LB SACRIFICE ACCEPTÉ
votre conduite; iî ne me paraît pas possible que la vertu humaine atteigne plus haut,
Miriam, qui s'était levée à demi, prit la main de Fabiola dans les siennes, et, se tournant vers elle, lui dit d'un air à la fois grave et doux :
— Chère et aimable Fabiola, veuillez me prêter quelques instants d'attention. Je ne veux point rabaisser ce qu'il vous plaît de priser si haut, puisque cela vous afflige ; je ne veux que vous montrer combien nous sommes loin encore de ce qu'on peut faire ; et, pour cela, laissezmoi vous faire le récit de scènes du même genre, mais où les rôles seront intervertis. Supposez un esclave — pardonnez-moi, chère Fabiola, ce mot qui vous blesse, je le vois bien, pardonnez-le-moi encore une fois, ce sera la dernière — oui, un esclave abruti, ingrat, rebelle au plus doux, au plus indulgent des maîtres. Supposez que le coup qui le menace soit, non celui d'un assassin, mais celui d'une justice sévère. Quel nom donneriez-vous à l'action de ce maître, comment qualifieriez-vous sa vertu, si, par pur amour pour ce misérable et afin de le sauver, il s'élançait sous la hache, et même au-devant des verges honteuses qui précèdent l'exécution, et laissait après lui, par son testament, ses titres, ses biens à cet esclave ; s'il l'appelait son héritier, «on frère ?
— 0 Miriam, Miriam I ce que vous venez de dépeindre est trop sublime pour pouvoir être cru de l'homme. Vous n'avez pas pour moi effacé votre action, car je ne voulais parler que de vertu humaine. Or agir comme vous venez de le dire ne pourrait être, si c'était possible, que l'œuvre de la vertu d*un Dieu.
Miriam pressa cont: e son cœur la main qu'elle étreignait, et, dirigeant vers Fabiola, muette de surprise, un regard plein d'inspiration céleste, elle reprit d'une voix douce et grave : — Adesi Jésds-Christ, qci à fait
TOCTCELA POUR L'HOMMB, ÉTAIT-IL VRAIMENT DiEU.
— Fabiola se couvrit le visage de ses mains et demeura longtemps silencieuse , tandis que Miriam priait avec ferveur dans le repos de son âme.
— Merci, Bliriam, merci du fond de mon cœur, dit enfin Fabiola, Vous avez exécuté votre promesse de me servir de guide. Pendant un certain temps, j'avais craint que vous ne fussiez pas chrétienne; mais ce n'était pas possible.
Et maintenant, dites-moi, ces mots si puissants et cependant si doux que vous venez de me faire entendre, ces mots que j'ai senti pénétrer dans mon cœur, comme s'enfonce dans les profondeurs de l'Océan la pièce d'or tombée sur la calme surface de ses eaux, sans bruit, sans secousse, pour toujours, — ces mots ne sont-ils qu'un des détails de la doctrine chrétienne, ou bien en sont-ils le principe essentiel?
— Grâce à la puissance de votre esprit, une simple cdlégorie vous a fait atteindre et saisir d'un bond la clef de voûte de toute notre foi. Au feu de votre vive intelligence, les doctrines les plus saillantes, les plus vitales du christianisme viennent de se condenser en une seule idée. Vous en avez extrait l'essence constitutive :
L'homme, créature de Dieu et son esclave, se révolta contre son Seigneur ; la justice irrésistible le poursuivit et le condamna ; ce môme Stù-
270 Lï SACKIFICÎE aCCKPTJÔ.
gDeur prit la forme et la nature d'un serviteur, en se rendant semblable aux autres hommes * ; c'est sous cette forme qu'il endura les outrages, les coups, les railleries, une mort ignominieuse et qu'il devint « le crucifié, » comme les païens l'appellent; par là, il racheta l'homme, et l'admit au partage de son royaume et de ses richesses : tout cela est compris dans les mots que j'ai prononcés.
Et vous avez atteint la véritable conclusion : « Dieu seul pouvait accomplir une action aussi divine et offrir une expiation aussi sublime, »
Fabiola rentra de nouveau silencieuse dans ses pensées , et n'en sortit que pour demander timidement :
— Etait-ce à cela que vous faisiez allusion en Campanie, quand voua me dites que Dieu seul était une victime digne de Dieu?
— - Oui ; mais j'ai fait allusion aussi à la continuation du sacrifice qui, par l'effet merveilleux d'un amour tout-puissant, se perpétue jusqu'à ces jours. Mais je ne dois pas parler de cela pour le moment.
