‹ FabianaChapitre 44 sur 68 · GS0E6B · texte numérisé non relu

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VOUS pas que je pourrais être votre mère? Vous ayez dix-huit ans, j*en ai trente-cinq. Quand vous êtes né j'étais déjà mariée à sir Harry Neal. Vous ne pensez pas que je partage jamais votre passion, que je lie à votre jeunesse pleine d*espoir, d'avenir, ma vie déjà sur son déclin, et brisée par tant de tourmentes. Georges, nous allons travailler ensemble à vous guérir; personne au monde ne connaîtra ce fatal amour ; il le faut pour vous, pour moi.

— Je le sais, madame, répondit*il, et vous voyez que j'ai su le cacher.

— Vous partirez, Georges...

— Oh ! mon Dieu ! vous voulez m'éloigner de vous ! interrompit-il, consterné.

— J'espère que ce ne sera pas pour Iong> temps. S'il le faut, Georges, si vous voulez rester, je m'éloignerai moi-même. Oui, votre amour me chasserait de cette maison oik je vis enfin tranquille, heureuse, entourée de douces affections. Vous m'êteriez tout le bonheur que je puis avoir en ce monde. Vous me condamneriez à cette vie isolée que j'ai menée pendant toute ma triste jeunesse... Georges, vous le voyez, mon avenir dépend de vous.

— Je partirai, répondit-il en se levant et sans la regarder, je demanderai à mon père de

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m^envoyer pour six mois dans un des grands collèges de Paris; cela terminera bien mon éducation.

— Bien ! mon enfant, dit Thérèse ; je n'aurais peut-être pas osé vous le proposer.

— Vous serez heureuse, et vous me garderez un bon souvenir, reprit*il d*une voix plus émue.

— Oui, mon enfant, mon cher fils, dit-elle en pleurant, je consolerai votre mère de votre absence, et, j'en suis sûre, vous nous reviendrez bientôt.

Deux jours après, Georges partit pour Paris; il Y resta six mois ; c'était plus de temps qu'il ne fallait pour le guérir de son amour. Pourtant, quand il revint à Roqueville, il ne revit pas madame Neal sans une vive émotion ; mais elle mit tant de soin à le distraire, elle lui Gt si continuellement sentir les années qu'il y avait entre eux, elle lui témoigna une tendresse si maternelle , que cette première impression s*efiaça promptement. Georges n'éprouva plus pour elle qu'une amitié vive, profonde, et il s'habitua à la regarder comme une seconde mère.

Cette famille vivait unie, heureuse dans les calmes habitudes qu'elle s'était créées, lorsque

des malhean inattendus la frappèrent conp snr coup. Madame de RoqueriUe moornt jeune encore; puis YÎnt ce fatal procès qui mettait en question la fortune, tonte l'existence des Roqueville.

Georges acheva près de madame Neal cette triste soirée; elle parvint à le calmer et à lui rendre quelque espoir; mais elle-même n*en avait plus depuis qu'elle avait entendu M. Thevenet proposer comme dernière ressource un arrangement avec les Roqueville-Bearn.

Quand Georges Teut quittée , elle se prit à pleurer et dit avec une profonde douleur :

« Quel revers de fortune l les Roqueville chassés de leur maison! Sans ressources, sans asile ! Mon Dieu ! du moins je serai là pour les suivre! »

L* ADIEU D^DBI FILS.

Quelques jours plus tard, vers midi, il n'y avait pas plus de bruit et de mouvement au château de Roqueville que pendant cette triste soirée où M. Thevenet était venu apporter de si mauvaises nouvelles. Une neige épaisse était tombée toute la nuit et couvrait comme un immense linceul les prairies, les bois et les lointains horizons, sur lesquels se découpaient les silhouettes noires de quelques clochers. Des nuées de corbeaux rasaient la neige de leurs ailes sombres, et s'élevaient ensuite dans Fair,

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eo faisait enteadre leur cri unifonne et glapis- «ant; de temps eo temps, q„e|q„e, coup, de fiisil retentissaient dans la forêt, et, selon la direction du vent, on entendait au loin le tin tement d'une cloche fêlée, ou les coup, .onrds et pre.es de la cognée de ,ue,,ue pauvre

Malgré ce temps âpre et glacé, la famille de Boqueville était réunie dans un petit pavillon au bout de l'avenue; la fenêtre qui donnait sur le chemin était ouverte, et de moment en moment le visage impatient et inquiet de Georges se montrait dans le grand cadre noir que formait le châssis. Madame Neal et le marquis de Roquevillc étaient assis près du feu et gardaient „n triste silence. Ce jour-là encore ils attendaient M. Thevenet, ils attendaient l'arrêt qu. devait décider de leur sort, de leur fortune entière. Le marquis semblait en être arrivé à une apathique résignation; le front baisse, le regard vague, il avait l'air fort occupe d'arranger les menues branches qui flam baient dans la cheminée, et il reconstruisait avec une singulière patience ces échafaudage» que dévorait incessamment l'action du feu Thérèse comprenait bien cependant cette trani quillité et ce silence; elle devinait l'affreuse

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préoccupation qui dévorait le marquis, mais elle n'osait essayer de Ten distraire; son regard inquiet suivait tous les mouvements de Georges, et elle disait dans son cœur : Mon Dieul quelle agonie!... faites qu*elle unisse bientôt! quoi qu*il arrive, nous ne saurions être plus malheureux ! . . .

