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Hélène est d'une mortelle tristesse, elle veut toujours être seule, et il est aisé de voir qu'elle pleure souvent. La comtesse est désolée ; elle ne comprend rien à la situation d'esprit de sa sœur et elle en est venue à faire des conjectures absurdes, à croire qu'Hélène a fait un choix qu'elle n'ose avouer. . .
— Oh! non, non! c'est impossible, interrompit Georges.
— Je le crois aussi ; pourtant, elle avait un [ornent préféré ce M. de Bearn...
- Et vous pensez qu'elle l'aime peut-être, mAlgré son ton vulgaire, son esprit grossier, sef vices? s'écria Georges avec amertume.
— Je ne dis pas cela ; ce serait si étrange ! fne jeune fille si charmante et si pure aimer ^e débauché de mauvaise compagnie, cette es-
^ pèce de tambour major en gants jaunes et en bottes vernies ! Cependant le cœur des femmes est sujet a de si bizarres caprices, qu'en vérité tout est possible, M. de Roqueville. Nous avons dit tant de mal de ce M. de Bearn, moi surtout, que* si Hélène avait le malheur de l'aimer, elle n'oserait pas le dire.
— Pas même à sa sœur?
. — A sa sœur moins qu'à toute autre personne. Ceci est encore une des bizarreries du
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caractère d'Hélène; elle craint la comtesse; elle ne lui a jamais adressé aucune de ses petites confidences de jeune fille ; jamais elle ne. lui a parlé la première de ce qui Tintéressait, de ce qui préoccupait son esprit ou son cœur; il a toujours fallu que madame d'Aire le devi-t nât, et cette fois sa pénétration se trouve toul h fait en défaut»
— Ah ! pensa Georges, si j'étais près d'ell|e à toute heure, si j'avais la plus petite p1a< dans son affection, dans son intimité, je la coi prendrais mieux !
— Je retournerai la semaine prochaine ajlnx Charmilles , reprit madame Dufoourjas ; estlœ que vous ne viendrez pas vous-même y fail une seconde visite ?
— Moi, madame I s'écria Georges avec uni sorte de frayeur qui fit sourire la vieille dame.
— Pourquoi pas, mon cher fils? répliquat-elle; la comtesse m'a expressément chargée de vous y inviter, elle vous attend ; il faut venir, vous dis-je ; pourquoi vous y refuseriez -vous?
— Eh! ne le savez -vous pas, madame? répondit Georges d*une voix altérée; n*aveZ'VOus pas deviné que j'aime mademoiselle d*£ntrevaux et que cet amour, cette folie m'a déjà rendu hien malheureux ? Ce n'est pas auprès
d'elle, eo la voyant tous les jours, que je m'en guérirai.
— C'est vrai ! dit madame Dubourjas d'un air convaincu; mais enGn qui sait?
Elle réfléchit un peu, puis elle ajouta gravement : M. de Roquevilie, j*aî Texpérience du monde, je connais jusqu'à un certain point le cœur des femmes , mon amitié pour vous est vive et sincère; voulez-vous suivre mes conseils et vous fîer à moi ?
— Oui, madame, répondit Georges en baisant la main un peu sèche, mais encore fine et blanche, qu'elle lui tendait.
— Eh bien ! reprit-elle, attendez encore deux mois ; puis, si rien n'est changé, si Hélène n'a pas pris une nouvelle détermination, si elle persiste dans ses refus, revenez aux Charmilles.
— Oui, je vous le promets, madame, répondît Georges, pénétré malgré lui d'un vague espoir. Dans deux mois, aux Charmilles !
AUX CRABMILLES.
- Quelques jours avant la fin de Tannée scolaire, Georges retourna à Neufchàtel. Pour la première fois, depuis bien longtemps, il eut un mouvement de joie vive et sans mélange; il oublia un moment son amour en embrassant son père et Thérèse, et, le soir de son arrivée, il fut presque heureux en se retrouvant assis à sa place accoutumée , à la place qu*il avait laissée vide près du foyer paternel. Mais cette première impression s*effaça promptement et
il demeura livré aux anxiétés, aux alternatives terribles de découragement, et d'espoir qui le dévoraient depuis près de deux mois. Thérèse elle même ne pouvait calmer ces craintes, cette sourde impatience qui le minait. Les lettres qu'elle recevait de madame d*Aire étaient assez rares et ne disaient presque rien d'Hélène. La comtesse parlait vaguement d'elle-même et des soucis de sa position; mais il était aisé de voir qu'elle avait ses peines et que l'avenir de sa soeur rinquiétait. Elle terminait toutes ses lettres en invitant la famille de Roqueville à venir passer quelque temps aux Charmilles. EnOn , une lettre de madame Dubourjas arriva ; elle écrivait à Georges :
« Vous rappelez-vous votre promesse, monsieur? il serait temps de la remplir. Nous sommes ici trois femmes tout à fait seules , et la vie que nous menons est horriblement triste.
Venez donc visiter notre solitude ; les soirées sont longues déjà ; nous ferons des lectures, d'interminables parties de piquet; enfin, vous partagerez tous nos plaisirs. Madame d'Aire compte que vous vous rendrez sur-le-champ à son invitation, et moi je vous attends. Partez, partez donc M. le comte , tout le monde ici sera content de vous revoir. »
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— Nous ne pouvons pas vous accompagner, mon cher enfant, dît Thérèse après avoir lu cette invitation pressante; votre père ne se décidera pas ainsi, du jour au lendemain, à faire un voyage de soixante lieues; mais nous irons vous rejoindre, M. Thevenet viendra sans doute avec nous jusqu'à Paris : vous savez ce qu'il a en tète pour vous ?
— Oui , répondit Georges ; oui , Thérèse , c*est un hon et vigilant ami que Thevenet ; il songe à ma fortune , hélas !
— D autres songent à votre bonheur, Georges, vous le voyez.
— Je serais fou sî j*avais le moindre espoir, dit-il tristement, et pourtant je pars. II y a en moi quelque chose d'irrésistible qui m'entraîne. Est-ce la main de la Providence, mon Dieu ! On bien vais-je achever de me briser contre les obstacles qui me séparent d'elle !
Deux jours plus tard , Georges arrivait aux Charmilles. C'était le soir, par un de ces temps doux et nébuleux de la fin de septembre, qui sont comme l'adieu des beaux jours. La longue avenue était déserte; une brume légère ondulait à la cime des arbres et voilait la pâle lune, dont le disque montait à l'horizon. Les toits ardoisés du château se confondaient avec les