S54 6B0B6ES
faut que tu saches tout, ma sœur, pour que tu ne m'accuses pas d'ingratitude, pour que tu me pardonnes quand je t'aurai abandonnée...
» Il y a un an, Régine, j'étais une heureuse jeune fille; je venais, conGante et fîère, prendre ma place dans le monde, la place si belle et si enviée que la Providence m*y avait donnée. Le jour ou j'y parus pour la première fois, j'étais secrètement enivrée d'une folle joie; j'allais d*un cœur avide au-devant des émotions nouvelles que m'offrait ce brillant spectacle; cette scène animée, ce tumulte qui m'emportait comme à travers des régions inconnues; la musique, l'éclat des lumières, l'air ardent et parfumé, la danse , tous les prestiges du bal, agissaient sur mon imagination; c'est au milieu de cette espèce de ravissement que je vis pour la première fois M. de Bearn. Ma sœur, tu n'étais pas là Avant la fin du bal, cet homme
osa me dire qu*il m'aimait...
}> Depuis ce jour je le revis souvent dans le monde. Sa présence me causait une sorte d'émotion, son souvenir me préoccupait ; je crus
que je l'aimais Je me trompais, Régine!
Nous pouvions nous parler à peine au milieu de la foule clairvoyante et curieuse qui nous environnait ; mais un jour il m'écrivit et j'eus
la faiblesse de lui répondre; ce fui uoe grande faute, une faute que j*ai payée de tout le bonheur de ma vie... Celte correspondance dura tout rhiver; elle me trompait sur Tesprit et sur le caractère de M. de Bearn, elle me le montrait sous un faux jour... Je ne l'ai connu véritablement que quand je Tai vu de près aux
Charmilles Tu te rappelles, ma sœur, cette
fête que tu donnas et le séjour que M. de Bearn fit ici. Dès qu'il fut admis dans notre intimité il ne me parut plus le même homme, je découvris tout à coup ses ridicules, ses défauts, ses vices ; je compris que je ne Taimais pas, que je ne l'avais jamais aimé 11 s'aperçut sur-lechamp de ce changement et m'en demanda l'explication ; je la lui donnai franchement, je lui avouai que je m'étais trompée, que je n'avais point pour lui d'amour; je le suppliai de renoncer à moi, de me rendre ces lettres que j'avais eu la coupable imprudence de lui écrire... Cet homme alors fut sans générosité, sans merci!... 11 s'éloigna, mais il osa m'écrire encore; il me poursuivit de sa jalousie, de ses menaces... Et pourtant je n'avais rien à me reprocher, Régine, rien que ces lettres où je ne lui faisais aucune promesse, qui ne contenaient que quelques phrases romanesques
2!)C «£0B6£fl.
comme il en passe par la tète de toutes les jeunes filles... Mais, lui, il persistait à y voir un engagement. Que jai pleuré alors, mon Dieu!...
» Ce fut sur ces entrefaites que M. de Mal valat revint aux. Charmilles avec sa mère. Je devinai que c'était là Thomme de ton choix, ma sœur, et je compris que tu savais mieux que moi-même ce qui pouvait assurer mon bonheur. D'abord, je n'avais été frappée que de la noble figure, des manières élégantes de M. de Malvalat; mais je découvris bientôt en lui toutes les qualités de cœur et d'esprit que je désirais dans celui qui devait être mon guide et mon ami pour toute la vie ; je sentis que je serais heureuse avec lui, que mon cœur le préférait...
)i J'eus le courage de l'écrire à M. de Bearn, de lui dire mes sentiments, mes espérances, ma détermination, d'implorer sa générosité et de lui redemander une dernière fois ces fatales lettres. Alors il me répondit qu'il consentirait à me les rendre si je voulais avoir avec lui un dernier et secret entretien. Cette condition m'effraya...; d'abord je refusai; M. de Beara vint lui-même me la renouveler. Régine, il y allait de ma sécurité, de tout mon avenir, car
GE0BGB8. 257
je lie voulais prendre aucun engagement avec M. de Malvalat avant d'avoir anéanti ces lettres... Je consentis à ce funeste rendez* vous... Le soir même de la visite de M. de Bearn, à dix heures, j^allat dans la bibliothèque , oii il m'attendait. Cet homme n'avait alors d'autre intention arrêtée que celle de m'accabler de ses. reproches avant de me quitter pour toujours; j'en suis convaincue...; il ne songeait pas à une autre vengeance. Une épouvantable fatalité en décida autrement : le portefeuille qui contenait mes lettres était entre mes mains ; je suppliai M. de Bearn de s'éloigner. Peut-être avait-il déjà regret de cette restitution qu'il venait de me faire.
» Je vais partir, dit-il avec violence ; je vais céder la place à un autre plus heureux que moi; c'est la première fois que Gaston de Bearn aura été joué par une femme...; c'est la première fois qu'il se laisse gagner par ces supplications, par ces larmes menteuses... Mais souvenez-vous qu'il s'en est déjà repenti ?
;t En ce moment j'entendis au bas de l'escalier un bruit de pas, et presque aussitôt la voix de M. de Malvalat qui disait :
n Vous êtes déjà moq^^tl^h^ut, M. de Roqueville ? * '