UN VIEUX MARI
pouvaient faire mourir les hommes d'amour et rendre folles les jeunes filles. Micer Bonifacio la craignait peut-être autant qu il la haïssait; c'était un esprit sombre, étroit, fanatique, et, dans le fond de son âme, il croyait fermement que c'était par magie que la belle Moresse avait pu inspirer à Flérida un attachement si fort , qu'il avait résisté à l'absence, à toutes les insinuations, et même à l'influence du confesseur, un vieux dominicain éloquent comme saint Jérôme.
Les amants faisaient encore plus de peur que les larrons à micer Bonifacîo , et Dieu sait les précautions qu'il prenait pour déjouer leurs entreprises. D'abord depuis le jour de son mariage aucun homme n'avait mis le pied dans sa maison , et il ne se fiait qu'à lui-même du soin de conduire sa fenune à la première messe les dimanches et jours de fête. Le reste du temps , il la tenait enfermée dans son intérieur, sans autre com-
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pagnie que celle d'une vieille duègne et de quelques servantes, condaibnées comme leur maîtresse à une clôture perpétuelle. Pourtant, malgré ces précautions, plus d'un galant cavalier avait pu entrevoir la belle Fiérida , et s'était promené à son intention sur la place de San-Francisco ; lorsqu'elle allait à la messe le dimanche , il y avait toujours , près du bénitier , quelque amoureux dont elle rencontrait les tendres regards à travers sa mantille noire.
La jeune femme passait sa vie à broder en chantant des cantiques et à se promener dans une petite cour intérieure, que micer Bonifacio appelait son jardin. Parfois, cependant , elle avait des moments d'abattement, des tristesses dont elle ne se rendait pas compte, et elle était embarrassée de trouver un prétexte à ses larmes , lorsque micer Bonifacio la surprenait ainsi, et lui disait avec une défiance inquiète :
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— Jésus ! que signifie ce grand chagrin, mon amour? Vous manque-t-il quelque chose?
Ne vous trouvez-vous pas assez parée, assez bien servie? Parlez^, que souhaitez-vous?
qu'est-ce qui vous fait envie? Grâce à Dieu et à Notre-Dame , je suis assez riche pour vous donner tout ce que votre cœur désire.
Ordinairement Flérida répondait par quelque fantaisie exorbitante , en demandant de nouveaux habits, des joyaux dont elle ne se souciait pas plus que de toutes les autres parures dont son mari lui avait fait présent. Son écrin était aussi riche que celui d'une grande d'Espagne , elle avait des robes de soie par douzaines ; mais comme ces magnifiques toilettes n'étaient que pour micer Bonifocio, la jeune femme se parait sans intérêt et sans plaisir, et elle aimait autant une des roses blanches qui s'épanouissaient dans son jardin , que tous ses riches joyaux. Le vieil orfèvre se plaisait, au contraire , à pa-
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rer pour lui son idole , et chaque fois que Flérida semblait avoir quelque fantaisie , il ne demandait pas mieux que de la satisfaire.
Une fois cependant, c'était un dimanche, micer Bonifacio avait ramené sa fenmie de la messe, et, selon sa coutume , il attendait rheure du dîner, en prenant le frais dans son jardin , et en repassant dans son esprit les ventes et les bénéfices de la semaine. A quelques pas de lui, Flérida sommeillait, assise au pied d'un oranger dont les branches touffues ombrageaient tout le jardin et dépassaient le toit en terrasse de la maison. L'attitude de la jeune femme exprimait une tristesse nonchalante, ses belles mains étaient croisées sur sa robe de soie violette , et son visage , incliné sur l'épaule , était à demi caché par ses cheveux d'un noir brillant et bleuâtre comme l'aile de certains papillons nocturnes. La flamme languissante de ses