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— Toujours , ma mie , répondit micer Bonifacio ; les jeunes femmes et les jeunes filles ne doivent pas sortir de chez elles, car c'est dans la rue que le diable leur tend ses embûches.
Le lendemain et tous les jours suivants, la pauvre Flérida fut fort triste, et elle dit cent fois à sa filleule qu'elle regrettait le couvent. Un mois plus tard, micer Bonifacio fit une querelle effroyable à la Fabiana , et la renvoya de chez lui, sous prétexte qu'elle donnait de mauvais conseils à sa fenune ; mais, en réalité, il ne la chassait que parce qu'il était jaloux de l'affection que Flérida lui témoignait. Un beau soir, la jeune fille
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se trouva donc seule, sans asile, et comme perdue dans les rues de Séville. Elle passa la nuit sur le parvis d'une église, tantôt pleurant de regret d'être séparée de sa marraine, tantôt se disant avec des transports de joie qu'elle était libre enfin.
Au point du jour, elle entendit la messe, puis elle se mit à marcher au hasard dans les rues. Si jeune, si belle et si dénuée de tout appui, ellecouraitassurémentdegrands risques dans un pays conune Séville. Heureusement elle trouva tout d'abord sur son chemin une bonne âme qui eut pitié d'elle, un homme de bien qui la prit sous sa protection.
Gomme elle passait sur l'Alameda, regardant de tous côtés d'un air ébahi, elle fut rencontrée par un vieil artiste italien , qui , frappé de sa beauté, de sa tournure un peu étrange, s'arrêta et lui demanda où elle allait.
— Je n'en sais rien, répondit-elle simplement ; je verrai d'ici à ce soir.
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— Gomment ! dit lltalien en la regardant en face ; ma belle enfant, est-ce que vous êtes venue à Sévîlle, comptant suivre le premier passant qui vous montrera votre chemin?
— Non pas! je ne me fierais point au premier venu, répliqua-t-elle vivement. Mais vous me semblez un brave homme, et je vais vous dire le souci où je me trouve.
Ils s'assirent sur un banc de l'Alameda ; Fabiana raconta toute son histoire, et comment micer Bonifacio Tavait chassée sans raison et à une heure de la nuit si avancée, qu'il n'y avait plus personne dans les rues.
— C'est infâme! s'écria l'Italien. Comment ! il vous a jetée ainsi, sans ressources, sur le pavé?
— Il l'a fait comme il m'en avait menacée vingt fois, et malgré les pleurs et les prières de ma marraine.
— Pauvre enfant! si vous ne trouviez
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pas à gagner un peu d'argent aujourd'hui, il vous faudrait donc demain mendier pour vivre?... .
— De l'argent ! dit la Fabiana en fouillant dans ses poches ; j'avais oublié que micer Bonifacio m'en a donné ; tenez, voilà.
£n disant ces mots, elle vida la bourse sur ses genoux ; il y avait une vingtaine de ducats.
— Ma fille, serrez cet argent, dit l'Italien, et écoutez ce que je vais vous proposer : ma pauvre femme est morte il y a un mois, et je n'ai pas d'enfants ; si vous voulez venir chez moi, je vous traiterai , non pas comme ma servante, mais comme une personne de ma famille ; je suis un homme de bonne renommée, je m'en flatte, et j'ai bien près de mes quatre-vingts ans...
— Vous avez l'air plus jeune que micer Bonifacio, interrompit la Fabiana, toute joyeuse ; vous irez jusqu'à cent ans, monsei-
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gneur, et je veux bien aller demeurer avec vous jusqu'à la fin de vos jours, car vous me semblez un fort honnête homme.
— Eh bien ! suivez-moi, répondit le vieillard, en donnant la main à la jeune fille.
