‹ FabiolaChapitre 101 sur 113 · XXX. — LA JOURNEE CRITIQUE. TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

XXX. — LA JOURNEE CRITIQUE. TROISIEME PARTIE

Tertullus s'était empressé de se rendre au palais — fort heureusement ou fort malheureusement pour ces aspirants au martyre. 11 y trouva Corvinus qui attendait, avec le décret tout préparé, et élégamment écrit «n onciales, c'est-à-dire en caractères majuscules. Il eut le privil^e d'être admis sans délai en présence de l'empereur, et il lui rapporta aussitôt la mort d'Agnès, en exagérant les mécontentements qu'elle allait soulever dans le public, et en prenant grand soin d'en rejeter tout l'odieux sur la folie et la maladresse de Fulvius. Il se garda bien toutefois de dévoiler la faute principale de l'espion, de peur d'être obligé de le juger et d'amener ainsi la révélation de ses projets personnels. Il déprécia la valeur des biens d'Agnès, et termina en disant que ce serait un acte de gracieuse clémence et un excellent moyen de contrebalancer le sentiment d'impopularité répandu dans la foule que d'abandonner ses biens à sa plus proche parente qui était son héritière naturelle. Il parla alors de Fabiola comme d'une jeune femme d'une intelligeuce et d'un savoir extraordinaire, très-dévouée au culte des dieux, et qui, chaque jour, rendait hommage au génie des empereurs.

— Je la connais, dit Maximien en éclatant de rire, comme au souvenir d'une chose fort plaisante. Pauvre» femme 1 Elle m'a envoyé un magnifique anneau, et hier elle m'a demandé en retour la grâce de ce misérable Sébastien, juste au moment où on venait de l'assommer. Et il s'interrompit pour se livrer à un accès de joie immodérée. — Oui, oui, en vérité, un petit héritage la consolera, sans doute, de la perte de ce joli garçon. Faites préparer un décret, et je le signerai.

Tertullus présenta celui qu'il avait préparé, en disant qu'il avait tellement compté sur la clémence magnanime de l'empereur, qu'il avait écrit le décret d'avance. L'impérial Barbare y traça une signature dont aurait rougi un écolier, et le préfet s'empressa d'aller remettre la pièce à son fils.

A peine avait-il quitté le palais, que Fulvius s'y présenta. Il était rentré chez lui pour revêtir un costume de cour, et pour effacer de ses traits, par un bain et par les artifices du parfumeur, les traces de son émotion du matin. Quelque chose lui disait qu'un fâcheux désappointement l'attendait. La froide discussion d'Eurotas, la veille au soir, l'y avait prépt'.ré; le renversement de tous ses projets et ses mécomptes multipliés de la journée avaient fortifié cette conviction instinctive. Une seule et même femme, en effet, semblait née tout exprès pour se trouver sur son chemin et ruiner ses projets, quels qu'ils fussent ; « mais, grâces soient reiadues aux dieux, se dit-il, elle ne se trouvera pas sur mon chemin ici. Ce matin elle m'a déshonoré à tout jamais ; mais elle ne peut pas du TRoins "^'flnir réclamer ma r^-eamp<-.i3»e léjC^itim?^ -"lla a Liea pu m'aviUr»

TROISIÈMB PARTUS. Î55

mais ellen^a pas, du moins, le pouvoir de me ruiner. » Cette récompense paraissait être son unique espérance. La nécessité et le désespoir le poussaient en avant, et il venait bien déterminé à disputer sa part des biens confisqués d'Agnès au seul rival dont la cupidité fût à craindre, celle du rapace empereur lui-même. Il était décidé à risquer sa vie s'il le fallait, puisque, aussi bien, en cas d'échec, il était complètement perdu. Après avoir attendu quelque temps, il fut introduit dans la salle d'audience et s'avança avec le plus flatteur de ses sourires jusqu'au pied du trône, où il s'agenouilla humblement.

— Que venez-vous faire ici, vous? lui cria l'empereur en manière de salutation.

— César, répondit-il, je suis venu supplier humblement votre royale justice, afin qu'elle daigne m'autoricer a entrer en possession immédiate de la part qui me revient dans les biens de la chrétienne Agnès. EAle& été dénoncée par moi, et vient de subir la peine prononcée contre tous ceux qui osent désobéir aux edits impériaux.

