‹ FabianaChapitre 57 sur 68 · DEUX AMIS · texte numérisé non relu

DEUX AMIS

Georges quitta les Charmilles sans avoir revu Hélène; il profita avec un triste courage de l'indisposition qui la retenait dans sa chambre pour se dispenser de lui faire ses adieux. Il partit dévoré de regrets, le cœur plein de souvenirs ; plus malheureux cent fois que pendant ses plus tristes jours de découragement et d'ennui. Lara semblait comprendre le morne abattement de son maître. Quand ils rentrèrent tous deux dans Tobscure petite chambre de

rhdtel Beauscjour, il vint se coucher devant le vieux fauteuil oii Georges s'asseyait ordi- Daîreroent, et répondit à peine au joyeux accueil de Glodomir, qui le caressait et secouait les deux mains de Georges en s*écriant :

— C'est vous, mon voisin ! déjà de retour !

Est-ce que vous ne vous êtes pas amusé là-bas? Mon Dieu, que je suis aise de vous revoir !

Puis s*apercevant que Georges avait Tair souffrant et abattu, il ajouta : Vous me raconterez tout cela demain ; à présent, il faut vous coucher. Bonne nuit! bonne nuit! je viendrai vous voir avant le déjeuner.

Lorsque Clodomir revint le lendemain matin, il trouva Georges dans son lit, pâle, les yeux cernes et allumés parla fièvre; les mains sèches et brûlantes.

— Qu'est-ce donc que ceci, mon voisin?

s*écriat il avec inquiétude ; Tair de la campagne ne vous a pas été du tout favorable, à ce qu'il me parait. Vous ne vous portez pas bien.

— Ce n'est rien , répondit Georges avec effort; la fatigue... J'ai beaucoup chassé... Ensuite, le voyage...

— Un voyage de dix-sept lieues, ce n'est pourtant pas le diable ! et par le bateau à vapeur encore... Quant à la chasse, c'est diffé-

rent. Vous aurez pris une courbature. Vous ayez mal à la tête, n'est-ce pas?

— Oui, j'ëprbuve un grand accablement; le jour me fatigue; voulez-vous fermer les rideaux? répondit Georges, en passant la main sur ses yeux avec un long soupir.

— Hum ! se dit Clodomir en tirant le morceau de calicot bleu et blanc, ceci est plus grave qu'une courbature peut-être : j*aurais dû me faire médecin comme j'en avais le projet... Bon ! voilà la bordure qui me reste dans la main ! horrible barraque, va !

Il revint près de Georges et lui dit en le regardant avec sollicitude : Allons, cela ne sera rien; nous allons vous soigner, vous guérir... J'ai un ami qui est médecin, un habile médecin ; nous le ferons venir si ce mal continue ; moi je serai votre garde-malade, et tout d'abord je m'installe...

A ces mots il sortit vivement et revint un instant après, traînant après lui son fauteuil et son oreiller qu'il mit sous la tète de Georges; puis il alla chercher un vieux volume in-12, tiré du cabinet de lecture dont il avait épuisé toutes les nouveautés, et fit un verre d'eau sucrée pour le malade. Quand il eut fini tous ses préparatifs, il dit à Georges : Mon voisin,

me Yoîlà : si vous avez sommeil , dormez ; si vous avez besoin de quelque chose, demandez; si vous voulez parler, je vous écoute ; si vous n*avez rien à me dire, j'ai là un méchant roman qui me tiendra compagnie. Figurez-vous bien enfin que je suis votre garde-malade et agissez en conséquence.

>- Merci, mon ami, dit Georges en lui tendant la main.

— Tenez, mon voisin, reprit Clodomir d*une voix plus émue, je ne sais rien de triste comme d'être malade et de rester seul ; moi d'abord j'en mourrais ! 11 n'y aurait pas besoin de médecin pour m'enterrer; ça ne serait pas dr61e ! Eh bien ! Lara, ajouta-t-il, en se tournant vers le chien qui , couché devant le lit, regardait tristement son maître, tu n*es pas malade toi, mon garçon !

A ces mots il Tattira à lui comme pour le caresser et prit une de ses pattes dont il regarda attentivement le dessous, hum! pensa-t* il, ces pattes- là n'ont pas énormément battu le terrain!

Alors Clodomir posa son livre et fit tant et de si étonnantes histoires, il fut si plaisant en racontant ses querelles, ses amours, ses grands paris au billard, ses bals masqués, que Geor-

SOH GIOSGES.

ges, un peu distrait de ses souveDirs, écouta d abord et finit insensiblement par tomber dans une sorte de somnolence. Bientôt une respiration plus égale et plus lente souleva sa poitrine, son visage se couvrit d'une moiteur légère, et ses joues reprirent leur brune pâleur.

— Enfin , il dort ! pensa Clodomir, ce n'est pas sans peine ! Quand j'étais petit, ma bonne me faisait comme cela des histoire^; j*ctais trèsdifficile à endormir; mais , ma foi ! Roqueville m'aurait encore rendu des points... Ici, Lara!

