LB SACRIF1CI5 ACCEPTA
Ah I combien ne fut-elle pas préparée, par sa sainteté et sos vertus, à la tante destinée qui lui était réservée I En elle il n'y eut point de tache à faire disparaître, elle était sans tache, elle ne fut point purifiée, elle fut pure toujours : elle ne fut point délivrée du péché, elle en fut exempte. Le torrent dont vous parliez fut arrêté devant lilarie par la digi]e d'un décret éternel ; cette barrière s'opposa à ce que la sainteté de Dieu fût mêlée au péché, qu'elle ne pouvait racheter qu'en lui restant étrangère.
Brillant comme le sang d'Adam, quand le souffle de Dieu le répandit dans ses veines ; pure comme la chair d'Eve pendant qu'elle était encore dans le moule des maina du Tout-Puissant qui la fit sortir des flancs de l'homme endormi : tels étaient le sang et la chair que l'Esprit de Dieu forma dans la glorieuse humanité que Marie transmit à Jésus.
Et, quand un si beau privilège a été accordé à notre sexe, serez-vous surprise qu'un grand nombre d'entre nous, à l'exemple de notre douce Agnès, choisissent cette Vierge sans pareille pour modèle de leur vie? qu'elles trouvent, en celle que Dieu a élue, l'exemple de toutes les vertus? et que, plutôt que de se laisser attacher, même par les liens les plus doux, au joug de ce monde, elles cherchent à s'élever au ciel sur les ailes d'un amour sans partage, comme l'amour de Marie?
Après un court instant de recueillement, Miriam continua l'histoire sommaire de la naissance de Notre-Seigneur, de sa jeunesse laborieuse, de sa vie publique si active et si pleine de souffrances, et enfin de sa passion ignominieuse. Plus d'une fois, le récit fut interrompu par les sanglots et les larmes de l'élève docile et de l'institutrice zélée. L'heure du repos était pourtant venue lorsque Fabiola demanda timidement :
— Etes- vous trop fatiguée pour répondre à une dernière question ?
— Non, répondit Miriam avec joie.
— Quelle espérance peut-il encore rester à une femme qui ne peut arguer de sou ignorance, car elle prétendait tout savoir; à une orgueilleuse qui ne cessa jamais d"étudier, car elle affectait une vive ardeur pour la science ; insensée qui ne peut aujourd'hui que s'accuser d'avoir rejeté la sagesse véritable et d'avoir blasphémé Celui qui en est le dispensateur-, de s'être raillée des tourments par lesquels Dieu a prouvé «on amour pour les hommes; d'avoir ri avec mépris de la mort sacrée qui les racheta, de la mort de Celui dont elle se moqua si souvent, en le nommant avec dérision « le crucifié. »
Un déluge de larmes lui coupa la parole, Miriam se tut jusqu'à ce que cette explosion de douleur réparatrice se fût transformée en cette suave rosée qui attendrit le cœur. PuiS, d'une vois perûuasive et tendre, elle reprit :
— Aux jours du Seigneur, vivait une femme qui portait le même nom que cette mère sans tache ; cette femme avait péché publiquement, honteusement, et lomme vous auriez h«rreur de pécher vous-même, Fabiola ; mais, comme vous, Fabiola, elle eut enfin horreur de sea péchés. Elle connut — comment? on l'ignore — le souverain Rédempteur; bientôt, dans le secret de son ôme, elle se livra à une contemplation fervente ; puis, elle adora de tout son être la condescendance et la gracieuse familiarité qu'il déployait envers les pécheurs, l'indulgence et la mansuétude qu'il montrait envers tous le» coupables. Elle aima de plus en plus, «t
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bientôt, s'oubliant elle-même, elle ne songea plus qu'aux moyens d® manifester son anaour afin de pouvoir l'honorer, lui, quelque faiblement que ce fût, dût-ii lui en coûter à elle la Iionte et rhumiliation aux yeux de tous.
Elle se rendit dans la demeure d'un homme riche, où les attentions de l'hospitalité avaient été refusées à l'hôte divin; elle entra sous le toit de l'homme orgueilleux qui, dans la présomption de son âme, méprisait la pécheresse publique ; elle voulut suppléer aux attentions qu'on avait négligées envers celui qu'elle aimait, et, comme elle devait s'y attendre, elle fut méprisée à cause de son importune douleur.
— Comment fit-elle, Miriam î
— Elle s'agenouilla à ses pieds pendant qu'il était à table, elle les arrosa de ses larmes, les essuya de ses longs cheveux, les baisa avec ferveur et les oignit des plus riches parfums.
— Et qu'arriva-t-il ?
— Jésus la défendit contre les railleries mordantes de son hôte ; il dit à cette femme qu'il lui était beaucoup pardonné, parce qu'elle avait beaucoup aimé, et elle partit remplie des^plus douces consolations. ,
— Et que devint-elle ?