EnGn le galop d'un cheval frappa sourde* ment la neige ; Georges courut à la fenêtre.

~ C'est M. Thevenet! dit-il.

Le marquis et madame Neal s'était levés.

Georges alla seul au-devant du notaire ; une minuteaprès,ils rentrèrent ensemble. Personne ne parla ; au bout d'un moment le marquis se rassit, et dit d'une voix calme : £h bien ! c'est fini, Thevenet, nous avons perdu; je m*y at* tendais...

Georges et Thérèse se jetèrent dans ses bras; il y eut un moment d'effusion, presque de soulagement : tous trois semblaient ressentir une sorte de juie d'être enGn délivrés de celte horrible attente ; M. Thevenet seul était consterné. Quand ce premier mouvement fut passé, le marquis dit , en retenant près de lui Thérèse et son Gis : Je croyais que ce coup me serait plus rude ; à présent que tout est fini, je senaj que je suis résigné. Thevenet, je veux partir

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dès aujourd'hui ; chaque minute que je fMisserai désormais daos cette maison, oîk j*ai si longtemjis yécu heureux, où j*espérais mourir, me sera comme un siècle d'angoisses. Je ne yeux rien emporter, rien que les effets à mon usage. Thevenet, vous surveillerez tout cela; vous finirez tout ici.

— Monsieur le marquis, je suis venu pour recevoir vos ordres et me mettre entièrement à votre disposition, répondit le notaire en essuyant une grosse larme, la première qu'il eût versée en présence d'un client.

— Mon cher Thevenet ! s'écria le marquis en lui tendant la main.

— Mon père, partons sur-le-champ, dit Georges.

— J'espère que vous me ferez l'honneur de venir descendre chez moi , reprit le notaire ; nous pourrons ainsi régler commodément bien des affaires.

— Oui, Thevenet ; j'accepte pour quelques jours, le temps de chercher une petite maison bien modeste.

— Tout le temps qu'il vous plaira, monsieur le marquis. H ne faut pas trop s'effrayer; j'ai tout calculé , et je crois qu'il restera quelque chose.

— Pas grand'cbose, ThevenetT: peut -être une vingtaine de mille francs.

— Oui, à peu près cela.

— Davantage, dit alors Thérèse; vous oubliez, mon bon oncle, que j*ai encore une petite fortune, les débris de mon naufrage, environ trois mille francs de rente , quatre mille francs en tout ! Mais nous ne serons pas pau* vres ; il y a beaucoup d*honnétes gens qui vivent avec cela. Quand je vous disais que nous pouvions encore être heureux! M. Thevenet, il faut emmener mon oncle , nous allons descendre chez vous, et de là nous aviserons

— Oui ! oui ! allons-nous-en ! s*écria le marquis; Georges, demande la voiture. Je partirai d'ici. Je ne veux pas rentrer au château. Il ne nous appartient plus. Je ne veux pas revoir tout ce qu'il faudrait quitter bientôt, ma chambre, le jardin où nous nous sommes si souvent promenés ; maintenant on ne rappellera pluil le préau de M. le marquis! Georges, et nos domestiques, il faudra les congédier ; pauvres gens , je ne veux pas non plus recevoir leurs adieux !

Un quart d'heure après, la voiture arriva.

Le marquis descendit, appuyé sur sa nièce et sur son (ils. Ce départ avait Tair d'une fuite.

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Le Tieillard jeta avant de s'éloigner un long regard au fond de Tayenue; tout autour de lui avait un aspect désolé, les grands arbres blancs et noirs semblaient porter le deuil, et les murs du château disparaissaient voilés par d*épais tourbillons de neige. En ce moment , Thorloge sonna quatre heures. Ce timbre sec et argentin vibra jusqu^au fond de l'âme du marquis , et rappela à la fois les souvenirs de vingt-cinq années. Son visage vénérable se couvrit de larmes , il se cacha au fond de la voiture en murmurant : Partons , mon Dieu ! partons !

Oh! achevons d'un coup tous ces déchirements !...

Georges et Thérèse se mirent à ses cAtés ; M. Thevenet s'assit devant lui , et la voiture s'éloigna au grand trot.

Quelques jours après , la famille de Roqueville était installée à Neufchàtel, dans une petite maison de modeste apparence, et dont un badigeonnage récent dissimulait mal la vétusté; mais M. Thevenet et madame Neal en avaient surveillé Tarrangement intérieur, et le marquis s'y trouva du moins confortablement; rien ne lui rappelait sa vie d'autrefois , il n'avait rien gardé de ce qui l'environnait au château de Roqueville; le mobilier tout entier y était resté;

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