‹ FabiolaChapitre 100 sur 113 · LA JOURNÉE CRITIQUE · texte numérisé non relu

LA JOURNÉE CRITIQUE

demandez. Catulus, veillez à ce que ce corps soit brûlé ou jeté à la rivière, selon la coutume.

— Je vous supplie, seigneur, reprit la dame en insistant, par tous les droits que peut avoir sur vous la vertu d'une femme, par les pleurs qu'a pu verser sur vous la tendresse d'une mère, par les douces paroles que vous a pu prodiguer une sœur, dans les maladies ou les douleurs, par les caresses que leurs njains vous ont donuèes, je vous supplie d'acquiescer à mon humble prière. Et, quaud vous retouruerez chez vous ce soir, si vous devez rencontrer sur le seuil des filles qui baiseront vos mains, bien qu'elles soient teintes du sang d'une victime si pure, que vous seriez fier de voir vos filles lui ressembler, faites en sorte de pouvoir leur dire au moins que vous n'avez pas refusé de payer un si faible tribut à cette délicatesse virginale qu'elles estiment sans Jloute plus que tout au monde.

Un murmure de sympathie circula si hautement dans la foule, que Tertullus, pour y mettre un terme, demanda brusquement à la dame :

— Seriez-vous aussi chrétienne, par hasard? Elle hésita un instant avant de répondre :

— Non, seigneur, je ne suis pas chrétienne: mais j'avoue que, s'il est une chose au monde capable de me faire embrasser cette rehgion, c'est ce que je viens de voir aujourd'hui.

— Que voulez- vous dire?

— Je veux dire qu'il est odieux que, pour préserver la religion de l'empire, il faille mettre à mort des êtres tels que la jeune fille que vous avez frappée, — et des larmes étouiïaient sa voix, — taudis que des mGrî«»ir2$ qui déshonorent le nom et la figure de l'humanité puissent vivre et prospérer ! Ah I seigneur, vous ne savez pas quel trésor vous avez enlevé à la terre aujourd'hui ! C'était la plus pure, la plus douce et la plus sainte créature que j'aie jamais connue. Celait la fleur de notre sexe, bien que tout enfant encore. El elle vivrait en ce moment si elle n'avait pas repoussé un misérable aventurier qui avait eu l'audace de demander sa main, qui la poursuivait de ses propositions infâmes dans la retraite de sa villa, dans le sanctuaire du toit paternel et jusque dans le dernier asile de la prison où elle attendait la mort. Voilà pourquoi elle est morte, c'est qu'elle ne voulait pas livrer ses richesses et sa personne à un misérable, c'est qu'elle ne voulait pas honorer de sa main cet espion d'Asie.

Et elle montra du doigt, avec un geste de mépris, Fulvius, qui bondit en avant, s'écrianl avec fureur :

— Elle ment, elle ment impudemment et me calomnie, seigneur I Agnès a avoué ouvertement quelle était chrétienne.

— Permettez-moi, seigneur, de le confondre, reprit la dame avec une noble dignité, et regardez son visage pour y hre la preuve de ce que j'avance. N'est-il pas vrai, Fulvius, que ce matin, avant l'aube, vous avez été trouver cette douce et malheureuse enfant dans son cachot, et que là — je vous ai vu et entendu, vous le savez, ~ vous lui avez formellement promis, si elle voulait accepter votre main, non-seulement de lui sauver la vie, mais encore de lui laisser pratiquer la foi chrétienne, au mépris des ordres de l'empereur?

Fulvius se tenait immobile et pâle comme la morî i il reetait d€iH}utt

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ae même qu'un homme atteint d'une balle au cœur ou frappé par la foudre, reste debout un instant avant de tomber pour ne plus se relever. Il était comme un bomme dans l'attente de la sentence qui doit le condamner, non pas à la mort, mais au pilori perpétuel, lorsque le juge, prenant la parole :

-^ Fulvius, dit-il, ta pâleur et ton trouble sufiBsent pour confirmer l'accusation portée contre toi. Pour ce crime, je pourrais, sur l'heure, faire tomber ta tête. Mais j'aime mieux te donner un conseil : fuis à l'instant et ne te montre plus ici Fuis, et après une semblable infamie, dérobe-toi à l'indignation de tous les hommes justes et à la vengeance des dieux irrités. A l'avenir ne montre tes traits ni ici, ni au Forum, ni dans aucun lieu public de Rome. Et si tel est le désir de la noble citoyenne, j« vais sur-le-champ recueillir sa déposition contre toi. Puisje, madame, lui demanda-t-il respectueusement, puis-je avoir l'honneur de connaître votre nom ?

— Fabiola, dit-elle.

Le juge s'empressa de mettre dans ses paroles et ses manières une complaisance empressée, car il se trouvait en présence de celle qu*il espérait voir bientôt devenir sa belle-fille. « J'ai souvent entendu parler de vous, madame, dit-il, de vos hautes qualités et de vos rares vertus. De plus, vous êtes très-proche parente de l'infortunée victime de la trahison de ce misérable. Vous avez donc droit de réclamer son corps. Il esta votre disposition. » Ces paroles furent interrompues à leur début par une explosion de sifflets et de cri8,^qui saluaient la sortie de Fulvius. Il s'enfuit, pâle à la fois de honte, de peur et de rage.

Fabiola remercia le préfet avec émotion et appela Syra, l'esclave qui l'accompagnait. La suivante, de son côté, fit un signe à quelqu'un, et bientôt parurent quatre esclaves portant une litière de femme. Fabiola ne permit à personne de toucher aux reliques sacrées de la sainte martyre. Elle seule, aidée de Syra, releva ses précieux restes, les plaça sur les coussins de la litière et les couvrit du riche manteau. — Portez ce trésor à la demeure de ses parents, dit-elle; et elle suivit avec Syra ce lugubre cortège de mort. Une petite fille, tout en pleurs, lui demanda timidement si elle pouvait se joindre à elles. — Qui es-tu? demanda Fabiola. — Je suis la pauvre Emerantiana, sa sœur de lait, reprit l'enfant ; et Fabiola la prit avec elle et la conduisit en la tenant par la main.

Immédiatement après que le corps eut été enlevé, une foule de chrétiens, hommes, femmes et enfants, se précipitèrent pour recueillir sur des éponges et des linges de toile le précieux sang de la victime.

En vain les gardes voulurent les repousser à coups de fouets, de bâtons et même en se servant de leurs armes, ils se laissèrent battre, et plusieurs d'entre eux mêlèrent leur sang au sang de la sainte.

Lorsqu'un souverain, à son couronnement ou à sa première entrée dans sa ville capitale, jette à la foule, suivant une ancienne coutume, des poignées d'or et d'argent, il ne provoque pas un empressement aussi vif, pour recueillir les trésors qu'il prodigue, qu'il y en avait parmi les premiers chrétiens pour recueillir ce trésor bien plus riche à leurs yeux que l'or et les pierreries, c'est-à-dire les gouttes vermeilles qu'un martyr avait versées de »es veines pour la gloire de son Seigneur.

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Mais tous respectèrent les droits de l'un d'entre eux à en prendre la première part; c'était le diacre Reparatus qui, au péril de sa vie, était venu , une fiole à la main, pour recueillir le sang du sacrifice d'Agnès, afin de le suspendre à sa tombe comme un témoignage de si'Ti martyre.

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