— Quand Jésus eut été crucifié sur le Calvaire, deux femmes eurent le privilège de demeurer auprès de lui ; c'étaient Marie sans tache et Marie la pécheresse, comme pour montrer par là que l'amour immaculé et l'amour repentant peuvent se donner la main et marcher côte à côte avec Celui qui était venu sur la tene « non pour appeler les justes, mais les pécheurs au repentir, m
Telle fut la fin de l'entretien pour cette nuit. Miriam, brisée par l'effort, tomba dans un sommeil paisible, Fabiola s'assit près d'elle, le cœur plein, jusqu'aux bords, de ce récit d'amour divin. Elle le recommença cent fois dans sa mémoire, et demeura de plus en plus convaincue de l'union et de la force qui liaient toutes les parties de cet admirable système. En effet, si, guidée psur l'exemple de l'amour de Jésus, Miriam avait voulu mourir pour elle, elle n'avait pas été moins prompte que lui à. lui pardonner à elle de l'avoir involontairement blessée. Chaque chrétien, elle le «entait bien, devait être une copie, une image de son maître; celle qui reposait si paisiblement près d'elle en était, Fabiola n'en doutait point, une image ùdèle et pouvdt bien représenter le Sauveur à sea yeux.
Quand, après quelques heures de repos, Miriam ouvrit les yeux, elle vit sa maîtresse (car son acte d'affranchissement n'était pas encore rempli) étendue sur ses pieds, où elle s'était endormie en pleurant. Elle comprit aussitôt lintention et le mérite de cette humiliation volontaire; elle ne s'en émut point, mais elle remercia Dieu, du fond du cœur, de ce que son sacrifice avait été accepté.
Fabiola, en s'éveillant, be gUssa sur sa couche, pensant n'avoir point été vue. Il lui avait fallu un effort secret et suprême pour vaincre son orgueil, mais elle y était parvenue, et s'était complètement humiliée. Elle sentit alors, et pour la première fois, qu'elle était chrétienne dans le cœur.
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rxxm. — HisTomE de mip.tam.
En arrivant le lendemain matin, Dionysius trouva la malade et sa gardienne si heureuse? et si rayonnantes de joie, qu'il les félicita toutes deux d'avoir passé une nuit si calme. Cette idée les fit sourire, mais elles convinrent cependant que cette nuit avait été la plus heureuse de leur existence. Dionysius manifesta sa surprise; mais cette surprise cessa quand Miriam, prenant Fabiola par la main, lui dit :
— Vénérable ministre de Dieu, je confie à vos soins paternels cetto catéchumène qui désire être complètement instruite des mystères de notre sainte foi, et régénérée par les eaux du salut éternel.
— Comment, s'écria Fabiola surprise, êtes-vous autre chose qu'un médecin?
— Oui, mon enfant, reprit le vieillard ; j'occupe aussi, quoique indigne, la haute position de prêtre de l'Eglise de Dieu.
Sans hésiter un instant, Fabiola s'agenouilla devant lui et lui baisa la main. Le prêtre, lui posant, à son tour, la main droite sur la tête, lui dit :
— Ayez courage, ma fille; vous n'êtes point la première de votre maison que Dieu ait fait entrer dans son Eglise. Je fus, il y a bien des années, appelé ici sous le môme prétexte qu'à présent, par une autre esclave qui n'existe plus aujourd'hui : le motif réel de ma visite était de baptiser, quelques heures avant sa mort, ia femme de Fabius.
— Ma mère I s'écria Fabiola. Elle est morte immédiatement après m'avoir donné le jour. Est-elle donc morte chrétienne?
— Oui, et je ne doute pas que son esprit ne soit demeuré avec vous, pendant toute votre vie, à côté de votre ange gardien, et qu'il ne vous ait conduite, invisible, à cette heure fortunée. Prosternée devant le trône de Dieu, votre mère n'aura pas cessé de le supplier pour vous.
Cette nouvelle rendit les deux amies cent fois plus heureuses encore. Des arrangements furent pris avec Dionysius pour les instructions nécessaires et les préparatifs qu'exigeait l'admission de Fabiola au sacrement du baptême. Ces soins terminés, Fabiola se rendit auprès de Miriam et lui demanda d'une voix discrète et douce :
— Puis-je désormais, Miriam, vous appeler ma sœur?
Une tendre pression de main fut la seule réponse que Miriam émue put faire à cette demande.
Euphrosyue, la vieille nourrice, et l'esclave grecque, se placèrent d'elles-mêmes, avec leur maîtresse , sous la direction du vénérable Dionysius, pour se préparer aussi à recevoir le baptême la veille de Pâques. N'oublions pas non plus de mentionner au nombre des catéchumènes Emérantiana , la sœur de lait d'Agnès, que Fabiola avait recueillie chez elle. Emérantiana se montrait heureuse de pouvoir sa rendre utile et d'être la messagère chargée d'établir les communications entre la chambre de ia malade et le reste de l'habitation.