— Tout cela est très-bien ; mais nous avons appris comment vous avez conduit toute cette aflaire, c'est-à-dire avec votre sottise habituelle. Vous avez soulevé contre nous des mécontentements et des murmures dans le peuple. Aussi, je vous conseille de sortir promptement de ma présence, et de ce palais et de cette ville. Le plus tôt sera le mieux pour vous. N'avez-vous pas compris? nous n'avons pas l'habitude de répéter deux fois des ordres de cette nature.

— Je suis toujours prêt à obéir immédiatement à tous les commandements de votre volonté suprême. Mais qu'il me soit permis de vou3 dire que je suis dans une complète détresse. Veuillez ordonner que ma part légitime dans la succession d'Agnès me soit délivrée, et je pars à l'instant.

— Pas un mot de plus, répliqua le tyran : partez sur l'heure I Quant aux biens que vous réclamez avec tant d'opiniâtreté, vous ne pouvez les avoir. Nous les avons accordés tout entiers, par un décret irrévocable, à une noble et digne personne, qui les méritait mieux que vous, à la vertueuse Fabiola.

Fulvius ne dit pas un mot de plus; il baisa la main de l'empereur et se retira lentement. Il était ruiné, bricé, anéanti. C'est à peine si, en franchissant la porte du palais, il eut la force de dire : « Eh bien, après tout, c'est encore elle qui m'a réduit à la mendicité. » Quand il renti'a chez lui, Eurotas, qui !ut la fatale réponse dans le regard de son ne"^eu, fut étonné de son calme.

— Je vois ce qui s'est passé, dit-il sèchement; tout est perdu?

-— Oui, toutl Vos préparatifs de départ sont-ils terminés, Eurotas?

— A peu près. J'ai vendu les bijoux, les meubles et les esclaves, moyennant une légère perte; mais, avec le peu qui me restait, nous aurons suffisamment d'argent pour arriver jusqu'en Asie. J'ai conserva Stabio, comme le plus fidèle de nos serviteurs. C'est lui qui portera sur son cheval uotre petit bagage de voyageurs. On prépare deux autres chevaux p(.mr vous et moi. Il ne me faut plus qu'une seule chose avant de m<> mettre en route, et, dès que je l'aurai, nous partiron».

— Et estte chose, c'eat?

256 LA JOURNÉE CRITIQUB.

— Du poison. Je l'ai commandé la nuit dernière, mais il ne sera prêt que pour le milieu du jour.

— Et ce poison, à quel usa^e est-il destiné? demanda Fulvius alarmé.

— Vous ne le devine» pas? répliqua l'autre sans s'émouvoir. Je suis décidé à faire une dernière tentative quelque part pour nous sauver de la ruine ; mais songez bien h une chose, c'est que la famille de mon père ne doit pas s'éteindre dans la mendicité. H faut qu'elle finisse avec honneur.

Fulvius se mordit les lèvres et dit : — Eh bien, qu'il m soit comme vous le désirez; je suis las de la vie. Quittons cette maison le plus tôt possible car je redoute la visite d'Ephraïm, et trouvez-vous avec vos chevaux à la troisième borne hors de la porte Latine, après la nuit tombée. Je vous y rejoindrai, car, moi aussi, j'ai une affaire importante à régler avant de partir.

— Et quelle est cette affaire? demanda Eurotas avec une vive curiosité.

— Je ne puis le dire, pas même à vous. Mais, si je ne vous ai pas rejoint deux heures après le coucher du soleil, ne m'attendez plus, sauvez-vous sans moi.

Eurotas fixa sur lui un de ces regards sombres et froids qui lisaient jusqu'au fond de la pensée de Fulvius ; il cherchait à deviner si l'espion ne projetait pas quelque ruse pour échapper à son étreinte. Mais le visage de Fulvius était plus serein et plus calme qu'à l'ordinaire, et le vieillard n'en demanda pas davantage. Tout en causant, Fulvius s'était dépouillé de son costume de courtisan, pour revêtir un habit de voyage. Il se préparait si évidemment à un départ irrévocable, que, pour éviter de revenir chez lui, il emporta ses armes. Outre son épée, il glissa dans sa ceinture et cacha sous son manteau un de ces poignards à la lame recourbée, d'une trempe inimitable et d'une forme si fatale, qui n'étaient connus alors qu'en Orient.

