‹ FabianaChapitre 50 sur 68 · I0E0ES · texte numérisé non relu

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entre voisins, mon cher monsieur; je suis votre voisin, le d? 27 ci-contre.

Georges se rappela en effet avoir rencontre dans Tescalier cette bonne grosse figure, enca* drée dans la plus terrible barbe qu'il fut possible de voir.

— Perdre un si beau chien l reprit le voisin; ça n'est pas drôle ! Il n*y a point de police dans ce Paris ! car enfin on devrait surveiller les gens suspects.

— Je serai plus soigneux moi-même à Tave* nir ; je ne laisserai plus descendre Lara.

— Ce sera prudent; il vaut beaucoup d'argent, votre chien, mon cher monsieur.

— Je ne le donnerais pour rien au monde.

— Je conçois cela ; dans le temps, j'avais un très-beau caniche, que j'aimais beaucoup ; malheureusement, il s'échappa un jour, et je ne le vis pas revenir. J'étais désolé ; je le fis afficher vingt francs de récompense. On m'amena tous les chiens perdus de Paris, des carlins, des barbets, des monstres dont je n'aurais pas donné cent sous ; mais je ne retrouvai pas mon chieii ; ça n'est pas drôle !

Dès ce jour Georges revit quelquefois son voisin; mais ces relations ne pouvaient pas avoir tout d'abord une grande intimité entre

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deux hommes d*iine nature et d'une éducation si différentes. Le voisin s'appelait Glodomir Dumillet, il portait les cheveux longs, la barbe pointue, et les deux terribles crochets de sa moustache faisaient un singulier contraste avec ses joues pleines et fleuries et sa physionomie débonnaire. C'était du reste un honnête garçon, sans esprit, sans usage du monde ; mais d'un caractère jovial, facile, plein de franchise et de bienveillance. Sa mère lui avait laissé une petite fortune, au revenu de laquelle son père, un bon fermier des environs de Caen, ajoutait chaque année quelques suppléments.

Glodomir était venu à Paris avec le projet d*étudier le droit, la médecine , n'importe quoi, et au bout de deux ans il ne savait pas encore à quelle faculté il donnerait la préférence. En attendant, il fumait douze pipes par jour, jouait des castagnettes et se promenait dans rhôtel en pantoufles à la poulaine, en robe de chambre d'indienne et en bonnet de velours nacarat ; il fréquentait le théâtre du Luxembourg, lisait tous les romans nouveaux, et s'endormait tous les soirs en faisant le plan d'une pièce dont il avait écrit le titre : il appelait cela s'occuper de littérature. A travers ses ridicules, Glodomir avait un bon sens naturel,

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une honnêteté de cœur qui Tempéchait de faire des sottises ou des fautes ; on ne se moquait même pas trop de lui; d*abord, parce qu*il était brave, ensuite parce qu*ii était obligeant, inoffensif et bon camarade.

L'air réservé, sérieux, presque triste de Georges Pavait frappé tout d*abord ; ce gros garçon, assez commun, aimait la tournure élégante, les manières un peu aristocratiques de ce beau jeune homme qui ne fumait pas, ne se familiarisait avec personne et n'entrait jamais dans un café. Le contraste de ces habitudes avec celles des autres habitants du quartier latin causa d*abord un grand étonnement à Clodomir, et il s'occupa de Georges avec une curiosité pleine d'intérêt ; pour exciter sa confiance, il commença à lui raconter ses propres affaires.

— Mon cher voisin, lui dit-il un jour, je suis l'homme le plus heureux de la terre...

— Vous êtes la première personne que j'aie entendue convenir si haut de son bonheur, dit Georges, entre un soupir et un sourire.

— Mon Dieu ! de quoi me plaindrais-je? n'aije pas tou^e qu'il faut pour jouir de l'existence? D'abord je suis jeune, ensuite j'ai de quoi vivre fort à mon aise et me passer même

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toutes mes fantaisies ; j ai deux mille francs de rente.

— Il y a bien des gens qui se trouvent pau-> vres avec cela , dit encore Georges en soupi-' rant.

— Cela dépend, mon cher monsieur. Avec deux mille francs de rente je ferais assez mau-* vaise figure en compagnie des jeunes gens qui dînent tous les jours au café de Paris et de« meurent sur le boulevard des Ualiens; mais h rhôtel Beauséjour c'est différent, je suis un grand seigneur. On n'est pas riche selon le chiffre de son revenu, mais selon le monde qu'on fréquente.

— Cela est vrai , dit Georges en jetant un coup d'oeil autour de lui, et en songeant qu'ef^ fectivement il était un de c^ux qui faisaient le plus de dépense à l'hôtel Beauséjour, et que pourtant il lui restait toujours de l'argent à la fin du mois.

— Aussi me garderais-je bien de sortir du pays latin, reprit Dumillet. Allez, c est un beau pays ! Vous vous y trouverez bien quand vous y aurez pris vos habitudes. Dans les commencements on s'ennuye un peu, on n'^ au fait de rien...

— Je n'ai pas le temps de m'ennuyer, je ^ra-

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vaille, dit Georges ; c*est pour travailler que je suis venu à Paris.