Fabiola conclut eu ces termes : — Je vois, à chaque instant, combien tout ce que vous m'avez dit s'accorde et se lie, comme les diverses parties d'une seule plante ; tous les jets s'élancent l'un de l'autre. Je croyais que votre système ne portait que les fleurs éclatantes d'une élégante théorie, mais vous m'avez montré, par votre exemple , que ces fleurs peuvent se transformer en fruits suaves et nourrissants. Dans la doctrine que vous venez de m'exposer , je crois distinguer le tronc sublime d'où partent toutes les autres branches et même les fruits dont nous venons de parler. Car qui pourrait refuser de faire à autrui bien moins que ce que Dieu lui a fait à lui-même? Mais, Miriam, il doit y avoir une source invisible et profonde d'où jaiUit tout ceci, obscure peut-être au-delà de toute contemplation , profonde au-delà de toute recherche, si complexe, qu'elle échappe à l'analyse des hommes, et cependant assez simple, peut-être, pour ne pas dépasser la portée d'un esprit confiant. Si, dans mon ignorance actuelle, j'osais parler, je dirais que cette source est assez abondante pour arroser la nature entière, assez r che pour remplir la création de tout ce qu'elle contient de parfait et de bon, assez féconde pour développer la croissance de votre noble tronc, jusqu'à ce que son sommet dépasse les étoiles et que ses branches s'étendent jusqu'aux extrémités de la terre. — C'est ainsi que je m'explique votre pensée sur ce Dieu que vous m'avez fait craindre, e», que vous ne m'avez fait connaître que comme notre vigilant gardien, notre juge sévère quand vous m'en parliez en philosophe ; mais que, j'en suis sûre , vous me ferez aimer alors que, chrétienne, vous me montrerez en lui la source et la racine d'une tendresse et d'une miséricorde aussi céleste. — Sans quelque profond- mystère, encore caché pour moi dans la nature de ce Dieu, je ne puis concevoir complètement cette étonnante doctrine de la rédemption des hommes.
Fabiola, répondit Miriam, des maîtres plus instruits que moi entreprendront l'enseignement d'une personne douée d'un esprit aussi pénétrant que le vôtre ; mais aurez- vous confiance en moi, si j'essaye de voue donner une courte e-iplicatioa?
LK cJAORÎFICB, accept:*-\. 271
— Miriam, reprit Fabiola avec chaleur, celle qui est prête à mourir pour une autre ne voudra certainement pas la tromper.
— Voyez, reprit la malade en souriant, vous venez de nouveau de saisir encore un grand principe — celui de la foi. Je vais donc me borner à n'être que la simple narratrice de ce que nous enseigne Jésus^Christ, qui est vraiment mort pour nous. Vous voudrez bien croire à ma parole de fidèle témoin? vous voudrez bien aussi croire à celle d'un Dieu infaillible?
Fabiola inclina la tête et prêta une oreille attentive à celle qu'elle avait si longtemps honorée comme l'adepte d'une sagesse merveilleuse, apprise par elle à une école inconnue, mais qu'elle adorait presque maintenaat comme un ange, qui pouvait lui ouvrir les digues d'un océan éternel dont les eaux sont l'insondable sagesse qui inonde la terre.
Miriam exposa, dans les termes simples de l'enseignement catholique, la sublime doctrine de la Trinité ; après avoir conté la chute de l'homme, elle développa le mystère de l'Incarnation, donnant, dans les propres termes dont se sert saint Jean, l'histoire du Verbe éternel, jusqu'à ce qu'il se fît chair et demeurât parmi les hommes. Souvent elle fut interrompue par les expressions d'assentiment ou d'admiration que murmurait son élève ; jamais, par des objections ou des doutes. La philosophie cédait devant la religion, la sublimité devant la docilité, ^incrédulité devant la foi.
Mais il semblait qu'une triste émotion s'emparait du cœur de Fabiola ; Miriam la lut dans ses yeux et lui en demanda la cause :
— J'ose à peine vous la dire, reprit-elle, mais tout ce que vous venez de m'apprendre est si beau, si divin, qu'il me paraît nécessaire de ne pas aller plus loin. Le verbe (quel noble nom !), c'est-à-dire l'expression de l'amour de Dieu, la manifestation de sa sagesse, l'évidence de son pouvoir, le souflle vivifiant de sa vie, c'est-à-dire lui-même : ce Verbe s'est fait chair! Qui lui donnera cette chair? Ramassera-t-il dans la fange le rebut d'une humanité corrompue? ou bien va-t-on créer pour lui une humanité nouvelle? Prendra-t-il place dans une double généalogie et recevra-t-il ainsi, en lui, le torrent d'une double corruption ? Y aura-t-il sur la terre quelqu'un d'assez téméraire et d'assez puissant pour s'appeler son père 7
— Non, murmura doucement Miriam : mais il y en aura Une qui sera assez humble et assez sainte pour être digne de se dire Ba mère. — Environ huit cents ans avant que le Fils de Dieu fût venu au monde, un prophète parla, et il inscrivit sa prédiction dans un livre qu'il remit entre les mains des Juifs, ennemis invétérés du Christ; ces mots étaient ceux-ci : « Et voici, une Vierge concevra et enfantera un Fils, et son nom sera Emmanuel*, » ce qui, en hébreu, « signifie Dieu avec nous, c'est-à-dire avec les hommes. » — Cette prophétie fut nécessairement accompUe par la conception et la naissance du Fils de Dieu sur la terre.
— Et qui éXsiit-Elle? demanda Fabiola d'un ton respectueux.
— Celle dont le nom est béni par quiconque aime sincèrement soq fils; Marie est le nom sous lequel voua devez la connaître; Miriam^ son nom original dan.n sa propre lanL^ie, est celui par lequel je l'honere.
(I) Italf, vu, li.