‹ FabianaChapitre 51 sur 68 · S GI0R6B · texte numérisé non relu

S GI0R6B

tesse. Mon Dîeu,qu*elle a dû être belle! comme elle est belle encore avec son profil sëyère, son teint d'une blancheur mate et ses grands cheveux noirs partagés en bandeaux sur son front d'impératrice ! Vous savez quelle cruelle infirmité la retient toujours assise dans son fauteuil : une chute de cheval, qui Ta rendue si horriblement boiteuse qu'elle ne peut marcher qu'à Taide d'une béquille.

Dès qu'on m'eut annoncé, elle renvoya sa demoiselle de compagnie, qui lui faisait une lecture, et dit en me tendant la main : M. de Roqueville, que je vous sais bon gré d'être venu! c'est pour un peu de temps, je l'espère : Thérèse m'a écrit de vous garder an moins un mois.

Cet accueil, ces prévenances, m'ont tout de suite mis à l'aise ; je me suis assis près de la comtesse, nous avons parlé de vous; elle ne m'a rien dit de nos malheurs ; mais j'ai bien compris, à son air, aux inflexions de sa voix, qu'elle y songeait et qu'elle voulait me témoigner la part qu'elle y prenait à force de bien veillance. Au bout d'une demi -heure nous étions comme d'anciens amis. De temps en temps elle regardait la pendule avec inquiétude et me disait : Mon Dieu ! je ne suis pas tranquille! ma sœur et quelques dames qui

esoHess. 159

nous font le plaisir de passer cette semaine au château, sont allées se promener à cheval dans la forêt, et je ne les vois pas revenir !

Enfin, un tumulte joyeux et le pas des chevaux annonça le retour de la cavalcade. Prèsqu'aussitôt mademoiselle Hélène entra suivie de ces dames et vint embrasser sa sœur d*un air presque craintif. La comtesse était redevenue grave, elle me jeta un petit coup d*œil, comme pour me dire : Je vais gronder celte enfant ; puis elle s'écria : Mon Dieu ! Hélène, que vous m'avez causé de souci ! est-il possible que vous soyez aussi folle ! je suis sûre que vous avez voulu mener ces dames jusqu'au rocher des Deux-Sœurs.

Mademoiselle Hélène avait détaché son chapeau, et ses cheveux blonds tombaient en désordre le long de ses joues animées par Témotion et la rapidité de la course ; elle avait en ce moment un petit air mutin et embarrassé, Tair d'un enfant qui craint d'être grondé et qui veut pourtant faire à sa tête.

— Ah ! je ne pensais pas que le rocher des Deux-Sœurs fût si loin, répondit-elle en se rapprochant de la comtesse, et en lui présentant ses belles joues toutes moites; si tu savais, Régine, comme nous sommes fatiguées !

160 filOftOBS.

— Méchanle enfant I dit madame d*Aire avec un sourire ; puis elle me présenta à sa sceur. Mademoiselle d*£ntrevaux m'adressa quelques paroles gracieuses et disparut avec ces dames pour aller faire une autre toilette ; je me trouvai de nouveau seul avec la comtesse.

-- Elle est le bonheur, Teçpoir de ma vie !

me dit madame d'Aire en suivant sa sœur du regard, je n*ai plus qu'elle au monde! Oh! si elle n'était pas heureuse !

Ceci fut dit d'un ton si plaintif et si doux, que je me sentis ému jusques au fond de Tâme. En effet, cette pauvre femme, infirme, toujours malade, n'a plus d'autre bonheur, d'autre avenir que celui de sa sœur.

— Eh ! que pouvez>vous craindre? lui dis-je; mademoiselle Hélène entre dans la vie avec toutes les chances de bonheur ; vous la donnerez à un homme digne d'elle.

— C'est elle qui le choisira , me répondit madame d'Aire en hochant la tête. Dieu fasse qu'elle ne se trompe pas l

Au bout d'un quart d'heure ces dames revinrent ; mademoiselle Hélène avait mis une robe de mousseline blanche et des nœuds bleus dans ses cheveux ; cette simple toilette allait bien à sa figure gracieuse, presque enfantine. Elle

GI0BGB8. 161

n^est pas belle comme sa sœur, elle n'est pas même régulièrement jolie, maïs il y a en elle un certain charme que la comtesse n'a jamais dû avoir. Sa taille est petite, frêle et déliée, ses cheveux d*un blond doux forment un charmant contraste avec ses sourcils élevés, et hardiment dessinés sur son front large et pur; elle a des mains admirables, longues, blanches, transparentes, des mains de madone, et une grâce exquise dans sa façon de marcher, de 8*asseoir, de se relever. Sa physionomie est vive, enjouée; on voit bien que les larmes n'ont jamais voilé ce regard si naïf et si doux; il y a en elle comme une plénitude d'existence et de félicité ; elle jouit de ses avantages sans y penser, elle se laisse aller à la vie que le ciel lui a faite si belle ; elle est heureuse. Cela fait du bien, Thérèse, de reposer ainsi sa vue sur un être si pur et si charmant, sur cette vivante image du bonheur.

