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frant, humilié, restait couché près de son maître, il dit, en le caressant :
— Ce pauvre animal comprend que nous sommes tristes, et il est triste aussi!
— Cest un ami que j*emmène, dit Georges en passant sa main sur la tête hlanche et soyeuse de Lara, le seul ami que j*aurai loin d'ici...
— Et vous n'oublierez pas, en écrivant, de nous donner de ses nouvelles, interrompit Thérèse avec un faible sourire.
Tous trois tâchèrent d*étre calmes, résignés, de renfermer la douleur de cette cruelle séparation ; mais cette nuit-là personne ne dormit chez le marquis de Roqueville. Le lendemain matin, Georges vint se mettre à genoux près du lit de son père, reçut sa bénédiction, embrassa Thérèse, et partit. M. Thevenet l'accompagna jusqu'à la voiture, et dit, en lui serrant la main une dernière fois :
— Monsieur le comte, vous savez que tout ce que je possède est à votre disposition. Si vous aviez besoin d'un service, n'importe lequel , écrivez-moi ; vous me devez la préférence ; il y a trente ans que je suis le conseil et, j'ose dire, l'ami de votre famille.
— Je le sais, M. Thevenet, dit Georges at-s
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tendri, et je recommande mon père à vos soins ! Pour moi, je vais à la garde de Dieu tenter ce que peuvent le courage, Tamour du travail et le sentiment d*un grand devoir à remplir.
L*HOTEL BBAroé^OOE.
Au centre du quartier latin , près de cette yénérable Sorbonne, fondée par le chapelain de Saint- Louis, rebâtie par Richelieu, et oii la faculté de théologie a rendu pendant plus de cinq siècles ses arrêts souverains, non loin de ce vieil h6tel de Gluny dont M. du Sommerard a fait un si curieux musée, il est une rue sombre, étroite et boueuse qu*on appelle la rue des Maçons-Sorbonne. Le soleil ne s*y montre jamais; son pavé glissant ne sèche en aucune
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saison, et dans les plus beaux jours d*été, on y trouve cette boue éternelle où trempe le vieux Paris. Cette rue des Maçons-Sorbonne, malgré ses maisons hautes et noires, son aspect misérable , sa boue , et la foule bruyante qui la traverse à certaines heures , présente un grand avantage : les logements y sont à trèsbon marché. Aussi est-elle exclusivement habitée par ces pauvres étudiants qui apportent de leur province une robuste santé, la volonté de travailler, et douze ou quinze cents francs pour vivre pendant toute Tannée scolaire.
Entre ces maisons enfumées , il y en avait une plus grande, plus sombre, plus peuplée que les autres, et que, par une triste ironie, sans doute, on appelait Thôtel Beauséjour. C'est là que Georges était descendu. Une chambre su troisième , précédée par un bouge que le portier appelait pompeusement une antichambre, formait tout son appartement. Le mobilier était assorti à l'aspect de la maison. Il se composait d'un vieux secrétaire , d'une commode neuve en bois de noyer, et d*un lit couleur d'acajou , autour duquel retombaient des rideaux à carreaux bleus et blancs, trop courts d'une demi-aune. Devant l'unique fepétre dont les vitres opaques étaient encadrées dans un
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châssis vermoulu, il y avait une table noire sur laquelle on avait écrit bien des tbèses et bu bien des bols de punch; il était aisé de distinguer encore les traits, les noms, les hiéroglyphes que traça une plume distraite, et le rond des verres alignés devant le bol de punch. Sur la cheminée il y avait une pendule qui marquait midi depuis dix ans, et deux tasses fêlées. La tapisserie, d'un ^is uni, avait été ornée d'arabesques noires par quelque artiste désœuvré , dont une autre composition, Tesquisse à la plume d'une Madelaine dans le désert, était restée attachée au mur par quatre épingles. Les autres chambres de rh6tel Beauséjour n'étaient pas d'un plus grand luxe; mais lescalier était éclairé jusqu'au premier, on le balayait tous les samedis, et le portier parlait à la troisième personne; aussi la maison passait-elle pour la» mieux tenue et la mieux habitée de la rue des Maçons-Sorbonne ,
Malgré <ce changement de position, ce passage presque subit de l'aisance au plus strict nécessaire, malgré le souvenir de tout ce qu'il avait perdu, Georges n'éprouva d'abord ni de . violentes douleurs, ni de violents regrets; il s'était soumis à son sort. Le travail, un travail assidu, remplissait ses journées et ses longues
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soirées, qu*il passait seul, sans espoir d'an meilleur leodemain. Mais au-delà de cette vie dure, solitaire, pleine d'un sombre ennui, il ▼oyait un plus bel avenir, il voyait des succès pour lui , Taisance et le bonheur pour sa fa* mille. Alors il se mettait au travail avec une nouvelle ardeur, et Tënorme tâche qu'il s'était imposée lui semblait moins pénible. Il y avait aussi dans son sacrifice un certain orgueil, l'orgueil d*un honnête homme qui a fait entièrement son devoir.