Eurotas se rendit directement au quartier numide du palais impérial, et demanda Jubala. La négresse vint à lui avec de petits flacons de grandeur différente, les lui remit et se préparait à lui donner quelques explications, quand son mari survint et s'approcha, ivre à la fois de fureur et de vin. Eurotas n'avait eu que la temps de cacher les flacons et de glisser une pièce d'argent dans la main de la négresse, quand Hyphax les rejoignit. Sa femme lui avait parlé des offres qu'Eurotas lui avait faites avant son mariage, et avait, par ces révélations, excité dans son sang africain une jalousie qui avait pris toutes les proportions d'une haine féroce. Le Barbare poussa brutalement Jubala hors de la chambre, et il n'eût pas manqué de chercher querelle an Syrien, si ce dernier, une fois son projet accompli, n'avait jugé prudent de faire retraite, en donnant au chef des archers l'assurance qu'il ne le reverrait de sa vie.

Mais il est temps que nous allions retrouver Fabiola. Le lecteur s'attend probablement à nous entendre dire qu'elle est revenue chea elle chrétienne ; et cependant il n'en est pas ainsi. Car jusqu'à présent que connaissait-elle du christianisme, pour que l'on pût dire qu'elle le professait? Elle s'était, il est vrai, sentie heureuse d'admirer chez Sébastien et chez Agnè? une vertu généreuse, désintéressée et plus que terrestre, qu'elle était toute portée à attribuer à cette religion. Elle voyait bien qu&

TKOISliMB PARTIB. 257

celle-ci donnait des motifs d'action, des principes de conduite, une élévation d'esprit, un courage de conscience, une solidité de vertueuse volonté, tels que n'en pouvait faire naître aucun autre système, aucune autre croyance. Mais quand bien même — comme sa sagacité le lai faisait soupçonner, et comme elle avait l'intention de s'en assurer dans un temps plus calme, — les révélations sublimes de Syra au sujet d'une sphère de vertu encore ignorée et du Maître omniscient qui la réglait eussent eu la même source, qu'en résultait-il de plus, après tout, qu'un grand système intellectuel et moral, en partie pratique, en partie théorique, comme le sont tous les codes d'enseignement philosophique? Et certes c'était là une chose bien différente encore du christianisme. Jusqu'à présent, elle n'avait rien appris de la doctrine réelle qui en fait l'essence, des profondeurs insondables et cependant accessibles de ses mystères ; elle ne connaissait rien encore de l'édifice de la foi, de ce monument écrasant, immense, haut comme les cieui, que l'âme la plus simple peut contenir, comme l'œil d'un enfant réfléchit l'image tout entière d'une montagne, au sommet de laquelle un géant ne saurait parvenir. Elle n'avait encore rien appris de ce Dieu, unique dans sa Trinité ; de son Fils coéternel fait homme pour sauver l'homme. On ne lui avait encore rien dit de l'histoire merveilleuse de la rédemption par les souffrances et la mort de Dieu. Elle ne savait rien de Nazareth, ni de Bethléem, ni du Calvaire. Comment eût-elle pu se dire chrétienne ou l'être, dans l'ignorance de tout cela?

Combien de noms encore inconnus ou barbares pour elle ne devaient pas lui devenir familiers et chers 1 — Marie, Joseph, Pierre, Paul et Jean ; sans compter le plus doux de tous, ce nom qui est comme un baume pour le cœur blessé, ou comme le miel qui découle du rayon qu'on vient de briser. Et combien elle avait encore à apprendre relativement au trésor des moyens terrestres de salut que l'Éghse possède, dans la grâce, les sacrements, la prière, l'amour, la charité envers le prochain 1 Que de régions inexplorées au delà de l'espace étroit qu'elle avait parcouru I

Non ; quand Fabiola revint chez elle, presque épuisée par les émotions du jour précédent, de la nuit et des tristes scènes de la matinée, quand elle se relira dans son appartement particulier, elle n'était plus philosophe peut-être, mais elle n'était pas encore chrétienne. Elle défendit à tous ses serviteurs d'approcher de la cour qui lui était réservée, afin qu'aucun bruit ne vînt la troubler, et défendit que personne approchât d'elle. Elle demeura ainsi plusieurs heures dans l'isolement et le silence, mais trop agitée pour pouvoir chercher le sommeil. Elle pleura longtemps sur Agnès, comme pleurerait une mère sur l'enfant qui vient de lui être subitement ravi. Mais le nuage de deuil dont elle voyait la sainte entourée ne recélait-il pas un rayon lumineux, qui manquait à celui qui avait couvert les restes de son père ? Ne lui semblait-il pas que c'eût été insulter à la raison, outrager l'humanité, que de penser qvCelle aurait péri tout entière, qu'il pourrait se faire qu'elle n'eût passé si souriante, si joyeuse, si simple de cœur dans sa blanche robe que pour aller tomber tout droit da'^s le néant; que la conscience, la justice, la pureté, la vérité, n'eussent été que des leurres qui l'entraînaient vers un précipice béant,

85& Là. JOURNÈB CRITIQUB.

au fond duquel s'ouvrait l'annihilatioD, et cela dans le moment môme où elle étendaii des bras fervents pour les saisir? Oh 1 non, Agnès, elle en était sûre, était heureuse, n'importe où, n'importe comment; ou bien la justice n'était qu'un vain mot.