— Tout comme moi , mon cher monsieur ; mais on ne peut pas toujours vivre comine cela vis-à-vis soi-même. Vous feriez bien de prendre quelques distractions. D'ailleurs, vous travaillez trop, cela peut nuire à votre santé, et tomber malade dans un hôtel, ça n'est pas drôle!...

— Oui, ce doit être horriblement triste, dit Georges, dont le cœur se serra, car il se souvint d'une maladie pendant laquelle son père et Thérèse n'avaient pas quitté le chevet de son lit, oiî, pendant ses longues nuits de douleur et d'insomnie, il entendait autour de lui ces voix aimées qui le plaignaient.

— Mais si ce malheur arrivait, je serais là, reprit vivement Clodomir ; un ami malade ! on ne le quitte plus ni jour ni nuit !... Nous som* mes en ce monde pour nous entr'aider. C'est comme dans un moment de gène , s'il vous manquait de quoi attendre la fin du mois...

— Monsieur, je vous remercie; cela ne m'arrivera jamais, j'espère, interrompit vivement Georges.

— Cela m'est arrivé à moi. Une fois, j'attendais de l'argent du papa depuis dix jours ; ça n'est pas drôle ! C'était le portier, ce coquin de

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Rigolet, qui avait oublié de me donner la lettre ; îl n*en fait pas d'autres ! Enfin, mon cher Toisin, quoi que vous ayez à me demander, vous savez que je suis tout à votre service, ne vous gênez pas.

Georges finit par s'habituer à ces familiarités; il trouva Clodomir si bon, si obligeant, il distingua à travers ses manières vulgaires une telle délicatesse de sentiment, un cœur si loyal, qu'il excusa volontiers ses ridicules et prit pour lui une sorte d'afiection ; mais cela n'allait pas encore jusqu'à la confiance; jamais il ne lui avait parlé de son père, ni de Thérèse.

Il y avait deux mois passés que Georges était à Paris, et au milieu de sa vie solitaire et laborieuse, il n'avait eu d'autre distraction, d'autre joie, que les lettres de son père et de Thérèse. Les jours oii il les recevait étaient des jours moins tristes; il avait plus de courage et d'espoir, en voyant combien on s'occupait de lui, combien on l'aimait, avec quelle foi on comptait sur ses succès.

Thérèse avait tant, insisté pour que Georges vit madame d'Aire , qu'un jour il s'était présenté chez elle; niais la comtesse était à la campagne depuis une semaine , et ne devait revenir à Paris qu'au commencement de l'hiver.

Georges en éprouva une sorte de contentement. Cette visite lui pesait; il avait ressenti une sorte de malaise, lui, le pauvre commensal de rhôtel Beauséjour, en passant la haute porte-cochère, en montant les degrés du large perron, en entrant dans le magniGque vestibule de rhôtel que madame d'Aire habitait dans le faubourg Saint-Honoré.

— Glodomir a raison , se dit-il , que vient faire ici un pauvre étudiant en droit? En le voyant arriver à pied, les valets diront qu'il y apporte la boue du quartier latin, et les maîtres le recevront comme un pauvre diable qu'il faut avoir une fois à dtner. Ma visite est faite maintenant ; je ne reviendrai plus.

Quelques jours plus tard, madame Neal écrivit à Georges :

(( J'ai reçu une lettre de madame d'Aire , mon cher enfant ; elle me parle longuement de vous et du regret qu'elle a eu en apprenant que vous êtes venu lui faire votre visite justement le lendemain de son départ pour la cam* pagne. Pourquoi donc avez-vous tant tardé?... Est-ce que vous avez peur de devenir amoureux d'Hélène, mon pauvre Georges? c'est une folie qui m'est passée dans l'esprit et que j'ai eu tort de vous dire. Du reste, rassurez-vous.

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madame d'Aire m^écrit qu'uoe foule de prétendants sont sur les rangs, et qu'Hélène va sans doute faire un choix. Elle a un million de dot et toute la fortune de sa sœur en espérance ; c*est à peu près ce que j'apportai en mariage à sir Harry Neal... Que Dieu la rende heureuse ! }»

Quelques jours plus tard, Georges reçut une autre lettre, qui le jeta dans une grande préoccupation et d'étranges perplexités ; elle était de la comtesse d'Aire elle-même.

«Monsieur, lui écrivait-elle, je voudrais bien ne pas ajourner jusqu'à mon retour à Paris le plaisir de faire votre connaissance. Il y a longtemps que madame Neal me parle de vous dans ses lettres, et vous n'êtes plus un étranger pour moi. Si un séjour de quelques semaines à la campagne ne devait pas trop vous déranger de vos occupations, j'insisterais pour que vous vinssiez passer quelque temps aux Charmilles. Vous y trouverez du repos, la liberté de travailler, et dès personnes qui seraient fort heureuses de vous voir. Madame ^eal vous a dit, sans doute, que je suis une pauvre femme infirme qui ne peut pas aller chercher les distractions, les plaisirs du monde, et que c'est une bonne œuvre de venir me visi-

ter. Je vous attends donc, monsieur, et j'espère vous rendre le séjour des Charmilles assez agréable pour que vous consentiez k y demeurer quelque temps en famille. »

