanc, Nanine va faire une folie. Mais le moyen de l'empêcher! elle veut ce qu'elle veut.
— Oh ! certainement. Quand vous êtes arrivé, monsieur, ce mariage était rompu. Eh bien ! elle a trouvé moyen de le renouer. Gomment, je n'en sais rien...
— Ni moi non plus. M. de Chameroy s'en repentira peut-être; elle ne sera pas heureuse. Du moins je ne verrai pas de près ce mauvais ménage
— Vous voulez repartir, vofliger encore?
60 tk PAUVRE PATSAlflfB,
ft'écrîa M"" Leblanc avec une triste surprise»
— Je veux m*en aller, répondit le marquis.
J'avais compté retrouver ici un intérieur, une famille; je m'étais trompé. Ce n'est pas ma fille qui rendra ma vieillesse heureuse ; je le sens bien, et vous le savez bien aussi, vous qui la connaissez.
M^^ Leblanc bocha tristement la tète.
— L'avenir me paraît bien triste à présent, reprit le marquis avec amertume; ma fille n'a pour moi que des semblants de respect et d'affection, et souvent même elle ne prend pas la peine de déguiser l'espèce de gène que je lui cause. Dans toute cette affaire, je me suis aperçu que je n'avais pas même le droit de remontrance; mes conseils ont été fort mal reçus. Mademoiselle Leblanc, c'est bien cruel de ne compter pour rien dans le cœur de sa fille, de son unique enfant !
— Hélas ! je savais que vous éprouveriez tous ces mécomptes, mais je croyais que vous y seriez moins sensible. Autrefois vous vous passiez aisément de cette vie intérieure.
— J'ai vieilli, ma chère mademoiselle Leblanc! répondit le marquis avec un long soupir.
— Et alors vous avez senti votre isolement.
Ah! monsieu#, il y a des êtres dont la vie
Lk PAUVRE PAYSARIIB. 07
8*écoulte ainsi dans la solitude et l'effroi de Favenir...
— Qui est-ce qui pieure-là dehors , interrompit M. de Savenay.
M^^^ Leblanc alla regarder à travers les lames des persiennes.
— Seigneur mon Dieu! s'écria-t-elle, c'est Madeline ! Madame lui avait défendu de reparaître ici.
La jeune ûlle arrêtée devant la porte voulait entrer absolument et un domestique la rudoyait pour la renvoyer. Alors M. de âavenay luimême alla ouvrir.
— Qu'est-ce donc, mon enfant? dit-il ; que voulez-vous?
La jeune ûUe entra toute rouge et haletante.
Ses souliers étaient poudreux et son gros chapeau de paille lui tombait en gouttière sur les épaules ; on voyait qu'elle venait de faire une longue route.
— Oh! mademoiselle Leblanc, dit-elle en joignant les mains, faites-moi parler à M. de Chameroy! Je suis venue à pied depuis Louvignes, j'ai marché nuit et jour !
— Ah ! mon Dieu ! interrompit M^^" Leblanc étonnée, et que veux-tu lui dire?
— Je veux lui dire que je suis une honnête
68 LA FAVTBB FAT8A?IIfl.
fille, répondit-elle en pleurant; qne Louisot n'est pas mon amoureux, et que madame lui a fait une tromperie abominable !
— Tais-toi! tais-toi, Madeline! interrompit M"* Leblanc effrayée.
Quelques domestiques étaient déjà accourus et écoutaient aux portes.
— Venez, mon enfant, dit M. de Savenay, venez avec moi et vous m'expliquerez tout cela.
Il ramena dans son appartement; M'^" Leblanc les suivit toute consternée et prévoyant bien quelque chose d'extraordinaire.
Madeline était si fatiguée que M. de Savenay fut obligé de la soutenir ; elle tomba épuisée sur un fauteuil et dit en baisant les mains de M"« Leblanc :
— Ma bonne demoiselle ! j'avais promis de ne pas revenir ici; mais ce que je ne savais pas... Ah! mon Dieu! mon Dieu! C'est Louisot qui est venu à Louvignes et qui m'a tout raconté.... Il était de moitié dans cette tromperie; il y allait sans malice lui et de tout son cœur, parce qu'il voudrait m'épouser... Je lui pardonne...
— Mais que veut-elle donc dire?... interrompit M. de Savenay impatienté; le ciel me
LA PAUVRE PATSAIflfE. 69
confonde si j'y comprends un seul mot! Qu*est-ce qu*il y a de commun entre cette enfant et M. de Ghameroy?