« Qu'il est donc étrange, se disait-elle, que tous ceux en qui j'ai reconnu des qualités supérieures, qu'un homme comme Sébastien, qu'une femme comme Agnès, aient appartenu à cette race si méprisée des chrétiens? Un seul d'entre eux me reste à éprouver : je veux l'interroger demain. »

Quand, au contraire, elle reportait ses regards sur le monde des païens, sur Fulvius, TertuUus, l'empereur, Calpurnius — elle frissonnait en se surprenant tout près d'y ajouter le nom de son père — elle était navrée d'y voir la bassesse faire contraste à la dignité, le vice à la vwtu, la stupidité à la sagesse, les sens à l'esprit. Son esprit se modelait ainsi peu à peu comme un vase qui devait finir par se briser, s'il tardait à recevoir les flots de quelque doctrine d'excellence morale ; son âme brûlait comme un sol desséché, qui doit devenir un désert éternel, si le ciel n'envoie ses ondes pour le désaltérer.

Certes, Agnès méritait bien la gloire d'opérer ainsi, par sa mort, la conversion de sa parente; mais une autre âme plus humble encore n'y avaitelle pas un droit antérieur? une autre, qui avait sacrifié sa liberté, qui avait oiS'ert sa vie, pour cette conquête désintéressée ?

Fabiola était ainsi seule et désolée, lorsqu'un étranger introduit et annoncé comme « envoyé de l'empereur » — titre terrible — vint la troubler. Le portier s'était d'abord refusé à le laisser entrer ; mais, sur l'assurance qu'il était porteur d'un message important de l'empereur, il s'était vu forcer de consulter l'intendant; et celui-ci lui avait déclaré que l'entrée devait être libre à quiconque se présentait sous un pareil titre.

Fabiola, surprise et contrariée, s'adoucit cependant à l'aspect étrange de celui qui se présentait avec tant de solennité. C'était Corvinus qui, s'approchant avec gaucherie, et dans un discours prétentieux, tout semé de fleurs de rhétorique, mais confié à une fort mauvaise mémoire, venait mettre à ses pieds le décret impérial, son afi'ection la plus sincère, les biens de la noble Agnès, et sa lourde et grossière main. Fabiola s'efforça en vain de découvrir le rapport qu'avaient entre eux ces deux présents combinés, il ne lui vint pas à l'esprit que l'un n'était que l'appât de l'autre. Aussi se contenta-t-elle de charger le messager de remercier respectueusement l'empereur de sa gracieuseté, en ajoutant :

— Dites-lui que je suis trop souffrante aujourd'hui pour m'aller présenter à lui et lui rendre mes devoirs.

— Mais ces biens, vous le savez, étaient perdus et confisqués, dit-il avec effort et tout décontenancé, et c'est mon père qui vous les a fait obtenir.

C'était inutile, dit Fabiola; depuis longtemps on en avait disposé

en ma faveur, et ils sont devenus miens depuis le moment... — la voix lui manqua, et il lui fallut faire un effort pour maîtriser son émotion et continuer — depuis ie moment où ils ont cessé d'être à une autre : la coniiscation ne pouvait les frapper.

Li confusion avait rendu Corvinus muet î il parvint enfin à balbutier quei» ues mots qui, dans son idée, devaient être une humble requête,

TROISIÉMK PARTIE. 259

pour être admis au rang des aspirants à sa main, mais que Fabiola crut être une demande de salaire, pour lui' avoir procuré ou apporté un document de cette importance. Aussi lui donna-t-elle l'assuranee qu'elle accorderait à ses réclamations toute la considération qui leur était due, mais dans un temps plus propice; qu'elle se sentait extrêmement fatiguée et souffrante, et qu'elle était forcée de le prier de la laisser seule pour le moment. C'est ce qu'il fit, tout transporté de joie, et se figurant que sa conquête était certaine.