Cette première soirée s'écolila pour moi comme en famille, bien que je visse pour la première fois le monde qui m'entourait. On Gt de la musique, puis une lecture. Les dames que madame d'Aire a réunies aux Charmilles appartiennent à la société élégante et aristocratique du faubourg Saint-Germain: elles ont

103 6K0RGB8.

toutes ce charme, cette dignité, cette grâce aisée et naturelle qu*on ne trouve que dans un certain monde. Quant aux hommes, je ne tous en parle pas ; ils ne sont que deux : un vieux chevalier de Malte, sans cesse à Taffût de quelqu'un qui veuille faire sa partie de piquet, pour laquelle ces dames se dévouent tour à tour, et un grand jeune homme insignifiant, qui est tout le jour à la chasse , et parle plus souvent à Lara qu'à qui que ce soit.

Dès le lendemain de mon arrivée, j*ai repris les travaux dont je m'occupe à Paris; madame d'Aire Ta exigé ; elle veut, dit-elle, que je sois ici comme chez moi. Hélas!... J'ai donc étalé mes papiers, mes livres de droil, et j'étudie comme dans ma chambre de la rue des Maçons* Sorbonne; mais quelle différence! quel contraste! Ici j'ai du courage, et ma tâche me semble aisée. Après ces heures d'application et de travail, de douces distractions m'attendent. Je descends au salon ; madame d'Aire me fait venir près de son fauteuil, et s'informe de mes occupations de la journée ; mademoiselle Hélène me fait part des projets qu'on a pour la soirée ; je retrouve presque mon heureuse vie d'autrefois, quand j'étais à Roqueville, entre mon père et vous, Thérèse,

GBOEfiBS. 1 03

Parfois je sors seul pour faire une courte promenade. Il y a dans les jardins un espalier couvert de treilles qui ressemble à cet endroit qu'on avait nommé le préau de M. le marquis.

C*est là que j'aime à venir m*asseoir le matin quand on n'est pas encore levé au château. La fenêtre de ma chambre s'ouvre, de ce côté, sur une petite terrasse qui a l'apparence d'un reste de forliGcations. Cette partie des bâtiments est la plus pittoresque et la plus ancienne. Une tourelle octogone , surmontée d'un toit d'ardoises, en coupe l'angle, et s'avance parallèlement à la terrasse dont elle est séparée par une espèce d'abime au fond duquel croissent des broussailles. Un lierre étend ses rameaux tenaces sur les pierres rongées, et rampe jusqu'à Togive d'une fenêtre appuyée sur un léger balcon.

Un matin que j'étais assis sous le mur de la terrasse, à l'ombre des vignes qui commencent à déplisser leurs pampres, j'aperçus avec quelque surprise une figure svelte qui s'avançait le long du jardin; c'était Hélène. Elle vint à moi.

— Déjà levé , monsieur ! me dit-elle, avec son air gracieux et riant ; comme vous êtes Diatinal ! On voit bien que vous avez longtemps habité la campagne.

164 GK0KGI8.

C'était la première fois qu'elle semblait connaître ma situation passée et s'en souvenir; apparemment elle eut regret de me Tavoir rappelée; car tout de suite elle ajouta :

— N'est-ce pas que c*est un grand bonheur de vivre à la campagne ? pour moi, je ne suis jamais si heureuse qu'ici; je voudrais y rester toujours.

— Même en hiver, mademoiselle? lui dîs-je d'un air un peu incrédule, même lorsqu'il n'y a plus ni fleurs, ni feuillages, que la terre est couverte de neige et que Paris est si beau, que les bals sont si brillants?

— Le bal, répondit-elle avec une sorte d'émotion, oui! c'est beau! Mais cette musique, ces lumières, ce tumulte, ces parfums, tout cela fatigue et trouble l'esprit. On en revient la tête agitée, malade... Non, je n'aime plus le bal!

Certainement, il y avait une arrière-pensée sous ces paroles ; laquelle ! je ne pus le deviner. Hélène fit quelques pas et reprit en levant la vue :

— N'est-ce pas que l'aspect du château est tout à fait romantique de ce c6té ? Cette tour est fort ancienne; on assure qu'elle est du temps de Saint-Louis. Ne vous semble-t-il pas, à voir

ses sombres murailles, ses antiques fenêtres et ses vîtrières de plomb, qu'elle n'est habitée que par des chauves-souris , et que les araignées y filent en paix depuis des siècles? Eh bien! pas du tout; ces ?ieux murs renferment au contraire la pièce la mieux ornée, la plus riche du château; c'est là qu'est la bibliothèque. Vous n'y êtes pas encore allé, peut-être? aujourd'hui, il faut y monter.

— Sans doute, mademoiselle, c'est un lieu de prédilection pour vous? lui dis-je.

— £h! eh! pas trop, me répondit -elle en riant ; il n'y a que des livres sérieux , et ma sœur dit que je n'aime que les ouvrages frivoles. C'est vrai, pourtant !

Après le déjeuner, je montai à la bibliothèque : c'est une vaste pièce, décorée avec un luxe sévère ; au fond il y a une seconde pièce, un charmant boudoir, dont la fenêtre s'ouvre précisément à la hauteur du parapet de la terrasse ; on pourrait se parler face à face d'un endroit à l'autre, et presque se donner la main ; il y aurait cependant un abîme entre les deux interlocuteurs, une profondeur de vingt toises entre deux murs parallèles , au pied desquels des ronces épineuses rampent entre les pierres.

Le même jour , nous avons fait une prome-

Page 1