II. ARNAUD
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)» Mon sang se glaça, ma langue ne put articuler une seule parole ; je fis signe à M. de Beam que quelqu'un montait, que nous allions être surpris , et je restai terrifiée devant loi. Alors, avec une présence d'esprit singulière il éteignit le flambeau posé sur la table, me saisit dans ses bras et m'emporta dans le cabinet , dont il n'eut que le temps de fermer la porte. Au même instant on entra dans la bibliothèque... Oh ! ma sœur, ma sœur, ce qui se passa alors fut un malheur, un crime épouvantable.
M. de Malvalat et M. de Roqueville étaient là, ils parlèrent de M. de Bearn, il entendit tout. Je ne le voyais pas, mais sa respiration haute et précipitée annonçait une violente colère; il fit un pas vers la porte. Je ne pouvais lui parler. Je saisis son bras , je voulais le retenir. Alors il se saisit de moi. Une pensée infernale lui vint. J'étais à sa merci , un seul cri m'eût perdue. Je ne pouvais même l'implorer, le supplier; on m'aurait entendue. Je tombai à ses genoux, je mouillai ses mains de mes larmes, j'étouffai mes sanglots contre ses bras qui tentaient de me relever. Tout fut inutile; il fallait choisir entre la honte d'être surprise avec cet homme ou le secret déshonneur de lui appartenir... Je fus déshonorée!... :»
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A ce mot, la lettre tomba des mains de Georges; il eut froid, et son regard ëtincelant parcourut ces lieux oiî la victime avait inutilement demandé grâce à son bourreau.
Et j*étais là ! murmura-t-il, en tournant vers la porte de la bibliothèque ses yeux secs et brûlants : puis il reprit la lettre et acheva de lire.
« ••• J'étais froide, immobile comme une morte; cet homme me porta près de la fenêtre; Tair frais de la nuit me ranima. Je rouvris les yeux ; je regardai en bas , et la pensée me vint de me précipiter dans cet abîme. Ah ! Régine, s*il m*eùt poursuivie jusque-là un moment auparavant, je lui eusse échappé; je serais morte. •• Apparemment il eut peur de mon égarement et démon désespoir, car il m'éloigna violemment du balcon, et dit en refermant la fenêtre : Us sont partis , ne craignez rien ; je vais me retirer : personne ne me verra sortir d'ici. Rentrez vous-même au salon pour qu'on ne soupçonne rien.... Personne, personne au monde ne saura que vous êtes à moi, Hélène... A présent, je ne suis plus jaloux : je sais bien que vous n'épouserez pas M. de Malvalat; mon amour, donnez-moi votre main en signe de pardon...
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n Je le repoussai avec horreur... Je desoeadis seule ; je iii*en allai. Quand je rentrai au salon, j'étais comme un être sans intelligence, sans mémoire, sans jugement, et que Tinstinct seul fait mouvoir.... Je ne vis rien; je n'entendis rien de ce qui se passait autour de moi ; puis tout à coup je me sentis fort mal et j'espérai que j'allais mourir... Hélas ! on ne meurt ni de désespoir, ni de honte, puisque j'ai survécu à cet horrible malheur !
» Tu sais ce qui se passa le lendemain.
M. de Malvalat partit. Tout était fini pour moi; je restai sans espérance, sans avenir... L'avenir ! je Tavais vu si long et si beau avec l'époux que tu m'avais choisi, Régine!...
» Mais bientôt de nouvelles terreurs vinrent m'assaillir. M. de Bearn m'écrivit ; il osa me parler de son amour, de ses droits... de ses droits infâmes acquis par la violence! Il me rappelait ces lettres qu'il m'avait reprises , et qui, me disait-il, sont un trésor dont il ne se sépare plus. Il me jurait que le secret de tout ce qui s'était passé avait été fidèlement gardé par lui. Enfin il déclarait qu'il voulait me revoir... J'ai répondu à cette lettre; je lui ai encore demandé gr^ce et pitié, ma sœur; je l'ai supplié de renoncer à moi... je n'ai rien oh-
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tenu... 11 m'a seulement accorde un délai, il a fixé un terme à ce qu'il appelle mes irrésolutions; il m'a donné trois mois de trêve, à la fin desquels je dois consentir h devenir sa femme, sinon il déclarera partout , en montrant mes lettres, que j'ai été sa maîtresse. Les trois mois expirent dans huit jours !...