Lara releva vivement sa bonne grosse tète.

Clodomir avait fait un geste bien connu ; il avait mis la main dans la poche de sa robe de chambre pour en tirer un morceau de sucre.

— Voyons, Lara, reprit il, dis-moi la vérité; je suis bien sûr que tu ne mentiras pas. Nous n'avons pas beaucoup chassé, nous n'avons presque pas chassé; tes quatre pattes me le disent. Dix-sept lieues par le bateau à vapeur! Ce n'est pas non plus la fatigue du voyage qui cause ce mal subit. £t nos bottes, voyons nos bottes ! Elles n'ont guère plus fatigué que les pattes de Lara. Impossible donc que nous ayons une courbature, suite d'un exercice violent que nous n'avons pas pris ! Nous étions dans une maison riche, bien accueilli, choyé, amusé.

nous pourions nous croire chez nous ou à peu près. Nous étions partis pour un mois, et nous revenons prëcipitaroment au bout de quinze jours. Il y a quelque chose là-dessous.

En achevant ces déductions profondes, Clodomir se frappa le front et ajouta, en regardant la figure endormie de Georges : G*est là que nous avons mal, et nous dissimulons ! Au fait, s'il n*a pas encore confiance en moi ! Dis donc, Lara, qu'est-ce que nous pourrions faire pour nous amuser? si nous fumions une pipe? c'està-dire, non, je retire ma proposition. Si j'écrivais au papa? bah ! je n'ai rien de nouveau à lui dire. Lara, mon ami, nous allons lire Floratine ou les Mystères de la caverne. Couche-toi là et dors, vous serez deux; peut-être bien nous serons trois dans le moment

Il s'enfonça dans son fauteuil et commença sa lecture, non sans tourner souvent un regard plein de sollicitude sur Georges. Lara se tenait immobile à ses pieds, et ne détournait pas de dessus son maître ses grands yeux intelligents et tristes. Le tableau était réellement touchant : ce pauvre Clodomir, si bruyant, si grand parleur, ne tenant jamais en place, et qui, maintenant , s'inquiétait du frôlement de la page qu'il allait tourner; ce chien , fou , remuant

810 GI0RGE8.

comme tous ceux de sa race, couché, tapis dans son recoin, n*osant plus bouger, et sous les rideaux, le pauvre Georges, endormi, malade et garde par ses deux amis. En effet , c'étaient deux amis vrais , désintéressés , qui lui restaient à rheure des regrets, de la solitude, de la douleur, des souffrances cruelles du corps et de rame.

Georges s'éveilla bientôt, et promena un regard moins abattu autour de lui.

— Eh bien î dit Clodomir, comment allonsnous ?

— Mieux , mon ami , merci. Il me semble que j'ai dormi longtemps; quelle heure est-il?

— Midi, répondit Du millet en regardant la pendule; pas possible!... Ah! bah! voilà la vingtième fois que je suis attrapé par cette patraque ! Attendez, je vais chercher Thorloge que m*a donnée mon père. Si nous avions besoin d'une bassinoire, elle peut servir à deux fins.

— Mon bon voisin , dit Georges quand Damillet revint, que je suis reconnaissant de vos soins ! Cela fait tant de bien d'être aimé, d'être plaint quand on souffre ! Heureusement, je ne suis pas tombé malade là-bas !

-^ Je crois bien que von s en avez rapporté

tout votre mal, ditClodomir en hochant la tète; vous avez des soucis...

— Des peines cruelles, il est vrai, répondit ' Georges avec amertume; c'est ma faute, je suis allé les chercher! Dumillet, savez-vous qui j'ai rencontré aux Charmilles? M. de Roqueville- Bearn !

— Roqueville-Bearn! répéta Clodomir étonné; ce doit être un de vos parents. Eh hien ! cela ne vous a pas fait plaisir ?

— Vous ne savez paSi.. c'est vrai... ma pauvre tête se perd , je commence par la fin , dit Georges en passant la main sur son front ; je vais vous faire l'histoire des Roqueville-Bearn; écoutez !

11 conta alors en quelques mots Thistoire du procès. A la fin du récit, Clodomir laissa échapper une exclamation énergique, et dit d*un air convaincu : Je comprends que cette rencontre a dû vous ôter tout l'agrément de votre voyage.

— Ce n'est pas tout encore, reprit Georges; si vous saviez !...

— Je parie que vous êtes amoureux ! s'écria Clodomir, frappé d'un soupçon subit.

— Oui , répondit Georges d^une voix plus basse, j'aime comme un fou, j*aime sans espoir une jeune fille, belle, riche, enviée, et qui peut

â 1 3 U0BGS8.

choisir entre les plos grands partis de France. Celui qu'elle a préféré est maintenant aurCharmilles. Tout est convenu , arrangé entre les deux familles; elle se mariera bientôt...

