XXI. — DIONYSIDS
AïoNrcior,
lATPOY \ TTP€CBYTePOY
(Tombe) de Denyr, médecin et prêtre l.
Les réflexions sérieuses que cet événement devait naturellement faire naître dans l'éLma si élevée de Fabiola durent momentanément céder devant les exigences de sa situation. Son premier soin fut d'arrêter l'effusion du sang par tous lea moyens qui étaient à sa portée, et, pendant qu'elle s'en occupait, les esclaves accouraient à grand bruit. Le stupide gardien de la porte commençait à s'inquiéter de la longueur de la visite de Fulvius (dont le lecteur sait maintenant le véritable nom), lorsqu'il le vit tout à coup se précipiter au dehors comme un insensé ; il avait cru remarquer des Uches de sang sur ses vêtements, et aussitôt il avait donné l'alarme à toute la maison.
Fabiola, d'un geste, arrêta la foule au «euil de sa porte, et ne laissa entrer qu'Euphrosyne et sa suivante grecque : celle-ci, depuis que l'esclave noire avait cessé d'exercer sur elle son influence, s'était prise d'affection pour Syra (c'est le nom que nous devons continuer à lui donner), et avait prêté une oreille docile à ses instructions morales. On dépêcha immédiatement un esclave à la recherche du médecin qui avait soigné Syra dans toutes ses maladies : c'était Dionysius, qui habitait la maison d'Agnès, ainsi que nous l'avons vu.
Dans l'intervalle, Fabiola avait vu, avec joie, que le sang cessait de couler aussi rapidement, et surtout que les yeux de Syra s'ouvraient et se dirigeaient vers elle. Ils s'étaient refermés aussitôt, mais elle n'eût pas donné pour un empire ie doux sourire dont ce regard avait été accompagné.
Quelques instants après, le bon médecin arriva. H examina la blessure avec soin, et déclara que, pour le moment, elle n'offrait pas Je danger. Dirigé comme il l'était, le coup s'en allait droit au cœar de Fabiola. Mais
<1) Réceounent découverte & rentrée de 1» crypte de laint Cornélius, daas le cimeiltoe <1« GftUistu».
DIONTSIUS. 265.
ea fidèle esclave, en dépit de la défense, n'avait cessé de rôder tout le jour autour de sa maîtresse, évitant d'être importune, mais désireuse de saisir toute occasion d'aider les salutaires dispositions que les scènes du matin n'avaient pu manquer de faire naître. Elle était dans une chambre voisine, quand tout à coup elle avait reconnu les accents de colère d'une voix qui ne lui était que trop familière; elle s'était aussitôt glissée sans bruit chez Fabiola à la faveur du rideau qui fermait l'entrée de la chambre, et avait attendu là, dans l'ombre, à l'endroit même où, peu de mois auparavant, elle avait reçu les consolations d'Agnès.
Elle y était à peine, que la dernière lutte commençait. Alors, tandis que le meurtrier repoussait sa maîtresse, elle l'avait suivi pas à pas, et, quand il avait levé le bras, elle s'était élancée et avait couvert de son corps celui de la victime; le coup l'avait atteinte; mais elle avait fait dévier le bras de l'assassin et l'arme mal dirigée l'avait frappée au cou, en y laissant une blessure profonde que la clavicule avait arrêtée. Avonsnous besoin de dire combien lui avait coûté ce sacrifice? Ni la peur de la souffrance, ni la crainte de la mort, n'aurait pu l'arrêter un seul instant; mais l'horreur de marquer le front de son frère du sceau réprobateur de Caïn, l'idée qu'il allait se rendre doublement fratricide, voilà ce qui l'avait profondément troublée. Elle avait cependant offert sa vie pour celle de sa maîtresse. Lutter contre l'assassin eût été un effort inutile; elle connaissait trop la force et la souplesse dont il était doué ; donner l'alarme à la maison avant que le coup fatal fût porté, il n'y fallait pas songer ; il ne lui restait donc qu'à accomplir son sacrifice, en se substituant à la victime désignée. Toutefois elle avait voulu sauver à son frère l'horreur d'achever son crime, et c'est en l'essayant qu'elle avait révélé devant Fabiola et leur parenté et leur véritable nom.
