DEUXIÈME PARTIE
rent et se confondirent en un seul sentiment, amer, sinistre, hideux, — la haine. Le regard ardent, le geste furieux, il éclata.
— Misérable femme! je te donne une dernière fois l'occasion d'échapper à la mort. Que choisis-tu? la vie avec moi , ou sans moi, la mort?
— La mort pour elle plutôt que la vie avec un monstre tel que toi I cria derrière lui une voix frémissante d'indignation.
— Elle l'aura! s'écria-t-il, en menaçant de son poing fermé et de son regard haineux la personne qui venait de parler, — elle l'aura, et toi aussi, toi-même, si tu viens encore une fois jeter sur mon chemin ton ombre maudite 1
Il sortit, et Fabiola demeura seule avec Agnès, pour leur dernière entrevue. Elle avait suivi pendant quelques instants, sans être observée, la scène qui se passait entre ces deux êtres que, si elle avait été chrétienne, elle eût pu appeler l'ange de la lumière et l'esprit des ténèbres. Et, en effet, si l'on peut dire qu'une créature humaine ressemble à un ange, Agnès avait cette ressemblance. Pour se préparer à la fête prochaine de ses noces avec l'Agneau, à cet instant suprême où elle allait sceller àe«^n sang, commeil l'avait fait lui-môme, le contrat d'éternel amour, elle avait revêtu par-dessus ses vêtements de deuil la robe blanche et sans tache de la fiancée. Au milieu de cetle obscure prison, éclairée pir une lampe solitaire , elle paraissait rayonnanie et presque éblouissante ; tandis que son tentateur, enveloppé dans un sombre manteau, se courbant pour sortir par l'entrée basse de 1.: cellule, ressemijlant à un démon humilié et vaincu, qui rentrait dans l'abîme des gouffres infernaux.
Quand Fabiola jeta les yeux sur le visage de sa cousine, il lui sembla qu'elle n'y avait jamais vu pareille expression de douceur. Il ne portait nulle trace de colère, de peur, do trouble ni d'agitation ; ou n'y voyait ni le rouge de l'emportement, ni la pâleur de l'effroi, ni même ces alternatives d'excitation fiévreuse ou de morbide abattement. Ses yeux avaient une expression plus douce que d'habitude, plus intelligente et plus sereine encore ; son sourire avait la même placidité joyeuse que dans les moments où les deux parentes conversaient paisiblement. Puis il y avait dans toute sa personne un air de noblesse, dans son regard et ses manières une dignité souveraine, que Fabiola comparait tout bas à cet air noble et divin, à celte atmosphère parfumée qui, dans la poésie mvthologique, servait à distinguer les hôtes des sphères célestes du comtimn des hommes 1. Ce n'était pas de l'inspiration, car la passion y faisait défaut-, mais c'était une expression telle, que Fabiola y retrouvait tous les signe? que, dans sa pensée, la noblesse, la vertu et l'int-^iigence peuvent imprimer aux traits d'une mortelle. Ce qu'elle ressentit en ce moment fut tel, que l'affection qu'elle éprouvait pour Agnès fit place à un sentiment d'une nature plus élevée où dominaient le respect et l'admiration.
Agnès lui prit les mains dans les siennes, les croisa sur sa poitrine calme et virginale, et, la regardant en face avec une ineffable douceur, lui dit:
— Fabiola, j'ai une dernière demande à vous adresser, avant de mourir; vous ne m'avez jamais rien refusé : je suis assurée que vous m'accorderez celle-ci
(1) ■ Inuiiu patuit Det*. •
248 LA JOURNÉE CRITIQUK.
— Ne me parlez pas ainsi, ma chère Agnès ; vous n'avez pas à me supplier, vous avez à m'ordonner maintenant.
— Eh bien, promettez-moi donc que vous allez immédiatement appliquer votre esprit à connaître la doctrine du christianisme. Je sais que vous l'embrasserez, et alors vous ne serez plus pour moi ce que vous êtes aujourd'hui.
— Que voulez- vous dire?
— Aveugle, aveugle, chère Fabioîa. Quand je vous regarde ainsi, je vois en vous une noble intelligence, un caractère généreux, un esprit cultivé, un sentiment moral élevé et une vie vertueuse. Que peut-on désirer de plus dans une femme? Et cependant sur toutes ces qualités splendides un nuage reste suspendu, une oiubre sinistre, l'ombre de la mort. Chassez cette ombre, dissipez ce nuage, et tout en vous sera brillant et radieux.
