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J*aî été bien malheureuse, mais je n'ai jamais désespéré de la bonté de Dieu et de mes propres forces.
— Oui, je le sais, vous avez plus d'énergie, plus de courage que mm, Thérèse; oh I que je suis faible et malheureux en ce moment!...
Hélas ! jusqu'ici la vie arait été si belle et si douce ! et mon père, j'étais si glorieux de sa vieillesse heureuse, paisible, honorée, et qui avait encore un si long avenir!... Ses chagrins l'ont déjà bien abattu, et peut-être...
A eea mots, il cacha son visage dans son mouchoir, et fondit en larmes. — Oui, pleurez, pleurez, mon pauvre enfant, dit Thérèse en lui prenant la main, ceci est votre première peine, elle vous accable.
— Ma première peine , non ! dit Georges en regardant Thérèse, j'en eus une autre; vous m'en avez guéri.
— Pourquoi rappeler cela? interrompit-elle avec une douce sévérité ; le seul souvenir de cette folie m'afflige. Mon cher enfant, n'en parlons jamais.
— Je vous obéirai, mon amie, ma seconde mère, dit Georges avec un tendre respect; mais laissez-moi vous dire que vous êtes toujours la femme que j'aime le mieux au monde.
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— Je le sais, répondît-elle gravement ; je le sais, mon enfant; mais un jour viendra, je Tespère, où vous en aimerez davantage une autre, celle qui deviendra la vôtre...
— Hélas! dit-il avec un triste sourire, qui m*épousera maintenant?. . . je serai pauvre ! Il me semble que si je rencontrais une jeune fille belle, riche, de grande famille, si j'avais le malheur de Faimer, je n'oserais jamais le lui dire, de crainte qu'on me soupçonnât de quelque calcul...
— Vous! interrompit Thérèse, vous qui venez de consentir à votre ruine entière, en refusant la main de mademoiselle de Roqueville-Bearn!
Oh ! non ! personne ne vous soupçonnera jamais d'épouser une femme pour sa fortune ! Allons, Georges , du courage ! Vous avez encore des chances de bonheur.
Elle le consola doucement ainsi, tantôt cherchant à le distraire de sa triste préoccupation, tantôt excitant sa fermeté et son courage contre un malheur prévu et peut -être inévitable ; pourtant elle-même avait Tàme navrée ; une nouvelle tempête la jetait hors du port oii elle était venue de si loin et après tant de vicissitudes chercher un asile.
Thérèse était la fille unique du frère aine de
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madame de RoqueviUe ; dès sa première enfance, elle fui séparée de son père, qui avait émigré en Angleterre. Une de ses parentes, retirée dans ses terres de la Bretagne, la prit chez elle et lui servit de mère ; la sienne était morte en la mettant au monde. Mais dans ces temps de troubles et de persécutions, aucun asile n'était sûr; cette parente, une vieille femme qui vivait retirée du monde, ne sachant presque rien de ce qui s*y passait, fut conduite dans les prisons de Nantes, et paya de sa tête l'honneur de porter un grand nom. Des personnes charitables recueillirent Thérèse et la confièrent à un ancien domestique de la famille, qui devait la conduire à son père ; mais cet homme, après avoir mené Tenfant à Londres, n'y trouva pas son maître. Les communications entre les deux pays étaient difficiles, l'argent manquait peut-être ; au bout de quelques mois, le domestique mourut dans un hApi. tal, laissant Thérèse seule au monde. La pauvre enfant fut élevée dans une maison de bienfaisance, avec quelques centaines d'autres enfants abandonnés, misérables comme elle. Sans doute elle dut à celte première éducation la résignation, la patience, les humbles vertus dont toute sa vie donna l'exemple.
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Elle arait près de quinze ans, lorsqu'un ha* sard presque miraculeux lui rendit tout à coop son nom, sa fortune, sa famille; elle fut retrouvée par son père, qui avait passé aux Etats-Unis et fait une grande fortune. La jeune fille accoutumée aux privations, à la vie dure et laborieuse d*un hospice, devint subitement une riche héritière; on l'entoura de soins, d'hommages, de flatteries, et son père n'eut que le choix entre vingt partis, tous fort dignes d'elle. Thérèse ne fut point éblouie par sa nou* velie fortune; elle resta simple, douce, modeste, soumise jusqu'à tonte abnégation de sa volonté. Son éducation avait été nulle; elle passait généralement pour une sotte, mais on admirait sa rare beauté, et elle pouvait espérer qu'on ne l'épouserait pas uniquement pour sa dot. Elle n'avait de préférence pour personne; ce fut son père qui choisit pour elle ; il la donna à un Anglais, sir Harry Neal, le plus bel homme peut-être des trois royaumes.
Thérèse avait alors dix-sept ans, elle avait encore la timidité, la naïve candeur d'un enfant ; mais son cœur était avide déjà d'affections vives, d'émotions nouvelles, et elle aima passionnément son mari. Il ne s'y attendait pas, et il en fut^inédiocrement heureux : sirHarry
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Neal avait une de ces organisations inquiètes auxquelles les satisfactions ordinaires ne suffisent pas ; au bout d'un an de mariage, il périssait d*ennui dans son bonheur. Peu à peu il recommença sa vie de jeune homme, une vie fort dissipée. Sur ces entrefaites, Thérèse eut le malheur de perdre son père. Alors sir Harry Neal ne se donna plus la peine de dissimuler son retour à d'anciennes habitudes, et il fit des folies que sa femme ne put ignorer longtemps. Elle aimait son mari avec tendresse, avec toutes les illusions d'un cœur ardent et sans expérience, tandis qu'il avait pris la peine de la tromper, — et il aurait dû la tromper toujours ; c'était chose si facile ! — elle avait été heureuse ; mais quand il se laissa voir tel qu'il était, quand il ne lui cacha plus ses sentiments ni sa conduite, elle tomba dans un sombre abattement, dans une douleur morne et que rien ne pouvait consoler. Toutes ses croyances étaient perdues, celui qu'elle aimait avec une passion si dévouée, si soumise et si forte, l'avait trompée, trahie, abandonnée. Elle dévora sa douleur, elle ne se permit aucune plainte, et vécut seule, loin du monde que son mari remplissait du scandale de ses passions et de ses aventures.