Aveuglé par sa fureur, Fulvius s'était refusé à la croire; mais ces mots, dits dans leur langue maternelle : « Rappelle-toi mon écharpe que tu as trouvée en ces lieux I » lui avaient retracé le souvenir d'une histoire de famille tellement tragique, que si, à ce moment, la terre s'était entr'ouverte sous ses pas, il se serait précipité dans le gouffre pour y ensevelir sa honte et ses remords.
Cependant, chose étrange I il n'avait jamais permis à Eurotas de s'emparer de cette relique de famille; depuis qu'il l'avait retrouvée, il l'avait toujours précieusement gardée à part comme une chose sacrée, si bien qu'en faisant ses préparatifs de départ il n'avait pas voulu que ce tissu prît place dans ses effets, mais il l'avait soigneusement plié et caché dans son sein . En fouillant précipitamment sous son manteau pour y prendre son poignard, le malheur voulut qu'il tirât aussi par mégarde la funeste écharpe; elle était tombée, et plus tard on retrouva les deux objets sur les dalles.
Dès qu'il eut pansé la blessure et administré quelques cordiaux qui rendirent à la blessée l'usage de ses sens, Dionysius donna l'ordre de la laisser complètement tranquille, de ne lui permettre de voir que le moins de monde possible, pour prévenir toute agitation, et de continuer jusqu'à minuit le traitement qu'il avait prescrit.
— Je reviendrai, ajouta-t-il, demain de grand matin, afin de voir la malade seule. Et, s'inchnant vers elle, il murmura à son oreille quelques
t6ô ^)lo^vsItJS.
mots qui parurent la soulager plus que tous les remèdes, car ses trart» B'illuminèrent d'un sourire angélique.
Fabiola l'avait fait placer dans son propre lit, et, confinant ses femmes dans une salle voisine, elle se réserva la tâche, qu'elle regardait comme un privilège, de soigner la servante envers laquelle, peu de mois auparavant, elle se croyait à peine obligée des soins qu'elle en avait reçus durant sa maladie. Elle avait rapporté à ceux qui l'entouraient de quelle façon la blessure avait été reçue, mais en tenant cachés les liens qui unissaient son assassin à sa libératrice. !
Bien qu'accablée elle-même de fatigue et de fièvre, elle ne voulut pas quitter le chevet de la malade; et, quand minuit fut passé et qu'il ne resta plus de remèdes à administrer, elle se laissa tomber, pour y chercher quelque repos, sur une couche basse placée auprès du ht. Quelles furent alors les pensées auxquelles elle ouvrit son esprit et son cœur, au milieu de la demi-obscurité de cette chambre de malade? Elles furent simples et graves. Elle vit d'un coup d'œil la vérité de tout ce que son esclave lui avait dit jusqu'alors. Dans leur dernier entretien, les principes qu'elle avait écoutés avec ravissement lui avaient paru complètement impossibles à pratiquer; elle y avait vu de belles, mais irréalisables théories. Quand Miriam lui avait décrit cette sphère suprême de vertu, où, dédaigneux des récompenses et des louanges des hommes, on ne recherchait que le regard approbateur de Dieu, elle avait admiré cette idée dont avait été " frappé son cœur généreux ; mais elle s'était raidie contre la pensée d'en faire la règle incessante de ses actions de tous les jours, et cependant, si le coup au-devant duquel Aliriam s'était jetée lui avait coûté la vie, ce qui eût été possible, où donc eût-elle trouvé sa récompense? Le motif de son action pouvait-il être, dès lors, autre que cette même idée de responeabihté envers un pouvoir invisible ?