Sur la rive droite du Guadalquivir, à l'extrémité de ce riant faubourg de Triana, qui se mire dans le fleuve en face de Séville, il y avait alors, comme aujourd'hui, des jardins sombres et touffus, des bosquets couronnés d'une verdure éternelle. Les cyprès centenaires que plantèrent les Mores , élevaient leurs têtes noires au-dessus des orangers et des citronniers fleuris, les pâles jasmins se mêlaient aux fleurs pourprées du grenadier, et çà et là quelques palmiers balançaient leurs légers éventails. Les toits en terrasses, les blanches colonnades de plusieurs belles maisons de campagne apparaissaient entre les arbres, au fond des longues avenues bordées de lauriers-roses, et aux en-
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virons de ces magnifiques demeures de la noblesse et du haut commerce, se cachaient humblement quelques maisonnettes de jardiniers et de petits marchands. C'est là que demeurait le vieil Italien.
Dès les premiers jours , Fabiana put voir que la vie qu'elle allait mener serait douce et heureuse , L'Italien avait passé toute sa jeunesseà Rome, comme beaucoup d'artistes, vivantpauvrementet joyeusement, au milieu des chefs-d'œuvre de son art ; puis, plus tard, quand il se fut marié et que les soucis matériels de la vie commencèrent à le préoccuper, il voulut aller chercher ailleurs une meilleure fortune. On lui avait dit que les sculpteurs étaient rares en Espagne, et qu'on payait magnifiquement ceux qui travaillaient pour les églises. Giovani Meluotti prit le chemin de Séville, car on lui avait parlé des grands travaux que le chapitre faisait faire dans la cathédrale; mais une foule d'artis-
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tes étaient déjà accourus et avaient mis la main à l'œuvre. Le pauvre sculpteur n'était recommandé par personne; on ne voulut pas l'employer, et il tomba dans la plus affreuse misère. Alors, mettant sous les pieds son orgueil d'artiste , il quitta le ciseau et entreprit de mouler des statuettes qu'il allait vendre lui-même par la ville. Chaque jour, il sortait portant sur sa tète une légère planche de sapin où étaient rangés tous les saints auxquels le peuple andalou est particulièrement dévot, et il parcourait les rues en criant : — Santi bdli, belli! Le sobriquet lui en resta , on ne le connaissait à Séville que sous ce nom de Santi-Belli.
A la longue , il finit par amasser une petite fortune , et il se retira avec sa femme dans une maison du faubourg de Triana dont il fit un véritable musée. Il s'adonna aux sciences naturelles, aux arts qu'il avait toujours aimés, et vécut doucement en mo-
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delant ses figares , en créant son herbier et en empaillant ses oiseaux. C'était une façon de philosophe que Santi-Belli, et, bien qu'il entendit la messe tous les dimanches dans l'église des Chartreux , il ne disait pas sou* vent chez lui ses patenôtres ; on ne lui avait jamais vu de scapulaire au cou, et les frères quêteurs ne recevaient pas grand'chose à sa porte.
Fabiana passa deux années les plus heureuses de sa vie au service du vieux Santi- Belli ; il la traita comme sa fille , il lui enseigna la botanique et l'art de mouler, non-seulement les sculptures , mais encore la figure humaine, et, quand il mourut, il lui laissa sa maisonnette avec tout ce qu'elle renfermait. La Fabiana le pleura beaucoup; elle se trouva seule au monde après l'avoir perdu, et elle errait comme une âme en peine dans cette petite maison où il lui semblait toujours entendre la voix et les pas de
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son bon vieux maître. Elle n'avait pas cessé de se présenter de temps en temps chez micer Bonifacio , mais il la recevait avec des rebuffades et ne permettait pas toujours qu'elle vit un moment sa femme.
Cependant le chagrin de la jeune fille se calma peu à peu : elle continuait à vivre seule dans sa maison du faubourg de Triana, mais on la rencontrait dans la ville presque tous les jours. Les jeunes gens s'arrêtaient pour la regarder passer , et plus d'une fois elle reçut des bouquets et des billets doux auxquels elle se garda bien de répondre , car elle savait à peine lire et point du tout écrire. Gomme elle allait toujours seule, conune elle ne parlait à personne , comme eUe ne hantait pas beaucoup les églises, elle finit par avoir , sans s'en douter , une sorte de mauvais renom : les commères disaient qu'elle tenait des femmes de sa race et qu'elle pratiquait secrètement certains charmes qui