» Tu vois bien qu'il faut partir, ma sœur, qu'il faut que je m'aille cacher dans quelque retraite où le mépris du monde ne m'atteindra pas en face, où Gaston de Bearn ne pourra pas me suivre. Si nous avions un frère, Régine, je ne partirais pas, car il irait trouver cet homme.,.. Mais nous sommes deux pauvres femmes sans défenseur, sans appui , dont un lâche a pu briser impunément le bonheur et la vie... ?»
La lettre s'arrêtait là; Georges la posa sur le pupitre, et se prit à réfléchir, les deux mains sur ses yeux, comme s'il eût craint de revoir ces lignes qli'il venait de lire avec une si âpre curiosité, une douleur si pleine d'indignation et de rage ; puis il se leva et examina ce qui l'environnait avec une minutieuse attention, comme pour s'assurer que rien n'était dérangé et qu'Hélène ne pourrait pas s'apercevoir que quelqu'un avait pénétré dans ces lieux, où sans
doute elle reviendrait s'enfermer le lendemain pour achever sa lettre. Le sang-froid lui était tout à coup revenu; il s'approcha de la fenêtre, et sans regarder au-dessous de lui , il franchit une seconde fois Fablme; toute peur du danger avait disparu chez lui, il s'était élancé du balcon sur la terrasse avec le même calme que s*il eût passé le seuil de sa chambre , et il dit à son chien qui s'était levé avec un cri plaintif: Paix, Lara! Ne réveillons personne, et rentrons : nous avons demain à faire une forte journée !•••
Georges ne se coucha pas du reste de la nuit, il l'employa entièrement à écrire , et le matin il enferma dans le tiroir de son bureau trois longues lettres : l'une pour son père, Tautre pour Thérèse, la dernière pour M. Thevenet ; ensuite , il descendit pour demander une voiture et des chevaux de poste; Baptiste, le valet de chambre , partit sur-le-champ pour Fontainebleau ; il fallait environ trois quarts d'heure pour remplir la commission. Geoi^es alla attendre dans le jardin. Depuis longtemps, il ne s'était senti dans une disposition d'esprit si ferme et si calme. Les anxiétés, les doutes, les angoisses terribles qui le minaient depuis si longtemps, avaient enfin cessé; il connaissait
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toute retendue de son malheur, il savait le terrible secret de la destinée d*Hélène. Maintenant, il se sentait fort parce qu*il voyait sa position en face, parce qu'il savait ce qu'il espérait, ce qu'il voulait, ce que lui dictaient son honneur, son devoir et le dévouement sans bornes de son amour. Bien qu'il fût de trèsbonne heure encore, madame Dubourjas était déjà levée, elle aperçut Georges dans le jardin et vint aussitôt le rejoindre.
— Bonjour, mon cher fils, lui dit-elle affectueusement , vous avez passé une bonne nuit, à ce qu'il me parait, je vous trouve le teint animé, Tœil brillant ; voilà comme je voudrais vous voir toujours !. . . Moi, j'ai mal dormi ; j'ai rêvé toute la nuit de ce M. de Bearn.
— Ah ! dit Georges, dont les joues pâlirent a ce nom qui fit refluer tout son sang vers son cœur, c'est que nous avions parlé hier soir de cet homme !
— Et vous ne savez pas tout, reprit madame Dubourjas, hier soir ma femme de chambre^ en me déshabillant , m'a raconté les bruits de l'office; on s'y entretenait de la vie que M. de Bearn mène à Fontainebleau. Figurez- vous qu'il s*y est tout à fait établi. Il a des cbevaux, des piqueurs, une meute, et une foule d'amis