CIS
— Oh ! mon père, et vous me montriez tant d'espoir !
— Oui, j'ai gardé pour moi seul cesa(Ereuses inquiétudes qui m'ont usé en quelques mois plus que soixante-dix ans d'une vie heureuse. Je ne me méfiais pas de ta raison, de tes lumières, mon fils ; mais je voulais te donner le plus tard possible ta part dans mes peines. Je les ai cachées même à Thérèse...
— Oh ! murmura-t-elle en baissant la tète sur son ouvrage pour cacher ses larmes, il y a longtemps que je les ai devinées !
— Georges, tu sauras ce soir toutes les chan* ces que nous courons dans ce malheureux pro-
ces, reprit le marquis; M. Thevenet t'expliquera tout. Pour des gens probes comme nous, il est difficile de comprendre les subtilités, les détours par lesquels la chicane et la mauiraise foi peuvent torturer le sens de la loi, et forcer la justice à commettre une iniquité.
En ce moment, la pendule sonna neuf coups, et rhorloge du château répéta sur un timbre différent cette heure qui dot presque la soirée en province, et ne la commence pas encore à Paris.
— Il est tard, dit Georges, pourtant M. Thevenet peut encore venir.
— Jouons I dit tout à coup le marquis, cela me distraira de cette attente.
Compne il disait ces mots, une voiture roula sourdement sur le sable mouillé de la terrasse et s'arrêta au perron.
— Cest lui! s'écria le marquis; qui sait quelles nouvelles il nous apporte! il me semble toujours que quelque nouvel incident va faire changer de face au procès!... Ah ! quelle vie que celle d*un malheureux plaideur !
Le notaire entra, salua tout le monde avec une familiarité respectueuse, et dit en s^asseyant pires du feu : Vous pensiez bien, M. le marquis, que je viendrais, quand même il pieu-
filpiQKS. ^i
yrait des hallebardes ? je vous Tarais promis. M. Thevenet était un homme d'environ cinquanle ans. Il avait, comme presque tous les gens de sa profession, un esprit exact, calme, pénétrant et fertile en ressources. Sa réputation de probité était si bien établie, que les paysans normands lui auraient confié leur fortune sans reçu : c'est tout dire. Depuis ses débuts dans le notariat, il faisait les affaires du marquis de Roqueville. Celui-ci, toutes les fois qu'une proposition de vente ou d'achat lui était adressée, disait simplement h son notaire :
Croyez-vous qu'il conviendrait de faire telle chose? A quoi M. Thevenet répondait : Je prendrai des informations, puis nous verrons; et tout était dit, le marquis ne s*en occupait plus; il avait raison, car M. Thevenet connaissait bien le pays et les hommes, deux précieuses qualités pour un notaire, et surtout un notaire qui exerce en Normandie.
— Eh bien ! Thevenet, dit le marquis avec une triste anxiété, oiî en sommes-nous?
— J'arrive de Rouen à l'instant même, répondit le notaire ; depuis deux jours je n'ai pas quitté M. Gribet, votre avoué; nous avons vu les juges, le président, le procureur -général...
93 jfiiOBfiia.
— Eh bien ! achevez, Theveoet, dit le marquis en s'efforçant d'être calme.
— Eh bien ! M. le marquis, le succès est douteux, très-douteux •.. et je crois, moi, que nous perdrons.. •
L'honnête notaire prononça ces paroles d'une voix plus basse. On sentait combien il lui en coûtait de déclarer de si douloureuses vérités à son client.
A cette terrible déclaration, le marquis passa une main sur son visage» comme pour dissimuler la pâleur qui lui montait au front. Thérèse et son fils vinrent près de lui, et dirent eosemble : Mon père ! mon bon oncle !
du courage, tout n'est pas encore désespéré !
Le notaire laissa passer ce premier mouvement dlnquiétude et d'abattement, puis il reprit : J'ai vu aussi les messieurs de Roqueville- Bearn.