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Au bout de dix ans d^une telle vie, Thérèse était calme, consolée ; elle avait retrouvé dans Tétude, dans les tranquilles habitudes de la campagne, une sorte de bonheur. Quant à sir Harry, il était entièrement à bout de sa fortune, de sa jeunesse et de sa santé. Un jour il vint retrouver sa femme. Elle eut peine h le reconnaître : ce n'était plus le beau Harry Neal, l'élégant cavalier, le brillant seigneur tant aimé, tant envié du monde fashionable ; c'était un vieillard triste, fantasque et presque toujours malade. Thérèse avait gardé de son mari un souvenir d'abord douloureux; puis cette première impression s'était affaiblie; elle aimait à se rappeler le temps d*ivresse et d'illusion où elle avait cru à Famour, à un si long avenir de bonheur. En revoyant sir Harry elle eut un affreux serrement de cœur; cette image du passé venait de s'évanouir; celui qu'elle avait tant aimé, qu'elle regrettait peut*étre encore, n'existait plus; il ne restait qu'on homme que son cœur n'avait pas reconnu.
La maladie, les soucis d'une fortune embarrassée, avaient changé entièrement l'hameur de sir Harry Neal ; il était sombre, em-' porté, plein d'insupportables caprices. Thérèse le souffrit et le soigna avec une patience qui
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oe se démentit pas un seul instant. On eût dit que cette douceur, cette égalité de caractère, irritaient sir Harry; il devint d'autant plus irascible que sa femme était plus soumise. Ces violences sans motif^, sans excuse, achevèrent de détruire sa santé et causèrent sa fin. Un jour qu'on avait ouvert par mégarde une fenêtre qu'il venait de faire fermer à grands cris, on fut fort étonné de ne pas l'entendre s'emporter comme à l'ordinaire; Thérèse se rapprocha de lui, inquiète ; il était mort, mort de colère et d'une maladie au cœur. Thérèse se retrouva seule encore et avec de nouveaux soucis; elle avait laissé à son mari l'administration de sa fortune , et il l'avait à peu près dissipée avec la sienne. Madame Neal recueillit ces débris et vint se retirer en France, chez sa tante, la marquise de Roqueville. Elle était encore fort jolie, son grand deuil de veuve allait bien avec son teint d'une fraîcheur pâle et avec ses cheveux blonds. Dans le pays, on la surnomma la belle Anglaise.
La pauvre femme trouva chez les Roqueville ce qui lui avait toujours manqué, une famille; le marquis et sa femme eurent bientôt pour elle la plus tendre amitié , et elle s'attacha à eux de toutes les forces d'un coeur aimant dont
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toutes les affections avaient été longtemps foulées. Georges avait alors dix-huit ans ; oe n'était plus un enfant, ce n'était pas encore un homme. Sa taille déjà haute mais frêle, le léger duvet qui commençait à ombrager sa lèvre, annonçaient à peine la fin de son adolescence, et il avait encore la naïve franchise, Tétourderie, la pétulance et la timidité d'un écolier.
Madame Neal éprouvait toujours à sa vue une émotion douce et pénible à la fois; il ressemblait à sir Harry Neal, et elle se disait qu'elle eût été bien heureuse s'il lui eût laissé uo tel fils. D'abord, il osait à peine lui parler; il la regardait à la dérobée ; il semblait mal à l'aise avec elle; mais elle s'occupa tant de lui, qu'il finit par s'apprivoiser. La tendresse presque maternelle qu'elle éprouvait pour lui s'exprimait par mille petits soins ; elle l'appelait ordinairement mon enfant , et souvent la marquise de Roqueville disait en caressant «on fils : Mon Georges, maintenant tu as deux mères !
Cependant Georges devint presque tout à coup sérieux et taciturne; il passait des journées entières dans les bois , sous prétexte de chasser, et il était avéré que souvent il ne dé* chargeait pas une seule fois son fusil. Il avait
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toujours un air étrange de préoccupation et d'embarras. Une parole insignifiante lé faisait changer de couleur; il fuyait tout le monde, et madame Neal elle-même. Souvent la marquise disait avec inquiétude : Mon Dieu ! il se passe quelque chose dans l'esprit de cet enfant ! il maigrît, il est pâle, il a Tair malheureux.
Le marquis essaya d'interroger son fils; mais il n'en obtint que des réponses vagues, embarrassées , et à travers lesquelles il ne put rien deviner.
Un matin^ madame Neal descendit de bonne heure dans cette partie des jardins qu'on appelait le préau de monsieur le marquis; Georges y était déjà assis sur un banc, à l'ombre d'une treille; il avait les mains jointes sur ses ge^ noux ; son corps était penché dans l'attitude d'un douloureux affaissement, et de grosses larmes roulaient lentement sur ses joues. Thérèse s'approcha sans bruit, et dit, en le touchant doucement à l'épaule : Eh bien ! mon enfant, qu'est-ce que vous faites donc là?
A cette voix, à ce geste, il se leva pâle, tremblant, et fit un pas comme pour s'enfuir; niais Thérèse le retint avec une sorte d'autorité, et dit, en le faisant asseoir sur le banc, à