Il y avait dans cette invitation un ton de familiarité bienveillante à laquelle Georges était loin de s'attendre : il comprit que madame d'Aire y avait mis d'autant plus d'empressement et de grâce qu'elle savait, ses revers de fortune; qu'elle connaissait bien sa position , puisque la lettre était adressée à M. de Roqueville, étudiant en droit, et il fut fort touché de son procédé. Pourtant l'idée de se retrouver momentanément au milieu de ce luxe, de ces habitudes élégantes auxquelles il avait fallu renoncer, l'épouvantait; il craignait, en revenant des Charmilles, de trouver sa petite chambre plus noire, son ameublement plus délabré, l'aspect de l'hôtel Beauséjour plus misérable, et la rue des Maçons-Sorbonne plus sombre et plus horriblement triste. D'un autre côté, il songeait au bonheur de se retrouver en plein air, de respirer la fraîche odeur des prés, de revoir la jeune Verdure des arbres, les eaux transparentes, les bois silen<iieux ; il songeait à la joie de Lara , bondissant devant lui à travers la forêt, il songeait aux causeries

do soir daiM le salon de madame d*Aire, près de son Canteail de malade, et à la bonne hospitalité qu'on loi offrait avec tant de grâces. Au milieu de ses perplexités, il montra Finvitation à son voisin.

— Et TOUS n'acceptez pas ! s*écrîa Clodonûr; à votre place, je serais déjà là -bas.

— Mais ne me disiez- vous pas un jour que de pauvres étudiants comme nous ne doivent jamais perdre de vue le quartier latin ?

— Je n'ai pas dit cela ! d'abord nous ne sommes pas pauvres ; ensuite il ne s'agit pas d'élire domicile dans les beaux quartiers de Paris, il s'agit d'aller dans une maison où vous serez comme cbez vous. Là -bas vous n'êtes plus étudiant en droit ; vous êtes M. de Roqueville, un beau jeune bomme bien mis, trèsaimable, assez fort au billard, grand chasseur, sans compter que vous arrivez suivi d'un chien dont un amateur donnerait hardiment vingtcinq louis; tout cela fait honneur !

— Ainsi donc, Dumillet, vous me conseillez d'accepter?

— Certainement, quoique... je vais m'ennuyer terriblement pendant votre absence et celle de Lara. Quand on a l'habitude de voir les gens tous les jours et qu'on se retrouve en-

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suite seul, ça n*est pas drôle ! mais vous m'écrirez...

— Sans doute, mon ami, dit Georges en lui tendant la main.

A ce mot, à ce geste, Glodomir fît une demipirouette pour dissimuler une sorte d'attendrissement mêlé d'orgueil ; c'était la première fois que Georges rappelait son ami.

— Vous me laisserez la clef de votre cham* bre, dit-il, j'aurai soin de vos effets et je ferai tant de bruit là -bas qu'il faudra bien que toutes ces pattes de mouche disparaissent de dessus la muraille : au retour vous trouverez un papier neuf. Quand comptez- vous partir?

— Â présent que je suis décidé, le plus tôt possible, répondit Georges; je vais écrire à madame d'Aire, et après-demain soir je serai aux Charmilles.

«BORCB8 â THiRliSB.

Aux Charmilles, le 5 juin 18...

u Eh bien ! Thérèse, vous ai-je obéi ? Vous me recommandiez de faire une visite à madame d*Aire, et me voici installé chez elle, à la campagne, où elle m*a invité pour Tamour de vous. En vérité, mon amie, vous lui avez dit trop de bien de moi; j*ai peur de rester au-dessous de la bonne opinion qu'elle en a conçue d'après votre correspondance.

Que vous dirai-je, Thérèse? je suis content d*étre venu ici; j'y suis bien , j'y suis presque

heureux : c*est que j*ai retrouvé tout à coup ce qui m'a si cruellement manqué depuis que je TOUS ai quittée, c*est que je puis me croire en famille dans cette maison.

J'arrivai lundi dernier aux Charmilles; il y a juste une semaine aujourd'hui. Figurez- vous un château du temps de François I®', auquel Fart moderne a ajouté des distributions élégantes et commodes. Le parc est borné par cette magnifique forêt de Fontainebleau qui a vu passer sous ses arbres séculaires tant de chasses royales, et de tous c6tés Fœil se repose sur des masses touffues et verdoyantes, sur des ombrages frais comme ceux de notre Normandie.

J'étais parti de Paris tourmenté de je ne sais quel malaise, de je ne sais quels absurdes pressentiments ; mais à mesure que j'avançais , à mesure que je retrouvais les eaux, les bois, les grands paysages, les lointains horizons; à mesure que je respirais l'air embaumé du printemps, je sentais toutes les amertumes de mon àme se calmer, et une sorte de bien-être succéder Il mes tristes agitations. C'est dans cette disposition que je suis arrive aux Charmilles; il faisait nuit déjà; on était encore à la promenade, et il n'y avait au salon que la com-

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