Alors M^'° Leblanc raconta ce qui s'était passé. Pendant ce récit, Madèline pleurait, les mains jointes.
— Oui, c*est yrai tout cela, dit-elle ; mais j'étais bien résolue à ne plus voir M. de Cbameroy ; à m'en aller si loin, si loin, qu'il ne pût jamais me retrouver. Mais ce n*était pas assez : madame a voulu me faire épouser Louisot, et comme j'ai refusé, elle a dit que j'étais sa mattresse...; et comme M. de Ghameroy ne voulait pas le croire, elle m'a fait venir un soir dans le parc, sous prétexte de faire des tableaux animés, comme ils disent. Saint-Jean le chasseur m'a enfermée dans la maisonnette ; Louisol s'est mis là tout près de moi, et il m'a dit qu'on allait venir nous regarder pour voir l'effet... et moi je suis restée là pour obéir à ma- " dame... Savez-vous qui elle a amené alors?
M. de Ghameroy! et il a cru que tout cela était vrai... que j'allais ainsi la nuit avec Louisot. Le lendemain, madame m'a fait partir pour Louyignes ; et ce n'est qu'avant-hier... Louisot est venu ; il m'a dit tout cela... Alors je suis partie... Il faut que je dise à M. de Ghameroy
70 LA PAUVRE PATSANRB.
comme on Ta trompé; alors je m'en irai... Je ne suis qu'une pauvre filJe ; mais ce n*est pas juste qu'on me méprise. . . qu'on m'6te mon honneur!...
— Mon enfant, dit M. de Savenay, je vous promets que vous aurez satisfaction devant M. de Chameroy, devant tout le monde : c'est moi qui me charge de votre justification. Je ferai plus encore : quels sont vos parents?
— Elle n'en a point, répondit M^^^ Leblanc.
— Us sont morts, c'étaient sans doute de braves gens?
— Il faut dire la vérité, je n'ai jamais eu de parents, dit Madeline en baissant la vue ; tout ce que je sais, c'est que ma mère s'appelait Colette et qu'elle m'a mise au monde sans être mariée...
— Colette Pichon ! interrompit M. dé Savenay d'une voix altérée, la fille de mes anciens fermiers? en arrivant, j'ai cru la trouver mariée à Simon Toutel , mais on m'a dit qu'elle était morte..., et on ne m'a point parlé de tout cela.
— Oui, monsieur, répondit M^^® Leblanc, elle mourut sans dire quel était le père de cette enfant, et en vérité, personne n'en sait rien.
LA PAUVRE PAYSANHE. 7\
— Et quel âge avez-vous? demanda le marquis à Madeline. >
— J*ai eu seize ans à la Chandeleur, répondit-elle.
M. de Savenay s'assit ; il était devenu pâle.
— Mademoiselle Leblanc, dit-il après un moment de silence , menez cette enfant dans votre chambre, prenez-en soin, je vous la confie.
Et sur-le-champ il descendit chez M™*' de La Javy, elle était encore seule avec M. de Chameroy.
— Madame , lui dit le marquis , vous avez fait une action infâme ! vous avez attiré une pauvre jeune fille dans un guet-apens ! vous Tavez perdue de réputation...
A cette véhémente sortie, Paul se leva en pâlissant et parut attendre dans une horrible anxiété ce que M'"*' de La Javy allait répondre. Elle s'était levée aussi; ses genoux tremblaient, une pâleur subite s'était répandue sur ses joues et sur ses lèvres ; mais elle ne baissa point la vue et elle répondit à son père : Monsieur, je ne dois compte de mes actions à personne, pas même à vous.
— Je le sais, répliqua M. de Savenay avec indignation , aussi n'est-ce pas à vou& que je veux dire ce que je viens d'apprendre : c'est à
79 Lk FAUV» P.%TSA1VIfl.
M. de Chameroy que vous avez indignement abusé. Madeline est ici.
M"** de La Javy comprit alors que tout était découvert, qu*il n*y avait plus moyen de rien nier, et elle prit aussitôt son parti.
— Oui, dit-elle, j*ai voulu détacher. M. de Chameroy de cette malheureuse, et j*y avais réussi; nous allions être heureux... Vous venez, mon père, vous jeter à travers notre bonheur ; tout est rompu , tout est fini Votre
fille en mourra peut-être ; mais l'honneur de Madeline est sauvé I Je reconnais bien là votre tendresse et vos soins !
Paul était comme un homme frappé de vertige, et il n'exprimait son indignation et sa surprise que par de sourdes exclamations.
— Venez, monsieur... lui dit le marquis en le prenant par le bras.