De toute son opulence passée, Georges n'avait conservé que deux choses, son beau chien anglais, Lara, et de quoi se vêtir pendant longtemps comme les gens riches, c'est-à-dire avec du linge magnifique, des habits bien faits, des chaussures fines et élégantes. Aussi n'avait- il «point du tout l'air d'un pauvre étudiant en droit, vivant modestement dans une triste chambre du quartier latin ; sa tournure était plutôt celle d'un des habitués de l'Opéra ou du café de Paris. Les habitants de l'hôtel Beauséjour en firent bientôt la remarque, et les jeu nés filles de la rue des Macons-Sorbonne le surnommèrent le beau monsieur.
Georges se serait trouvé bien plus seul s'il n'avait pas eu Lara, ce pauvre chien qui lui te-
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nait compagnie pendant ses longues journées, qui le voyait sortir avec tristesse, et l'accueillait avec joie au retour. Lara comprenait le chagrin de son maître; quand Georges, abattu, fatigué, laissaient aller sa plume et restait longtemps le front appuyé sur ses mains, le regard fixe et morne; quand il murmurait douloureusement : Seul ! toujours seul , mon Dieu ! le chien se levait et lui poussait doucement le bras de sa tète effilée, comme pour lui dire : Et moi!... Souvent Georges parlait à Lara; il lui parlait de son père, de Thérèse, de Roqueville, de tous ses souvenirs; le pauvre animal écoutait; c^était une voix aimée qui s'adressait à lui; il en comprenait les réflexions, et bondissait de joie quand elles devenaient douces et caressantes. Parfois Georges allait faire de longues promenades sur ces boulevards extérieurs, si beaux et si tristes; alors les jeux, les courses désordonnées de Lara, le faisaient sourire; le soin de veiller sur lui, de le rappeler, lui causait une distraction matérielle; il avait un moment de satisfaction lorsque quelque promeneur s'arrêtait pour regarder son chien avec une admiration envieuse, et s'écriait : Le beau pointre ! le bel anglais ! Lara était bien beau en effet, avec sa robe blanche et soyeuse,
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868 grands yeux iotelligents, ses longues oreilles et le fouet immense , signe caractéristique de sa race.
Au bout d'un mois , Georges n'avait encore fait ni reçu aucune visite; quelques-uns des commensaux de rh6tel Beauséjour avaient essayé de lier connaissance avec lui, mais il s'était arrangé de manière à pouvoir refuser sans affectation leurs avances. Un soir, cependant, il entendit frapper à sa porte, et à peine avait-il eu le temps de l'ouvrir, que Lara se précipita dans la chambre , et alla se blottir sous une chaise en faisant entendre un sourd grognement.
— M. de Roqueville, remerciez-moi, lui dit alors un gros jeune homme en entrant vivement ; j'ai vu le moment où votre chien était perdu ; un vieux scélérat le Hattait depuis un quart d'heure, là-bas, sur la porte, et lui faisait voir une brioche ; de l'autre main, il tenait une corde, et je suis sûr qu'il avait de mauvais desseins ; mais je le guettais !...
^ — Monsieur, je vous remercie de toute mon âme ! s'écria Georges ; mon pauvre Lara I Et vous avez été assez bon pour monter jusqu'ici avec lui?
— On se doit ces petites complaisances -là