U. ARNAUD
liE CHATEAU DE ROQCJBTILLB.
A rentrée de cette magnifique vallée de Bray, la gloire de la Basse-Normandie, un quart de lieue plus loin que le pâté de maisons noires, tristes et délabrées qu*on appelle Neufchàtel, il y a, au bord de la route, un bouquet de bois, sous lequel les mendiants, les marchands colporteurs, les artistes, et généralement tous ceux qiii voyagent pédestrement , s'arrêtent volontiers. Une ombre épaisse couvre le bord gazonné du chemin. Un vent frais murmure
80 GKÔR6E8.
dans les branches robustes des chèoes contemporains peut-être de Robert-Guiscard , et de ce point élevé , on a la vue d*un immense horizon. Tout dans ces campagnes respire la paix et Tabondance ; ce n*est pas la nature chaude et poétique du Midi, les pics bleuâtres, noyés dans des flots de lumière, c^est un tranquille paysage oii domine le vert foncé des bois et des prairies, et que coupent çà et là de sveltes clochers. Une population nombreuse laboure ce sol fertile; les villages sont comme autant de ruches peuplées de ces paysans normands, riches, intéressés, pleins de ruse, dont rhumeur processive est passée en proverbe, de ces propriétaires avides qui cultivent laborieusement leurs champs, et amassent avec une parcimonie sordide, non pas pour établir leurs garçons et doter leurs filles, mais ponr soutenir au besoin quelque procès ruineux à propos d'un mur mitoyen ou d^un terrain en friebe»
En redescendant la côte, et sur le chemin d*Albeville, une ligne de verdure plus sombre attire les regards ; elle est formée par une immense avenue de chênes blanes et d'ormeaux, au fond de laqpielle s'élève une masse blanche, carrée, imposante par son étendue; c^est le' château de l'ancienne famille des Roqutffslle»
GEOBGES. 8t
Uoe large grille, uoe de ces grilles du temps de Louis XV , dont la riche ornementation dissimule l'allure massive, ferme raveniie dont le couvert impénétrable forme une ligne droite et profonde, au bout de laquelle on aperçoit la grande porte du château. Un sable fin et uni couvre la chaussée et assourdit le bruit des Toitures, du galop des chevaux, et même des pas des promeneurs. €e silence, cette demi^ obscurité , cette étendue , le sauvage parfum des bois, le calme profond de ces lieux, inspirent une rêveuse admiration et s'harmonisent bien avec l'aspect majestueux, grandiose et sévère du château.
Quand on arrive au perron , on voit se déployer comme des ailes immenses deux autres allées qui aboutissent à angle droit à l'avenue; et dans le vaste carré qu'elles forment, se déroulent ces grasses prairies, plantées de pommiers, dont l'éternelle frajk^heur donne une couleur si riante aux paysages de la Normandie. En face de cet ensemble majestueux, on se rappelle volontiers les souvenirs d'un autre temps, on se figure l'ancienne splendeur des Roqueville; la chasse revenant par ces magnifiques avenues, les piqueurs en habits rouges, en chapeaux bordés, sonnant de leurs immen-
ses trompes ornées de galons verts, les chiens haletants, rentrant accouplés, et donnant de la voix une dernière fois; puis le large carrosse, au fond duquel il y avait une figure de grand seigneur, fière, nonchalante, épanouie, et, à c6té, une tète de femme, mignarde, fraîche encore sous son fard , et ombragée de légers panaches. Mais deux révolutions ont passé sur ces souvenirs de cinquante ans, les arbres étendent toujours leurs branches vigoureuses sur la grande avenue, l'herbe de la pelouse a repoussé chaque année verte et fleurie; mais les bois se taisent et les échos sont sourds. Depuis longtemps, la fortune des Roqueville ne servait plus, comme autrefois, à des dépenses de luxe et de fastueuse représentation ; cette fortune, que la première révolution réduisit à rien, avait été relevée par l'héritage d'une branche collatérale, et le vieux marquis de Roqueville vivait doucement depuis longues années, sur son ancien fief, qu'il avait racheté.