Quand il fut parti, elle jeta à peine un regard sur le parchemin, qu'il avait laissé déroulé sur une petite table à coté du lit de repos sur lequel elle était assise ; elle se remit à songer aux tristes scènes auxquelles elle avait assisté. C'est ainsi que le jour s'écoula pour elle jusqu'à environ une heure avant le coucher du soleil. Ses souvenirs la reportaient successivement d'un épisode à l'autre de ces événements, et elle en était justement arrivée à sa rencontre avec Fulvius, dans le Forum. La scène tout entière se représentait vivante à sa mémoire, et elle sentait peu à peu la douleur et l'indignation s'emparer de sou cœur, quand, pour y mettre fin, elle s'écria :

— Grâce au ciel I je ne reverrai plus jamais les traits de ce misérable. A peine ces mots étaient-ils sortis de sa bouche, qu'elle se dressa sur

son lit de repos, et protégeant sou regard de sa main, elle le dirigea vers la porte. Etait-ce une hallucination de son imagination surexcitée? étaitce, au contraire, une réalité que lui faisaient voir ses yeux fidèles? Sou oreille vint résoudre la question en faisant entendre ces mots :

— Et quel est, s'il vous plait, madame, celui que vous honorez de cette Cûtteuse épithète?

— Vous? Fulvius, dit-elle en se levant avec fierté ; eh quoi I vous osez vous glisser ici I Ce n'est donc point assez de forcer la maison, la villa, la prison? Il vous faut encore violer l'asile le plus secret de la retraite d'une femme, et d'une femme que vous avez dépouillée et qui pleure I Sortez à l'iostant, ou je vous fuis chasser honteusement.

— Asseyez-vous et calmez-vous, madame, reprit l'audacieux intrigant, cette visite est ma dernière; mais nous avons un compte de quelque importance à régler ensemble. Pour ce qui est d'appeler, de crier à l'aide, ne vous en donnez pas la peine ; vos serviteurs n'ont que trop bien exécuté votre ordre de s'éloigner. Il n'en est pas un qui puisse vous entendre.

C'était la vérité. Corvinus avait, sans s'en douter, ouvert le chemina Fulvius; lorsque celui-ci s'était présenté à la porte, le gardien, qui l'avait vu deux fois dîner chez ses maîtres, lui avait répété les ordres sévères qu'on lui avait donnés, et lui avait déclaré ne pouvoir l'introduire, k moins qu'il ne vînt de la part de l'empereur, car telle était sa consigne. Fulvius avait répondu qu'il était précisément dans ce cas; et l'esclave l'avait laissé passer, tout en s'étonnant de voir en un seul jour tant d'envoyés de l'empereur. Fulvius lui avait dit de laisser la porte entr'ouverte, pour le cas où il n'y serait pas lorsqu'il sortirait; « car il était pressé, et désirait lie point troubler le ùeuil dans lequel la maison était plongée ; du reste il n'avait pas besoin de guide, il connaissait le chemin de l'appartement de Fabiola. »

Fulvius, s'étant assis eu face d'elle, conliuua en ces termes :

260 Là JOURNÉB CRITIQUK.

— Ne soyez pas blessée, Madame, si je parais devant vous à l'impro viste, et si je surprends vos bienveillants monologues sur mon compte ; ^ moyen me vient de vous, vous me l'avez donné dans la prison Tullienne : mais c'est de plus haut encore que je dois reprendre mes comptes. Quand je fus invité pour la première fois à la table de votre digne père, j'y rencontrai quelqu'un — je n'ai pas besoin maintenant de prononcer son nom — dont le regard, les discours, conquirent soudain mes affections, et dont le cœm*, par une sympathie excessive, me paya de retour.

— Insolent I s'écria Fabiola, toucher un pareil sujet et dans ce lieul c'est faux, jamais pareille affection n'exista enlre vous, ni de votre côté ni du sien.

— Quant à la noble Agnès, reprit Fulvius, j'ai pour moi la meilleure autorité, celle de votre père tant regretté, qui, plus d'une fois, m'encouragea dans mon dessein, en m'assurant que sa cousine lui avait confié qu'elle répondait à mon amour.

Fabiola demeura interdite; ce n'était que trop vrai, elle se le rappelait en songeant aux preuves que lui avait souvent données Fabius de l'erreur dans laquelle il était à cet égard.

— Je sais, en effet, que mon père se faisait illusion sur ce point ; mais moi, à qui la pauvre enfant ne cachait rien.. .

— Sauf sa religion, interrot ipit Fulvius avec un rire ironique.

— Silence l continua Fabiola, ce mot sur vos lèvres ressemble à un blasphème ; — je savais, moi, q'ie vous n'étiez pour elle qu'un objet de dégoût et d'horreur.