— G*est bien ! dit-elle, je vois la fin de tout ceci. Mon mariage est rompu, il ne me reste plus d'autre parti à prendre, après un tel éclat, que d'aller me cacher dans quelque couvent.
Avant une année peut-être, M. de Chameroy aura accompli l'insigne folie dont j'avais voulu le sauver, il aura donné son nom à Madeline, elle sera sa femme... Mais il aura beau faire, vous aurez beau dire , il n'en aura pas moins
LA PADVBB PAYSAHIIE. 75
fait un mariage ridicule, honteux... il n'en aura pas moins épousé une paysanne, une bâtarde !
— Peut-être, madame! répondit M. de Sayenay en entraînant Paul.
— Madeline, ma pauvre enfant! on m'a tout raconté , s'écria M. de Ghameroy en venant à elle ; ah ! comme j'ai été trompé !
Elle était toute pAle et tremblante, et, mal* gré sa fatigue, elle se tenait debout contre la porte; car elle n'osait pas s'asseoir en présence du marquis.
— Âh! monsieur, à présent que vous savez tout, je m'en vais, dit-elle ; ma bonne mademoiselle Leblanc, adieu...
— Mon enfant, restez là près de moi, dit M. de Savenay en lui prenant la main. Et il se mit à la regarder ; puis il la baisa au front et descendit chez lui en la recommandant encore à M^ Leblanc. Paul le suivit , et ils restèrent une heure enfermés ensemble.
Deux heures après , M™" de La Javy partit pour Paris, et M. de Ghameroy retourna aux Gharmilles; tous les h6tes du château s'en allèrent aussi peu à peu dans la journée ; ce fut comme une débâcle.
M. de Savenay passa le reste de la journée enfermé chez lui, oii il eut une longue confé-
74 LA PAUVRE PAYaARRB.
rence avec. cette mère Frachot qui savait si bien l*histoire de la pauvre Colette»
Le soir, il vint trouver M^^** Leblanc; la petite paysanne était déjà couchée dans son ancienne chambre, sous les combles.
— Ah ! monsieur le marquis, dit la demoiselle de compagnie, quelle journée ! quelle terrible journée !... Un mariage rompu ! madame partie pour toujours peut-être ! Que de scan* dales , que de malheurs ! Et cette pauvre enfant, la cause involontaire de tout cela , si à plaindre aussi ! Elle a pleuré tout le jour en apprenant ces désordres. Que deviendra-t-elle à présent, bon Dieu !
— Elle restera avec nous, répondit le marquis. Mademoiselle Leblanc , savez-vous quel est le père de cette enfant? C'est moil
— Vous ! dit-elle stupéfaite.
— Oui , le jour même des fiançailles de la pauvre Colette, j'abusais de son inexpérience, de ma position, d'un hasard que nous n'avions pas cherché Ce fut une mauvaise
action; je me la suis souvent reprochée, et je ne savais pas alors quelles en avaient été les suites I
— Elles ont été bien terribles ! dit M^^* Leblanc d'une voix triste.
Lk PAirVRE PATSAIfllE. 75
J'ai peut-être encore d'autres torts à réparer, dit le marquis après un silence et eu la regardant; vous ne me comprenez pas, Louise ?
— Non, monsieur, dit-elJe tout éperdue.
— Il y a moyen de réparer ces torts, repritil; voulez- vous devenir ma femme et reconnaître Madeline pour notre enfant?
A cette proposition si inattendue , M"^ Leblanc éprouva un si grand saisissement , une telle émotion de surprise et de joie, qu'elle ne put répondre et qu'elle se contenta de tendre ses deux mains au marquis qui les serra dans les siennes.
Le lendemain matin Paul reçut une longue lettre du marquis de Savenay , dont voici le dernier paragraphe : «Vous comprenez, monsieur, que cette enfant a besoin de recevoir une nouvelle éducation qui Tinitie aux habitudes du monde dans lequel elle est appelée à vivre ; il faut perfectionner ces dons naturels, ces heureuses dispositions qui l'ont mise au-dessus de l'état 011 elle a vécu si longtemps. Je ne peux donc vous la donner aujourd'hui; mais, si dans un an vous me faites Thonneur de me demander la main de M"* Madeline de Savenay, je vous l'accorderai volontiers. »
Gustave était enfin venu trouver son ami aux
7G LA PACTBB PATBANNB.
Charmilles. Quand Paul est achevé de lui lire cette lettre, il s*écria :
— Cette fois j*y crois; ce mariage se fera ! Si tu pouvais comme cela me trouver une bergère !