— Je le sens, ma chère Agnès, je le sens. Quand je suis devant vous, il me semble que je fais tache sur l'éclat qui vous environne. Et vous croyez que, en embrassant le christianisme, je deviendrai comme vous?
— Vous devez passer, Fabiola, à travers le torrent qui nous sépare — Fabiola tressaillit à ces paroles : le souvenir de son rêve lui revint à la mémoire; — des eaux rafraîchissantes couleront sur votre corps, et une huile d'allégresse embaumera votre chair ; et votre âme sera lavée et deviendra blanche comme la neige fraîchement tombée, et votre cœur sera adouci comme celui d'un enfant. Au sortir de ce bain, vous serez une nouvelle créature, et vous renaîtrez à une autre vie qui sera éternelle,
— Ne perdrai-je pas alors toutes les qualités que vous venez de louer en moi ? demanda Fabiola avec quelque inquiétude.
La jeune martyre répondit :
— De même que le jardinier choisit une plante forte et robuste, mais inutile, sur laquelle il greffe une bouture d'une autre plante plus frêle et plus tfiudre, sans pour cela que les fleurs et les fruits qui poussent sur la première lui ôtent de sa grâce, de sa grandeur ou de sa force première ; de même, la nouvelle vie que vous recevrez ennoblira, élèvera et sanctifiera, — ce dernier mot est de ceux qu'il ne vous est pas encore donné de comprendre, — toutes les qualités précieuses que la nature et l'éducation ont mises en vous. Quelle admirable femme le christianisme fera de vous, Fabiola I
— C'est un monde nouveau pour moi que celui que vous me découvrez là, chère Agnès. Oh I pourquoi faut-il que vous me quittiez, alors que je suis encore sur le seuil extérieur ?
— Écoutez 1 s'écria Agnès dans une extase de joie. Ils viennent, ils viennent I Entendez-vous le pas mesuré des soldats dans la galerie? Ce sont les témoins de mon mariage qui viennent me chercher.. Mais je vois là haut les compagnes de mon Fiancé qui viennent à moi dans leurs robes blanches et portées sur les nuages que dore le soleil levant : Elles me font signe d'aller vers elles. Oh 1 venez I ma lampe est prête et je vais au-devant de mon Fiancé. Adieu, Fabiola, ne pleurez pas sur moi. Ohl si je pouvais vous faire sentir, comme je le sens moi-même, le bonheur de mourir pour le Christ l Et maintenant, je vais vous dire un mot que jamais je ne vous ai adressé jusqu'à ce jour : « Que Dieu soit avec vous l »
DEUXIÈMB PARTIS. ?td
Et elle fit le signe de la croix sur le front de Fabiola. Un eiubraHaeui-ait convulsif de la part de Fabiola, calme et tendre chez Agnès, fut leur dernière marque d'affection sur la terre. L'une rentra chez elle, le cœur plein d'un nouvel et géuéreux projet ; l'autre se remit aux mains de ses garJua honteux de leur euiploi.
Kous jetous uu voile sur la première partie du supplice infligée à la jeune martyre, bien que d'anciens pères de IKgliîje. et i'Église eile-uiêuie, s'y arièU-nt et la déeriveul, comme uu double litre de gioriC *. 11 sulbl de dire que son auge gardien la prolngea contre tout danger *, et que la pureté de sa présence convertit eu uu saiut et glorieux sanctuaire uu bouge d'iufamies et d impuretés'. Il et^il encore de bonue heure, lorsqu'elle reparut au Forum devant le tribunal du préfet; aucune altéiation ne se remarquait sur sa physionomie; son visage souriant n'avait pas rougir son cœur innocent n'avait pas éprouvé la moindre angoisse de douleur» Seulement, ses longs cheveux non coupés, — symbole de virginité — s'étaient dénoués et retombaient en nappe d'or sur sa tunique éblouis- ÉOnte de blancheur*.
C'était une douce matinée. Plusieurs se rappelleront avoir vu la pareille au jour de son anniversaire, quaudils sont sortis de la Porte Nomentane, aujourd'hui Porta Pia, pour aller à l'église qui porte le nom de notre vierge- martyre, et y voir bénir sur son autel les deux agneaux dont !a laine sert à U^^ser les palliums envoyés par le Pape aux archevêques de sa communion. Déjà les amandiers blanchissent, non sous les frimas, mais sous les fleurs suaves; la terre est bêchée au pied de vignes, et le printemps semble se cacher dans les bourgeons gonflés, qui n'attendent que le signal de la brise du sud pour éclater et s'étendre*. Le jour monte dans le calme azur des cieux, et l'atmosplière a celle température que l'on aime t<iut et que donne un soieii déjà fort, mais non biûiant, qui adrtucit sans l'échauffer l'air vif de l'hiver. C'est ainsi que ti'ès-souvenl nous avons trouvé le jour de sainte Agnès, quand nous alhous, avec des milliers de compagnons, visiter ses reliques précieuses.