— Oui, après que vous m'avez rendu tel à ses yeux. Dès notre première entrevue, vous êtes devenue mon implacable, ma mortelle ennemie, de concert avec cet officier perfide, qui a déjà reçu sa récompense, et que vous destiniez à la place que j'ambitionnais ; ohl contenez votre colère, Madame, car je veux être entendu jusqu'au bout. — C'est vous qui m'avez perdu de réputatioL, qui avez altéré ses sentiments pour moi, qui avez changé mon amour en une haine implacable."

— Votre amour I s'écria Fabiola avec indignation; quand môme tout ce vous venez dire ne serait pas un tissu des plus vils mensonges, quel amour pouviez- vous donc ressentir pour elle? Comment auricz-vous pu apprécier «a simplicité ingénue, sa droiture naturelle, sa haute intelligence, sa candide innocence? Comme le loup apprécie la douceur de l'agneau, le vautour la tendresse de la colombe, peut-être? Non, sa fortune, l'alliance de sa famille, son haut rang, voilà ce que vous convoitiez en elle et rien de plus : c'est là ce que j'ai lu dans l'ardeur de vos yeux, dès la première fois où, comme le venimeux basilic, vous les avez portés sur elle.

— C'est fauxl répondit-il; si Ton m'avait accordé l'objet de ma demande, si cette alliance dont j'étais digne avait eu lieu, l'on" m'aurait trouvé l'égal de ma position, doux, satisfait, aimant, aussi digne d'être son époux que....

— Que peut l'être, s'écria Fabiola, un homme qui, au moment oi!i il offre sa main, se déclara également préparé à égorger ou à épouser en trois heures celle qu'il prétend aimer. Des deux alternatives elle préfère la première, et lui, il a l'infamie de tenir sa parole I Otez-vous de mes yeux, vous souillez l'air que vous respirez I

TROISIÈMB rARTlB. 261

— Je m'en irai quand j'aurai accompli ma tâche, et alors vous n'aurez pas lieu de vous en réjouir. Vous avez donc, de propos délibéré, sans provocation de ma part, détruit et renversé pour moi toute perspective de vie honorable, vous avez anéanti ma dernière espérance, vous m'avez chassé de la société, dépossédé d'un rang respecté, d'une aisance honnête, du bonheur domestique. Ce n'était pas assez. Il vous a fallu, pour mettre le sceau à ma réprobation, m'espionner, surprendre mes discours; et ce malin, dépouillant tout sentiment de pudeur féminine, vous vous êtes donnée en spectacle dans le Forum pour achever en public ce que vous aviez commencé dans l'ombre, pour exciter contre moi le tribunal suprême, et par lui l'empereur môme ; pour soulever les clameurs et les vengeances injustes du peuple I de sorte que, sans le projet qui m'a amené ici , projet qui fait taire en moi la crainte , j'en serais réduit maintenant à me glisser dans l'ombre comme un loup traqué de toutes parts, jusqu'à ce que je pusse m'enfuir par la porte la plus prochaine.

— Eh 1 Fulvius, sachez-le bien, interrompit Fabiola, dès que vous en aurez franchi le seuil, le niveau des vertus s'élèvera dans cette ville corrompue. Mais, au mo'ns, sortez de chez moi d'abord: je vous l'ordonne, ou je quitterai moi-môme votre odieuse présence.

— Nous n'en sommes pas encore là, dit Fulvius, dont la face s'empourprait davantage de moment en moment, tandis que ses lèvres devenaient d'un« pâleur mortelle ; et, la saisissant rudement par le bras, il la rejeta sur sou «iége. Gardez-vou«, ajouta-t-il, d'un nouvel effort pour vous échapper ou appeelr à l'aide i votre premier cri sera le dernier, quoi qu'il pui33e m'en arriver. Ainsi, vous avez fait de moi le rebut non-seulement de voire monde, mais de Rome entière; un exilé, un vagabond errant sur un sol ennemi, était-ce assez pour satisfaire votre vengeance? Non; vous deviez encore m'enlever mon bien, la richesse que j'avais légalement et si péniblement acquise : repos, honneur, moyens d'existence, vous m'avez tout volé, à moi qui vous étais étranger 1...