— Ah ! dit le marquis d'une voix amère, ils ont le cœur plein d'espoir, eux ! ils marchent le front haut.
— Au contraire, ils ont peur, répondit M. Thevenet avec un demi-sourire; maître Gribet et moi nous les avons tenus en conférence pendant trois heures. — Il entend bien les affaires, ce Gribet ! dit le notaire, comme se par-
GEORGEr. 93
lant à lui-roéine, tandis que les trois personne^ réunies autour de lui le regardaient dans une attente pleine d'anxiété. — Oui, reprit-il, les messieurs de Roquevîlle-Bearn ont peur ; et la preuve, c^est qu*ils songent à un arrangement.
— Un arrangement ! interrompit le marquis, en est*il de possible entre nous? Non, Thevenet, non.
— Celui qu'on vous propose, M. le marquis, ne va pas à moins qu*à vous laisser toute votre fortune,
— Que voulez -vous dire, Thevenet? interrompit le marquis avec un profond étonnement. Par quel moyen ?
— Ceci regarde surtout M, le comte, dit gravement le notaire en se tournant vers Georges; et avant de m'expltquer, je dois lui remettre d*abord sous les yeux toutes les circonstances de ce désastreux procès. Madame la comtesse de la Salle, arrière-cousine de M. le marquis de Roqueville, est morte le 8 juillet 18.., laissant une succession évaluée à plus d'un million. M. le marquis était son héritier de droit, et il entra en possession sans contes^ tatioQ ni obstacle. On s'y attendait ; il était le plus proche parent de madame de la Salle. Il
\)4 GKOEGES.
Y avait peut-être une autre raison aussi concluante; il rayait soignée et supportée pendant dix ans ! Celle-là n*a pas grande valeur aux yeux de la loi, mais elle compte dans Topinion publique.
M. le marquis succéda donc. Il y a vingtsix ans de cela ; vous étiez à peine né, monsieur le comte. Les Roqueville-Bearn, vos cousins issus de germains, crièrent bien un peu ; non pas qu'alors comme aujourd'hui ils prétendissent à la totalité de la succession, mais ils avaient espéré un legs. Leurs affaires étaient fort embrouillées , elles Font toujours été , et ils comptaient tellement sur un legs de la défunte, qu'ils en avaient déjà fait emploi par anticipation ; ils avaient emprunté sur la succession de madame de la Salle. Quand ils se virent déçus dans leur espoir, ils prétendirent qu'il devait y avoir un testament, qu'une si bonne parente ne pouvait avoir oublié leurs soins, leurs attentions. En effet, ils lui écrivaient au jour de l'an, et l'avaient une fois invitée à passer quelque ^ temps chez eux, ce qu'elle n'avait pas accepté. On chercha, on ne trouva rien ; personne ne s*altendait à trouver quelque chose, pas même M. Roqueville-Bearn, j*en suis sûr. M, le marquis entra donc en
jouissance de cette fortune, qui, depuis vingtcinq ans, n*a pas dépéri entre ses mains. Nous avons acheté, vendu à propos, fait de bonnes affaires. Les Roqueville-Bearn n'en pouvaient pas dire autant; ils vendaient bien, eux aussi, mais ils n'achetaient jamais. M. de Roqueville- Bearn père jouait, M. son ûls jouait; je crois. Dieu me pardonne, que madame de Roqueville- Bearn jouait aussi ; ils chassaient, buvaient, fumaient, que sais-je? Enfin, ils menaient une vie qui ne pouvait pas durer. Us vécurent longtemps ainsi, mangeant les récoltes en herbe, puis les terres, puis tout ce dont il y avait moyen de faire argent. Après, ils vécurent sur le crédit que leur avaient laissé leur fortune passée et le nom de Roqueville. Enfin, il ne leur resta plus rien sous le soleil qu'un château en ruines dont la vente doit avoir à peine couvert les frais d'expropriation, et des chiens de chasse qui mouraient de faim. Alors, ils écrivirent à M. votre père.