Le château, rebâti entièrement sous le règne de Louis XV, ne conservait rien de son architecture gothique ; on avait fait disparaître des restes de fortifications inutiles autour d'un édifice dominé de tous côtés, et destiné à n*ètre jamais qu'une maison de plaisance. Les anciens
fiKOEfilS. 83
fosses, comblés et mis de niveau avec la pelouse, avaient formé le plus magnifique jardin fruitier, et le long de ses riants espaliers trois générations des Roqueville étaient venues tour à tour causer de guerre, de politique, d*amour et de chasse. C'était leur promenade favorite de père en fils : aussi Tappelait-on le préau de M. le marquis.
En Tannée 18.., vers la fin de septembre, il n'y avait que la famille au château de Roqueville ; les visiteurs qu'y attirait ordinairement l'ouverture de la chasse étaient déjà partis. La saison avait été pluvieuse ; ces premiers jours d'automne, souvent plus beaux que des jours de printemps, se levaient ternes et glacés; depuis une semaine le ciel semblait distiller une pluie fine et continuelle ; le soleil ne se montrait plus sur l'horizon d'un gris pÂle, et les feuillages jaunis commençaient à joncher la terre.
Une de ces tristes journées s'achevait comme elle avait commencé; le vent s'engou£frait bruyamment dans les hautes cheminées et faî* sait crier les girouettes du château. Pas une étoile au ciel, mais parfois un rayon de lune qui perçait à travers les nuages déchirés, et jetait une lueur blafarde plus lugubre que les
84 GEOKGU.
ténèbres* Bien que Fheure ne fût pas «vaneée, il n*y avait pas plus de bruit et de mouvement dans le cbàteau <pie si minuit eàt sonné depuis longtemps. Le vestibule , Tescalier, les vastes antichambres, étaient déserts , et il j régnait un si profond silence, qu'on aurait pu croire que ces lieux étaient inhabités. Il n'y avait personne non plus dans le. salon qu'une seule lampe éclairait à peine. €e silence, cette demiobscurité, une ombre passant par intervalle derrière les fenêtres qui donnaient sur le préau de M. le marquis, tout annonçait que les Roqueville passaient en famille cette triste soirée. En effet, dans la chambre à coucher, vaste, élevée, meublée avec ee bon luxe provincial qui ne sacrifie guère à la mode, trois personnes étaient réunies devant la cheminée, oii d^énormes bûches de charme jetaient leur clarté vive et brillante. Deux candélabres, chargés de bougies, projetaient une vive lumière sur ce groupe silencieux. A gauche de la cheminée, le corps ployé dans l'attitude d'un inquiet repos, un vieillard regardait souvent la pendule en rocaille de la cheminée, puis laissait tomber son front sur sa main ridée. C'était le marquis de Roqueville. Sa belle chevelure argentée, sa taille encore droite et ferme, la vivacité jové-
6K0BGE8. 85
DÎle de ses yeux bleus, annonçaient une de ces rabustes organisations qui résistent à Taction du tcanps, et ne prennent à la vieillesse que des dieveux blancs et quelques rides. Il y avait en lui quelque chose de fort et de vénérable qui commandait le respect; pourtant son entourage avait pour lui encore bien plus d'affection que de crainte; car dans tous les actes de sa vie, dans tous ses rapports de père de famille et de maître, il avait toujours agi avec une bonté pleine de justice; sa belle et noble physionomie exprimait bien Fétat d'une àme reposée dans de calmes habitudes de bonheur; on comprenait tout d'abord que cette longue vie avait été douce, honorée, exempte de fautes et de revers.
Ce soir-là, cependant, malgré ses efforts pour dissimuler une triste préoccupation, le marquis de Roqueville n'avait pas sa physionomie ordinaire; son regard, son sourire même, exprimaient une impatiente et sombre inquiétude, que ceux qui l'entouraient avaient devinée et n'osaient interroger.
Le jeune homme assis devant lui, presque à ses pieds, avait une de ces nobles figures d<Nit la régularité rappelle les beaux t3rpes antiques. Cette beauté trop pure, trop féminine peut-
être, était tempérée par un teint sans éclat, brun et mat comme celui d*un contrebandier espagnol. Sa taille svelte avait la grâce souple et vigoureuse que donne une vie active, et tout Tensemble de sa personne frappait par cet air de distinction qu'on remarquait chez son père, le marquis de Roqueville.