— Misérable insolent 1 s'écria la fière Romaine hors d'elle-même et sans songer au danger qu'elle courait, vous payerez cher votre audace. Dans ma propre demeure, oser m'accuser de vol I

— Ouf, je l'ose; et je vous dis que c'est à vous, aujourd'hui, de rendre compte, ei non à moi. J avais gagné, par un crime peut-être, soit, peu vous importe, ma part des biens confisqués de votre cousine. Cette part, je l'avais payée de souffrances, de tortures, de larmes et de déchirements de cœur, de nuits sans sommeil, passées à lutter contre des ennemis qui l'ont emporté, et contre un autre ennemi domestique plus terrible encore qu'eux tous ; je l'avais payée de jours et de nuits passés à poursuivre sans relâche des preuves et des témoignages, seul avec la désolation de mon âme flère sans cesse humiliée. N'ai-je pas bien le droit d'en jouir? Ah ! dites de cet or ce qu'il vous plaira, appelez-le le prix du sang ; plus il sera infâme, plus vous serez vile de me l'avoir ravi. Vous serez comme le valet de meute qui vient arracher de la gueule du chien la chétive proie pour laquelle la bête s'est meurtri les pieds et déchiré le corps.

— Je ne veux plus chercher à vous qualifier comme vous le méritez ; quelque erreur égare vos esprits, dit Fabiola d'un ton sévère mais non

262 LA ^OUKNIiE CRITIQUlï.

exempt d'alarme. Elle se sentait en présence d'un furieux, dont la colère, s'exaltant sous le fouet d'une imagination troublée et sans frein, se montait à ce degré de fureur folle, véritable frénésie de l'intelligence, où le meurtrier lui-même se croit un vertueux vengeur. Fulvius, poursuivit-elle en s'efforçant d'être calme, et en le regardant fixement, partez, je vous en prie! si vous avez besoin d'argent, vous en aurez; mais partez, partez, au nom du ciel ! avant que la colère n'ait anéanti votre raison.

— Et de quelle erreur vouliez- vous parler tout à l'heure? demanda Fulvius.

— Mais de cette idée que, dans un jour comme celui-ci, j'aurais pu songer aux richesses d'Agnès ou mettre à profit sa triste mort.

— Et il en est ainsi cependant ; je tiens de la bouche môme de l'empereur qu'il vient d'en disposer en votre faveur. Prétendriez- vous me faire croire qu'un prince aussi libéral, aussi généreux, eût consenti àsedessai' sir d'une seule obole sans en avoir été supplié ; que dis-je? sans avoir été payé pour cela peut-être.

— J'ignore ce que vous voulez dire. Ce que je sais seulement, c'est que j'eusse préféré mourir de misère plutôt que de mendier une obole de ces richesses-là !

— C'est chercher à me faire croire qu'il s'est trouvé dans cette cité quelqu'un d'assez désintéressé pour avoir fait cette demande en votre faveur sans en avoir été prié? Non, non, Fabiola, ceci est par trop invraisemblable. Mais que vois-je là? s'écria-t-il en saisissant avec avidité le décret impérial, resté, sans qu'on y prît garde, là où Corvinus l'avait laissé. L'effet que produisit sur Fulvius la découverte de cet écrit fut semblable à celui que fit sur Énée la vue du baudrier de Pallas porté par Turnus. Sa fureur, qui semblait s'être apaisée par les efforts qu'il faisait pour trouver des preuves de culpabilité chez Fabiola, s'enflamma de nouveau à la vue du fatal écrit. Il le parcourut en un moment ; puis, dans un transport de rage et gnnçant les dents, il s'écria : — Ah I madame, je puis vous convaincre enfin de plus d'infamie, de cupidité, de lâche cruauté que vous n'aviez jamais osé m'en reprocher 1 Regardez ce décret, regardez cette belle écriture, ces lettres dorées, ces marges ornées; aurez-vous encore l'effronterie de prétendre que c'est là l'ouvrage d'une heure, de cette heure qui s'est écoulée entre la mort de votre cousine et le moment où l'empereur m'a dit qu'il venait de le signer? Et ce généreux ami qui vous a procuré ces largesses, le connaissez-vous ? Eh quoi I tandis qu'Agnès était dans son dernier cachot ; tandis que vous pleuriez et que vous gémissiez sur son sort; tandis que vous me reprochiez ma cruauté et ma trahison envers elle, — à moi, un étranger, presque un inconnu pour elle, — vous, la noble dame, la vertueuse philosophe, la parente dévouée et chérie, vous, mon inflexible accusatrice, vous projetiez froidement de tirer profit de mon crime, en vous emparant des biens de la victime, et vous vous occupiez de découvrir l'habile scnbe dont le pinceau élégant allait dorer votre cupidité, et recouvrir de l'éclat du minium (couleur rouge) la trahison que vous tiamiez contre votre propre chair et votre propre sang I

— Ar ête, insensé, arrêté I s'écria Fabiola, s'efforçant, mais en vain, de dominer le regard foudroyant de Fulvius.