— J'ai vu la lettre, dit Georges avec un froid mépris.
— Eh bien! ils demandaient laumône, oui Taumône ; car comment auraient-ils jamais pu rendre l'argent qu'ils empruntaient? La lettre était fort humble ; ils réclamaient les secours
d*un bon fuirent qu'ils avaient toujours aimé, estimé, etc., etc. M. le marquis se laissa tou* cher. Nous répondîmes, c*est-à-dire M. le marquis répondit qu'il était très-sensible à leur situation; qu'il voulait bien venir à leur secours, non pas en leur donnant de l'argent, mais en leur offrant un asile convenable. L'asile venait à point : on vendait le château le lendemain du jour oiî ils reçurent cette lettre. M. le marquis leur abandonna la maison que madame de la Salle avait à Neufchâtel, celle oiî elle vivait avant de venir s'établir chez monsieur votre père, et où elle n'était retournée que pour deux ou trois jours, en de rares occasions. Le mobilier était fort convenable ; c'est moi qui l'ai fait mettre en ordre pour recevoir les Roqueville-Bearn; ils enrent du moins un abri. Je disputai à leurs créanciers et aux gens d'affaires quelques petites sommes que je leur remis peu à peu. Ils s'arrangèrent le mieux possible, firent leurs remerciments, et restèrent tranquilles un mois.
Au bout de ce temps, une nouvelle inouie se répandit tout à coup. On annonça que les Roqueville-Bearn allaient redevenir riches, qu'ils paieraient leurs dettes et feraient {^us grande figure que jamais. Leurs créanciers se réjouis-
G£0AftI8. 97
saieDl. Pourtant tous ces bruits étaient vagues encore, et Ton ne disait pas comment les Roqueville-Bearn avaient refait leur fortune. Je crus, pour ma part, qu'ils s'imaginaient avoir trouvé le moyen de faire sauter la banque en jouant à la roulette. Malheureusement ce n'était pas cela. Le 15 mai dernier, M. de Roqueville-Bearn nous fit signifier copie d'un testament daté du â4 mars 18.., et signé Marie- Victoire-Louise de la Salle, veuve de Henri<^ Joseph comte de la Salle, lequel testament instituait les Roqueville-Bearn héritiers et légataires universels pour tous les biens , meubles et immeubles, composant la succession d'icelle. Leurs conclusions tendaient à ce que M. le marquis fût tenu de restituer ce qu'il détenait illégitimement, avec les revenus, rentes et arrérages de rentes perçus par lui depuis qu'il avait été mis en possession de ladite succession. Ce testament, disaient-ils, avait été trouvé par eux au fond d'un chiffonnier, dans la chambre même qu'occupait madame de la Salle.
Nous demandâmes à voir l'original de ce prétendu testament ; je dois le dire, il était parfaitement en règle ; mais je n'en suis pas moins convaincu qu'il a été fabriqué par les Roque-
08 GBORfiES.
yille»Bearo. Le procès s'engagea, Taffaire fut jugée en première instance le 16 jaillet dernier, et nous perdîmes. M. le marquis en a appelé ; la cause vient devant la cour royale de Rouen dans dix jours, et si nous sommes condamnés, il faudra tout restituer. Voilà notre position, M. le comte.
— Celle des Roqueviile>Bearn est meilleure, dit Georges atterré, et je ne conçois pas quelles propositions...