Quand Miriam avait parlé de l'héroïsme dans la vertu comme devant en être la marque ordinaire, combien ce principe lui avait semblé chimérique 1 Et cependant voilà qu'à l'improviste, sans délibération, sans excitation, sans gloire, — et même avec un désir marqué d'être inconnue — cette esclave venait d'accomplir an acte de dévoûment de tous points héroïque. D'où cela pouvait-il venir, sinon de l'exercice habituel de l'héroïsme dans la vertu, sinon d'une disposition incessante à faire à toute heure ce qui suffirait pour couvrir à jamais de gloire le nom d'un soldat? Ce n'était donc pas une enthousiaste, une théoriste que Miriam ; mais une observatrice réelle et sérieuse des règles qu'elle enseignait. Etait-ce donc là de la philosophie ? Oh non I ce devait être une religion ! la religion d'Agnès et de Sébastien, à la hauteur desquels Miriam s'élevait entièrement à ses yeux. Ah I comme elle désirait avoir avec elle un nouvel entretien l
Fidèle à sa promesse, le médecin revint de grand matin, et trouva beaucoup d'amélioration dans l'état de la malade. Il ordonna qu'on le laissât seul avec elle ; puis, ayant couvert la table d'une toile de Un et placé dessus deux cierges allumés, il tira de son sein une écharpe brodée, et déex)uvrit un coffret d'or, dont Miriam connaissait bien le contenu sacré. Dionysius s'approcha d'elle et lui dit :
— Mon eiifani biea-aimée, comme je vous l'avais promis, Je tou»
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apports le remède le plus sûr pour tous les maux soit du corps soit de l'âme; c'est le Médecin lui-même, Celui dont la parole répare toutes choses ^ , dont l'attouchement ouvre les yeux aux aveugles et les oreilles sux sourds, dont la volonté purifie les lépreux, dont la robe même communique par ses bords la force de tout guérir. Etes-vous préparée à le recevoir ?
— De tout mon cœur 1 répondit-elle en joignant les mains. J'aspire à posséder Celui seul que j'ai aimé, en qui j'ai cru, à qui mon cœur appartient.
— Vous n'avez dans le cœur ni indignation ni colère contre celui qui vous a blessée? Vous ne sentez ni vanité, ni orgueil s'élever en votre âme, à l'idée de ce que vous avez fait 7 Avez-vous connaissance de quelque faute qui nécessiterait une humble confession et l'absolution, pour que vous puissiez recevoir en vous ce don sacré?
— Je sais que je suis remplie d'imperfections et de péchés, ô mon véritable père ; mais je n'ai conscience, en ce moment, d'aucune offense volontaire. Je n'ai pas besoin de pardonner à celui dont vous voulez parler ; je l'aime trop pour cela, et je donnerais volontiers ma vie pour le sauver. Et quant à m'enorgueillir, ne suis-je pas une humble servante qui n'a fait qu'exécuter les commandements du Seigneur?
— En ce cas, mon enfant, invitez le Seigneur à descendre en votre demeure, afin qu'y étant venu il vous guérisse et vous remplisse de sa grâce.
Et, s'approchant de la table, il y prit un fragment de la sainte Eucharistie, sous la forme de pain sans levain, et, comme il était sec, il l'humecta dans l'eau, puis le mit dans sa bouche entr'ouverte 2. Elle la referma et demeura quelques instants plongée dans la contemplation.
C'est ainsi que le bienheureux Dionysius s'acquittait du double ofiBce de médecin et de prêtre, que lui attribue l'inscription de sou tombeau.
ÎXXIl. — LE SACRIFICE ACCEPTA.
Pendant toute cette journée, la malade ne parut s'occuper que de pensées graves, mais consolantes. Fabiola, qui ne la quittait que pour donner quelques ordres, l'observait avec un mélange de bonheur et de vénération. Il lui semblait parfois que l'âme de son esclave se détachait du mtfnde extérieur, pour entrer en communication avec une sphère entièrement différente. Elle voyait tantôt un sourire passer, comme un rayon de soleil, sur ses traits altérés, tantôt une larme trembler au bord de sa paupière, ou descendre limtement sur ses joues ; tantôt ses regards s'élevaient vers le ciel et y restaient longtemps fixés, tandis qu'une douce expression d'heureuse et calme béatitude s'étendait sur tout son être ; tantôt elle se retournait avec une expression de tendresse infinie vers
(1) • Qui verbo tuo instaurât univena. n Le Bréviau'e.