Le juge éUiit assis en plein air dans le Forum, et une foule assez nombreuse faisait cercle autour de l'enceinte redoutable, où peu de gens aimaient à pénétrer, à l'exception des seuls chrétiens. Parmi les assistants, il y en avait deux dont l'extérieur attirait lalteutiou générale ; ils se tenaient eu face l'un de l'autre, aux deux extrémités de l'hémicycle formé par la multitude. L'un était uu jeune homme, enveloppé dans sa toge dont un pau, ramené sur sa tête, couvrait le visage,
(1) • Duplex corona ett prccttita martyri. ■ {Prudentitit.)
(2) • Ingrena Agnes turpiliidinu locum, angelum Uomini prœparatum invertit. - UréiialTs.
(3) L'église de Mainte Aguèi dan* la Hiazza Nuova, tine des plut belles places de iCuaio.
• Cul putte toll cuncti poten» dedit Cattum vel ipaum leddere fotn.cem
î^'il non pudicum ett, qnod pia visere Lignant, nlmo vtl pede tnn.jcre. • (Prvdentiuii.)
(À) • Mon intorto crlne caput comptum. - Sa tête n'était pas coiffée de cheveux tresuét. i^aint Amàro.se, liv. i. de Vtryiue, c. 2. Voir la descripliou que fait l'r'.iUcutius de 8aii.t<j EuWi>«. irtpt TTtf Hym.ni.iJI.
(&) * Soititur atiiii Meius, grata vice vtns et Fui^oai. ■ {Jtlinuce).
250 LA JOURNÉJS CRITIQUE.
de manière à dissimuler ses traits. L'autre était une femme à l'air aristocratique, grande et svelte, et d'un extérieur tel, qu'on en rencontre peu en pareil lieu et à un semblable spectacle. Elle portait, drapé autour d'elle, et si ample qu'elle eu était couverte de la tète aux pieds, comme la magnifique statue antique de la modestie {Pudicitia), un manteau de tissu indien , brodé des plus riches dessins de cramoisi , de pourpre et dor. C'était un véritable manteau d'empereur, et cett6 parure semblait plus étrange encore dans ce lieu de torture et de sang que la présence de celle qui la portait. Une esclave de classe supérieure accompagnait sa maîtresse, soigneusement voilée comme elle. Le regard de la dame semblait rivé sur un objet. Elle restait immobile, le coude appuyé contre un pilier de marbre.
Agnès fut amenée par ses gardes dans l'enceinte, et vint se placer, debout, calme et intrépide, devant le tribunal. Ses pensées semblaient éloignées de tout ce qui se passait autour d'elle, et elle ne fit aucune attention aux deux personnages qui avaient été, jusqu'au moment de son arrivée, l'objet de l'attention universelle.
— Pourquoi n'est-elle pas enchaînée? demanda le préfet en colère.
— Ce n'était pas nécessaire : elle marchait avec tfmt de bonne volonté, et elle est si jeune, répondit Catulus.
— Oui ; mais elle est aussi obstinée que les plus âgées . Qu'on lui mette les menottes sur-le-champ !
L'exécuteur chercha dans un énorme tas de ces ornements de prison — tels du moins aux yeux des chrétiens — et finit par en choisir une paire, la plus petite et la plus légère qu'il pût trouver, et les mit aux poignets d'Agnès, qui sourit, secoua ses mains, et les fers, comme la vipère qui s'attacha & la main de saint Paul, tombèrent avec bruit à ses pieds *.
— Ce sont les plus petites que nous possédions, seigneur, dit i'exécuteur attendri : une enfant si jeune devrait porter d'autres bracelets que ceux-ci.
— Silence I esclave, s'écria le juge exaspéré; puiS; se tournant vers la prisonnière, il lui dit d'un ton plus doux :
— Agnès, j'ai pitié de ta jeunesse, de ta position, et je prends en considération la mauvaise éducation que tu as reçue. Je désire te sauver, s'il est possible. Réfléchis, tandis qu'il est temps encore. Renonce aux fausses et pernicieuses maximes des chiétiens, obéis aux edits de l'empereur et sacrifie aux dieux.