— Bab ! bah ! interrompit Clodomîr , il n*y a rien de fait tant qu*on n*est pas revenu de la mairie et de Téglise. Qu*a-t-il de plus que vous, ce prétendu? Il est riche; mais puisqu'elle Test aussi, elle ne doit pas trop regarder à cela. H est noble ? et vous l n*étes-vous pas le comte de Roqueville, d'une des plus grandes familles de la Normandie? Quant à la figure, je ne le con< nais pas ; mais là, sans flatterie, je doute qu'il soit mieux que vous. A votre place , mon voisin, je n'aurais pas quitté la partie ; je serais resté, je serais resté, certainement !

— Hélas! pour être témoin de mon malheur!

— Du tout, du tout ; pour essayer de l'emporter sur un rival odieux ! Vous ne savez pas, mon voisin , ce que c'est que la volonté en amour. Il faut que je vous cite à ce propos un exemple, une aventure qui m'est arrivée à moi. Figurez -vous que j'étais amoureux d'une petite fleuriste, jolie, comme les amours, Paméla ; une enfant adorable; des yeux longs comme le doigt, des cils noirs, des cheveux blonds, des

fiEORGSSk S 15

maios blanches, une vraie perle enfin. J*en devins hébété, je ne mangeais plus, je ne lisais plus, je ne fumais plus; je tournais en Nabuchodonosor. Je me présente ; on ne me reçoit ni bien ni mal. Il y avait là un grand diable assez bien bâti, qui lui faisait les yeux doux en pure perte depuis trois mois, et un petit brun gentil, frisé, pommadé, avec des jabots et des manchettes retournées, dont elle semblait écouter plus volontiers les soupirs. Diable ! dis-je d abord, ça n*est pas dr61e ! J^étais desespéré. Mais tout d*un coup je réfléchis, je me dis : Ce monsieur est bien, je ne suis pas mal; il aime Paméla, je Taime aussi ; il est là, on ne m'a pas encore renvoyé. Essayons ; c*est au petit bonheur. Je ne quittai donc pas la place. D*abord , j*eus de mauvais moments, Paméla disait de ces petits mots et laissait voir pour mon rival de ces préférences qui vous font sécher le cœur de jalousie; mais je tenais bon. A la fin, elle s'aperçut que le petit brun n'était qu'un paltoquet, capable de compromettre une jeune fille par ses bavardages, un égoïste, un débauché, tandis que moi j'avais la réputation d'un garçon rangé, d'un bon enfant. Elle finit par m'aimer, cette pauvre Paméla, et je ne l'ai pas rendue malheureuse,

je in*en flatte ! nous vivions tranquilles et contents comme deux petits anges !

— Mais cela n*a pas duré? demanda Georges avec intérêt.

— Hélas! ce ne fut ni sa faute ni la mienne, répondit Glodomir en passant son foulard sur ses yeux, la pauvre enfant est morte. Je ne Tai pas quittée jusqu'au dernier moment; j*ai eu son dernier soupir ! Une si charmante créature que j*aimais tant! J'ai failli en perdre la raison. Et maintenant encore quand j*y songe ! Allez, ça n*est pas drùle !

— Mon pauvre ami, dit Georges, vous le voyez bien, chacun a ses peines ici -bas, même vous, rhomme le plus heureux de la terre.

— G'est pourtant vrai ! allons ! qu'avais je besoin de me remémorer tout cela pour vous attrister encore davantage ! Parlons de vous. Il faut d*abord vous soigner, vous rétablir; puis nous verrons ; en attendant, vous me raconterez vos peines, cela soulage et fait passer le temps. Tenez, il est déjà près de cinq heures. Ici, Lara; nous allons diner ensemble, mon garçon, puis nous reviendrons ici faire la veillée ; ça te va, n'est-ce pas ?

Le lendemain, Georges était mieux, il essaya de reprendre ses livres, son travail ordinaire.

fiEORGKS. 315

Mais son esprit, préoccupé d'une idée ûne^ ne pouvait s'arrêter à rien : il ne pouvait songer qu'à ce passé si proche encore de lui , et qui dominait le souvenir de tous les événements de sa vie. La tète blonde d'Hélène semblait passer devant ses yeux fermés ; il la revoyait tantôt souriante et radieuse comme pendant les premiers jours de son arrivée aux Charmilles, tantôt pâle et baignée de larmes, comme il l'avait surprise dans le labyrinthe. Glodomir le trouva plongé dans cette rêverie sombre, et comprit qu'il essaierait vainement de l'en distraire.

— Mon voisin, dit-il, vous n'avez pas besoin de moi? je vais promener Lara. Tandis que vous serez seul, vous devriez bien écrire à cette bonne madame Neal, dont vous avez encore eu une lettre ce matin ^ elle est en peine de vous peut-être, ainsi que votre père...

— Vous avez raison, Dumillet, dit vivement Georges ; comme je les oubliais tous deux !

11 repoussa ses livres, prit la plume et écrivit :

<i Paris, le 20 juin 18...

» £n ce moment, Thérèse, vous attendez peut-être une lettre de moi, datée des Char-

Page 1