La personne assise à Tautre coin de la cheminée, était une femme d'une Ogure un peu pâle, pleine de finesse et d'expression, mais dont la beauté avait perdu cette fleur de jeunesse , cette suave fraîcheur qui passe avant trente ans. Ses grands yeux d*un bleu sombre, avaient des regards languissants, pleins de calme et de mélancolie. On devinait tout d'abord que cette femme avait souffert, mais que les orages qui avaient bouleversé son existence, étaient depuis longtemps apaisés. En ce moment, elle travaillait en silence à sa tapisserie, comme si elle eût craint de jeter une parole à travers la préoccupation du marquis de Roqueville, et si parfois elle levait la vue, c'était sur Georges qui, plus calme, était occupé d'un magnifique pointre anglais dont une des pattes de devant, blessée, reposait sur ses genoux.
— Tu souffres , mon pauvre Lara ! dît-il , en passant la main sur la tête intelligente du
CEORGKS. 87
chien, qui lui répondit par une plainte et une caresse. Thérèse, youlez-vous me donner un morceau de toile ? je vais essayer de mettre un appareil sur la blessure de ce pauvre animal. Elle se leva en silence, et alla chercher elle> même ce qu*il lui demandait.
— Mon père, reprit (Georges, je voudrais bien que le temps se mit au beau, et que vous pussiez chasser demain ! Vous avez besoin de sortir un peu; ce repos forcé ne vous vaut rien; demain, Lara sera en état de vous suivre; n*estce pas, mon bon chien ? Tenez, mon père, cette blessure ne sera plus rien demain.
— Oui, mon enfant , répondit machinalement le marqnis; dans huit jours il n'y paraîtra plus.
En disant ces mots, il se leva et alla vers la fenêtre qu'il ouvrit; au même instant le vent poussa brusquement les volets, une large ondée tomba sur le tapis; les cadres suspendus autour de la chambre vacillèrent, et les lourds rideaux de soie s'agitèrent avec un sourd frôlement. V
— Quel temps ! murmura le marquis en refermant la fenêtre; mon Dieu, quel mauvais temps ! qui sait s'il viendra !
— Mon père, dit doucement Georges en ra-
88 «lOiois.
menant le marquis à sa place, voulez-vous que je demande la table de jeu? nous ferons une partie; cela vous distraira.
— Non , mon ami , répondit*il en retenaDt la main de son fils, non, pas ce soir.
Puis, après un silence, il ajouta : J'attends quelqu'un ce soir; M. Thevenet.
— Ce malheureux procès vous préoccupe , mon père , dit Georges en s'asseyant près du marquis- et en arrêtant sur lui un regard at* triste; mon Dieu! mais nous le gagnerons!
— Peut-être! murmura sourdement le vieillard.
— Mon père , vous n'aviez pas ces soucis , ces craintes, il y a quelques jours.
— Mon enfant, c'est que le moment appro<^ cfae oik nous allons être jugés ! répondit le marquis d'une voix étouffée et en mettant ses mains sur son visage ; comment veux-tu que je ne tremblé pas, Georges, quand je vois livrés au jugement des hommes les intérêts les plus chers que j'aie en ce monde, la fortune , l'avenir de mon fils? 11 ne te resterait rien, rien, Georges, si nous perdions !
— Et c'est à moi seul que vous pensez, mon père ! s'écria le jeune homme en baisant la main du marquis; mais je suis jeune, je peux
6B0IIU8. 80
travailler; je supporterai aisément ce revers de fortune, je me plierai à d'autres habitudes; mais vous, mon père I... Oh ! c'est pour vous, pour vous seul que les résultats de ce cruel procès me donnent du souci ! mais il est im* possible que nous le perdions; nous avons pour nous réquité, notre bon droit*
— Oui, mais la loi ! la loi est peut-être contre nous, répondit le marquis, incapable de dissimuler plus longtemps ses anxiétés et ses angoisses ; je n'ai pas voulu t'inquiéter d'avance de tout ceci, mon fils ; mais j'ai de grands sou-