(S) EuMbe, k propoi de Sirapiou, noui apprend que tell6 était la maaii>re d'admiuUtrei la salûtt ouiuivaiioD aux la-dhàM, i&ni calice et «cm uae ceule etpèca.
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«a maîtresse, h qui alors elle tendait la main pour en recevoir une affectueuse étreinte. Des heures se passaient ainsi dans le silence qui continuait à être ordonné, et Fabiola se disait que le contact d'un type aussi rare de vertu était un honneur, un bienfait pour elle-même.
Enfin, vers le milieu du jour, après avoir donné quelque nourriture à sa malade, elle lui dit avec un sourire :
— Je trouve, Miriam, que vous allez déjà beaucoup mieux. Votre médecin doit vous avoir apporté quelque remède miraculeux?
— Miraculeux en effet, ma chère maîtresse.
Fabiola parut affligée, et, se penchant vers elle, lui dit à demi-voix :
— Oh I ne m'appelez plus ainsi, je vous en prie. S'il fallait encore employer ce nom, ce serait plutôt à moi à vous le donner. D'ailleurs, il n'est plus vrai : j'ai réalisé ce que je projetais depuis longtemps; j'ai ordonné que l'on dressât votre acte de libération, non comme pour une affranchie, mais comme pour une ingenua^, car je sais que vous l'êtes.
Pour ne pas l'affliger de nouveau, Miriam la remercia du regard seulement ; et toutes deux continuèrent à jouir en silence de leur mutuel bonheur.
Dionysius revint vers le soir, et trouva tant d'amélioration chez la malade, qu'il permit une nourriture plus substantielle, et un peu de conversation tranquille.
— Il faut, dit Fabiola, dès qu'elles furent seules, il faut que je commence par remplir un devoir que mon cœur brûlait d'accomplir, celui de vous remercier — je voudrais connaître un mot plus énergique — non de m'avoir sauvé la vie, mais du sacrifice magnanime que vous avez fait de la vôtre, et, permettez-moi de le dire, de l'éclatant exemple dfi la vertu héroïque qui seule pouvait inspirer un pareil dévoûment.
— Qu'ai-je donc fait de plus que mon devoir 7 Ma vie vous appar* tenait, quand même il ne se fût pas agi de sauver la vôtre, répondit Miriam.
— Pour vous, sans doute, c'est peu de chose, reprit Fabiola; pour \ous, qui avez été nourrie de cette doctrine dont la subhmité m'écrasait, de cette doctrine qui fait des actes les plus héroïques des devoirs de tous les jours.
— C'est justement là, dit vivement Miriam, ce qui leur fait perdre le caractère que vous voulez bien leur attribuer.
— Non I non l s'écria Fabiola avec enthousiasme. N'essayei pas de me rabaisser à mes propres yeux, en m'enseignant à déprécier ce que je ne puis assez admirer comme un acte de vertu sans égal. J'y ai bien
réfléchi, et le jour et la nuit, depuis que j'y ai assisté, et mpn cœur n'a point cessé de désirer ardemment vous en entretenir ; et cependant, en ce moment j'hésite encore, je crains que votre faiblesse ne souffre de la violence de mes sentiments. C'était noble, c'était grand, c'était audessus de tout éloge; et cependant vous ne voulez pas de louanges, je le sais. Il n'est rien, selon moi, qui puisse ajouter à la sublimité de
(1) Les esclaves devenus libres gardaient le nom d'affranchi ou d'affranchie, {libertut libtrta), de celui à qui ils avaient appartenu ; affranchi d'Auguste, par exemple- L'orsquil» itaient nés libres, ils le redevenaient sous le nom d'ingenuus ou ingenua (né libre), etrentraieoi par émancipation dans la classe des citoyens libres de naissance.