— Us ont peur, vous dis-je, M. le comte, et c*est la meilleure preuve peut -être de leur mauvaise foi et de la fraude qui est près de vous ruiner entièrement. Ils savent que Topinion publique est contre eux, et, bien qu*ils n'aient pas grand souci de scandale, ils aimeraient autant s'éviter Faffront d*avoir gagné devant les tribunaux et perdu devant le monde qui les couvrirait de son mépris. Ils ont donc songé à un arrangement; le testament serait détruit; M. le marquis garderait les immeubles, et généralement toute la succession; mais il donnerait aux Roque vil le-Bearn, de la main à la main, la somme de deux cent mille francs. Ce n*est pas exorbitant de leur part, et vous n en auriez pas eu si bon marché s'ils n'avaient derrière eux la cohorte de leurs créan-
ciers qu'ils comptent frustrer par ce moyens
— Cest infâme ! dit . le marquis ; mais les Roqueville-Bearn n*ont jamais agi autrement.
Dans quelle boue est tombé ce beau nom ! Thevenet, ils auront les deux cent mille francs, et encore une pension de six mille francs en sus, s'ils veulent quitter pour toujours le pays.
— Ah ! M. Thevenet, nous acceptons! nous sommes trop heureux d'accepter, s*ccria Georges. Quoi ! tous ces soucis peuvent finir ! Mais j'aurais donné volontiers bien plus que ce qu'on nous demande ; j'aurais donné la moitié de notre fortune pour éviter à mon père toutes ces angoisses.
— Mais il y a encore une condition, reprit le notaire en secouant la tète et baissant la voix, comme si la proposition qu'il allait faire lui causait un pénible embarras. M. le comte, c'est vous surtout qu'elle regarde; pour cimenter la paix et l'union des deux familles, pour confondre à jamais leurs intérêts, M. de Roqueville- Bearn vous offre sa fille, mademoiselle Alice, en mariage.
— A moi ! $'écria Georges en se levant avec un mouvement d'indignation , à moi ! oh ! il n'aurait pas osé me le dire en face !
— Oui, reprit le notaire, voilà l'arrangement
100 6I0RGK9.
qae les Roquerille-Bearn vous proposent , j'ai dû vous en faire part.
Le marquis avait laissé retomber son front sur ses mains jointes avec une soude exclamation; Georges se rapprocha de lui et dit d*une voix plus tranquille : — Pardon ! mon père , ce n'était pas à moi, c'était h vous de répondre; dites, que voulez-vous que je fasse ?
— Oh ! mon enfant, mon cher enfant, tu me sacrifierais jusqu'à des répugnances si honorables , jusqu'aux scrupules de ton honneur ! s'écria le vieillard,
— Oui, mon père, en fait de devoir et d'honneur, je dois vous croire plus que moi-même, et si vous l'ordonniez, ce mariage se ferait.
Il Y eut un moment de silence, pendant lequel le père et le fils se regardèrent les larmes aux yeux, les mains unies et serrées. Alors le notaire , dominé par la crainte de perdre ce funeste procès, reprit en hochant la tête : Les Roqueville-Bearn ont une triste réputation , j'en conviens; mais nous vivons dans un temps où tout s'oublie. D'ailleurs, les fautes sont person* nelles , et mademoiselle Alice de Roqueville- Bearn est, dit-on, une charmante personne.
Dans le premier moment, oette proposition de mariage a bouleversé toutes mes idées, puis j'ai
réfléchi.,. Il fau^réflécfair aussi là -dessus, M. le oomte.
— G*est mon père qui décidera de tout, répondit Georges avec tranquillité.
Le marquis se leva.
— Theyenet, dit-il avec une dignité calme, je refuse pour mon fils. Allez dire aux Roqueville-Bearn que j'aime mieux voir s'accomplir notre ruine que notre déshonneur !
VUE AMIB.
Quand le notaire fut parti, Georges, qui Tavait reconduit jusqu'à la porte, revint vers le marquis et dit doucement :
— Ce qui m'afflige profondément pour vous, mon père, c'est l'attente, l'attente presque sans espoir. Quand tout sera fini , eh bien ! vous aurez du courage.
— Oui, mon fils,*je me résignerai à ma ruine, mais non pas à la tienne, répondit-il douloureusement; moi,jene puis pas être malheureux