TROISIÈJfK PARTIE. 263

il poursuivit d'un ton plus farouche encore :

— Et, après m'avoir ainsi ItLehement dépouillé, vous osez m'ofFrir de l'argent! après m'avoir frappé, vous vous apitoyez! vous m'avez réduit à mendier, et vous m'offrez l'aumône, — prise sur mon propre salaire, sur le salaire que le Tartare môme (enfer du paganisme) laisse ici-bas à ceux qui seront un jour sa proie I

Fabiola s'était levée ; mais il la ressaisit d'une main furieuse, et cette fois sans relâcher son étreinte, il poursuivit :

— Et maintenant, prêtez une oreille attentive à ce que je vais vous dirr3, ou ces paroles seront les dernières que vous aurez entendues. Rendez-moi ces biens injustement acquis; il ne serait pas juste que j'eusse commis le crime et que vous en eussiez le prix. Signez-m'en la cession librement consentie, à titre de don, et je m'éloigne. Sinon, vous avez prononcé votre arrêt. — Un regard sombre et menaçant suivit ces paroles.

Toute la fierté de Fabiola se révolta en elle ; son cœur vraiment romain ne trembla pas. Le danger avait fait fuir toute crainte ; et, ramenant autour d'elle les plis flottants de sa robe, elle répondit avec la dignité d'une matrone offensée :

— Fulvius, écoutez-moi bien : il peut se faire que ce soient là mes dernières paroles, mais certainement ce sont les dernières que vous entendrez de moi. Vous rendre ces biens? Je préférerais en faire don au premier lépreux que je rencontrerais. De tout ce qui a appartenu à cette sainte fille, vous n'aurez jamais rien, ni perle, ni brin de paille. Ce contact serait une souillure. Prenez, si vous le voulez, tout mon or: quanta ce qui lui a appartenu, à elle, je ne sais pas de trésor qui puisse m'en payer la rançon. Il est un legs surtout que j'estime plus que tout son héritage. Vous venez de m'offrir le choix entre deux alternatives, comme vous le lui avez offert la nuit dernière : vous obéir ou mourir. Agnès m'a montré ce que je dois choisir, Partez, vous dis-je encore une fois, partez I

— Vous laisser maîtresse de ce qui m'appartient ? vous laisser triomphante, et triomphante pour m'avoir joué, — vous honorée et moi méprisé — vous riche et moi misérable, — vous heureuse et moi désespéré? Non, jamais 1 Si je ne puis me sauver du destin que vous m'avez fait, je puis au moins vous empêcher de devenir ce que vous n'avez pas le droit d'être. C'est pour cela que je suis ici, le jour de Némésis (vengeance) est donc venu pour moi ! Eh bien, meurs! — Tout en proférant ces imprécations, de la main gauche il avait repoussé graduellement Fabiola vers la couche d'oi!i elle s'était levée, tandis que de la droite il fouillait en tremblant dans les plis de sa toge.

A ce dernier mot, il la renversa avec violence et la saisit par les cheveux. Elle ne se débattit pas, elle ne cria pas, elle se sentit oppressée, près de défaillir; mais aussitôt un noble sentiment de fierté vint refouler toute expression d'une crainte indigne d'elle, devant un méprisable ennemi. Au moment où elle fermait les yeux, elle vit comme un éclair au-dessus de sa tête; étaient-ce les yeux enflammés de Fulvius? était-ce un fer élincelant ? — elle n'eût pu le dire.

L'instant d'après, elle se sentit suffoquer : il lui sembla qu'un objet pesant venait de tomber sur elle, et qu'un ruisseau tiède arrosait sa poitrine.

DI0NYSIU8.

Une voix douce et grave se fit entendre alors :

— Arrête, Orontiusl je suis ta sœur Miriam... Fulvius, d'une voix altérée par la fureur, reprit :

— Tu mers I rends-moi ma proie I

Puis vinrent quelque? mots d'une langue mconnue à Fabiola, prononcés d'une voix affaiblie ; eUe sentit qu'on lâchait ses cheveux, elle entendit la chute du poignard sur le marbre, et Fulvius s'écrier avec désespoir, en s'élançant hors de la ealle :

~ 0 Christ I c'est là ta Némésis I

Les forces de Fabiola lui revenaient ; elle sentait en même temps s'accroître le poids qui l'oppressait. Elle se débattit et se dégagea. Une autre femme, couverte de sang et qui semblait morte, gisait à sa place.

C'était la fidèle Syra, qui s'était jetée entre la vie de sa maîtresse et le poignard de son frère.

Page 1