— n est inutile, dit-elle, de me tenter plus longtemps. Ma résolution est inébranlable. Je méprise tes fausses divinités, et je ne puis aimer et servir que le seul Dieu vivant. « Eternel dispensateur de toutes choses, oavre toutes grandes les portes du ciel qui ont été jusqu'ici fermées aux mortels. Christ-Sauveur , appelle à toi l'âme qui s'attache à toi : je me suis dévouée à toi d'abord par ma consécration virginale j je me dévoue maintenant à ton Père par l'immolation du martyre * . »
(1) i>ui.éil Ambroise. ubi supra.
(2) — jEterm rector, divide Januo-i
Cceli, obieratni terrigetiis priut,
AC te seqnentem, CKtiste, aniinam voca,
(l'wOT t'i' ynMlem, turn J'utrU tiostiam.
(Prudmiiiit, mpt are y, u.)
OSUXièMS PARTIK. 251
— Je perds mon temps, je le vois, dit le préfet qui remarquait avec impalience des symptômes de pitié se manifester dans la multitude. — Greffier, écrivez la sentence. Nous condamnons Agnès, pour mépris dos edits de l'empereur, à être punie par le glaive.
— Sur quelle route et sur quelle borne milliaire* le jugement doitil être exécuté ? demanda le bourreau .
— Qu'on Texécule sur-le-champ, répondit le préfet.
Agnès leva un instant les mains et les yeux vers le ciel, puis s'agenouilla tranquillement. De ses mains elle ramena par-devant sa longue et soyeuse chevelure et exposa son cou au tranchant du fer*. H y eut un moment d'arrôt, car l'exécuteur tremblait d'une émotion extraordinaire et ne parvenait pas à brandir son glaive'. Quand l'enfant s'agenouilla ainsi d'elle-même, vêtue de oH robe blanche, avec sa tête inclinée, ses bras modestement croisés sur sa poitrine, et ses cheveux de la riche teinte de l'ambre pendant jusqu'à terre et voilant ses traits, on eût pu véritablement la comparer à quelque plante rare, dont la f 3e frêle et blanche comme le lis, s'incline sous le poids luxuriant de sa végétation dorés.
Le juge plein de colère reprocha à l'exécuteur son hésitation, et lui ordonna de faire son devoir sans tarder. L'homme passa sur ses yeux humides le revers de sa rude main et leva son glaive. Un éclair brilla : et l'instant d'après la fleur et la ti^e étaient étendues, séparées, mais à peine déplacées, sur le sol. On aurait pu croire qu'elle était prosternés pour la prière, si sa robe blanche ne s'était colorée aussitôt d'une riche pourpre, baignée qu'elle était du sang de l'Agneau.
D'un œil ferme, l'homme qui était à la droite du juge avait suivi le coup, et sa lèvre s'était plissée d'un sourire de triomphe en voyant tomber la victime. La dame placée en face avait détourné la tête jusqu'à ce que le murmure qui succède toujours à un moment de suprême oppression dans la foule lui annonçât que tout était fini. Alors elle s'avança hardiment, dépouilla son riche manteau, et l'étendit comme un poêle funèbre sur le cadavre mutilé. De vifs applaudissements saluèrent cet acte gracieux de sensibilité féminine*, tandis que la dame restait debout, vêtue de deuil, devant le tribunal.
— Seigneur, dit-elle d'une voix émue, mais claire et distincte, daignez m'accorder une faveur. Que les rudes mains de vos serviteurs ne puissent plus toucher et profaner les restes vénérables de celle que j'ai aimée plus que toutes choses au monde; permettez-moî de les transporter dans le sépulcre de ses pères, car sa race était aussi noble que son cœur était bon.
Tertullus répondit, d'un ton visiblement irrité :
— Madame , qui que vous soyez, je ne puis vous accorder ce que vous
(1) C'était l'habitude ordinaire de décapiter hors de* portes de la ville, lar la «econde, la troisième ou la quatrième borne miUiaire; mais, par les récits de Prudentius et d'autres «crivains, il est ciair qu'Agnès a subi la mort sur le ÛeumAme où fut prononcée la sentence. Kous avons plusieurs exemples de faits semblables,
(X) Prudentius. (3) Saint Ambroise,
(4) Prudentius rapporte qu'une neige épaisse tombant soudaineiuent reoomvrlt cousM d'à* \ina«Ut le corps de cs-iatj Sulalie éMudu daua U forum, t/ii supra. *