Miriam, pendant sa convalescence, raconta k Fabiola l'histoire entière de sa vie ; et comme ce récit est de nature à jeter quelque joiir sur ce qui précède, nous le répéterons succinctement au lecteur.
uiSTomE DE MiaiAM. 275
Quelques années avant le commencement de notre histoire, vivait à Antioche un homme qui, bien qu'il ne fût pas d'une famille trèsancienne, possédait de grandes richesses et fréquentait les meilleures maisons de cette ville luxueuse. Los dépenses auxquelles ses relations l'entraînaient, le manque absolu d'ordre et d'économie, finirent par absorber sa fortune et même par lui occasionner de sérieux embarras financiers. Il avait épousé une femme très-vertueuse qui, s'étant faite chrétienne, dissimula d'abord le secret de sa conversion, mais finit bientôt, avec l'assentiment de son époux, assentiment qui ne fut donné qu'avec répugnance, par pratiquer ouvertement ses devoirs religieux. Ses deux enfants, un fils et une fille, furent élevés par ses soins. L'aîné, Orontius, nommé ainsi du nom du fleuve qui arrosait la ville, avait quinze ans quand son père découvrit le secret de la conversion de sa femme. Il avait été initié, par sa mère, aux principes de la doctrine chrétienne. Il avait assisté, bien des fois, avec elle aux cérémonies du culte, et avait acquis ainsi la connaissance de secrets dangereux, dont il devait faire plus tard un bien déplorable usage ; mais il n'avait nul désir d'embrasser les doctrines ou d'adopter les pratiques de la religion chrétienne.
Il ne voulait pas entendre parler de recevoir le baptême. Il était volontaire, artificieux, ne mettait point de frein à ses passions et n'avait aucun principe de moralité. Il ambitionnait les distinctions mondaines, et se jetait avec ardeur dans les entraînements et les plaisirs du monde. Il avait reçu — et continuait à recevoir — une éducation brillante. Indépendamment du grec, qu'on parlait généralement à Antioche, il possédait la langue latine qu'il parlait correctement et avec grâce, comme nous l'avons vu, quoique avec un léger accent étranger. Dans l'intimité de la famille, et dans ses rapports avec les domestiques, il parlait, comme tout le monde, la langue du pays.
Quand ce fils eut atteint sa quinzième année, et que sou père i'eut soustrait au contrôle de sa mère, il n'en éprouva nul regret, et il souscrivit avec plus de plaisir encore au désir de son père de continuer à pratiquer la religion dominante et favorite de l'Etat.
Quant à la fille, qui avait trois ans de moins qu'Orontius, le père ne s'en inquiétait point. Il lui semblait puéril et au-dessous de sa dignité d'attacher une grande importance aux questions religieuses ; changer de culte, abandonner celui de l'empire, était, selon lui, un signe de faiblesse. Que les femmes, dont l'imagination est plus ardente que celle des hommes et qui résistent moins aux entraînements du sentiment, cédassent à de telles fantaisies, c'était là, disait-il, chose toute naturelle et dont il ne fallait guère s'inquiéter. En conséquence, il permit à sa fille Miriam (dont le nom était syrien, attendu que sa mère descendait d'une famille riche d'Édesse), de suivre hbrement les pratiques de sa foi nouvelle. Miriam, dont l'éducation mentale avait été soigneusement cultivée, devint bientôt un modèle de vertu. Elle plaisait surtout par sa simplicité et par l'absence de toute prétention. N'oublions pas d'ajouter que ceci se passait à. une époque où Antioche était célèbre par l'enseignement de i,es philosopheti, dont la plupart étaient des chrcliens* de mérite distingué.
27 ô mSTOIRB DE HHRIAM.
Quelques années plus tard, quand le fils eut atteint l'âge d'homme et donné des preuves de ses mauvaises inclinations, la mère vint à mourir • mais, avant son trépas, elle eut la douleur de prévoir la ruine prochaine et inévitable de son mari. Ne voulant pas que sa fille fût victime de l'in- i curie de son époux ni du fatal égoïsme et de l'ambition de son fils, ello | avait eu soin de placer sur la tête de Miriam toute sa fortune personnello i qu'elle était parvenue à soustraire à leur double convoitise. Elle résista avec fermeté aux influences, aux artifices employés pour la faire renoncer à sa résolution. Elle ne voulut céder à aucune obsession qui pût exposer ses biens à disparaître parmi les ressources de la famille, ou aider à satisfaire les exigences des créanciers. Bien plus, à son lit de mort, elle enjoignit à sa fille, entre autres recommandations maternelles, de considérer comme nn devoir filial de s'opposer toujours à ce qu'il fût porté atteinte à ses dernières volontés. .
Les affaires empirèrent de plus en plus, les créanciers devenaitjnt pressants, les biens avaient été imprudemment vendus, quand un homme mystérieux, du nom d'Eurotas, apparut dans la famille ; personne, si ce n'est le père d'Orontius et de Miriam, ne semblait le connaître, et il le considérait comme étant à la fois une bénédiction et une malédiction, comme un messager de ruine ensemble et de salut.
Le lecteur connaît les aveux d'Eurotas : il suffit d'ajouter qu'il était l'aîné et qu'il n'ignorait pas que son caractère hautain, morose, sinistre même, le rendait peu propre à occuper la position de chef de famille ou à administrer paisiblement des propriétés foncières. Il avait cependant une ambition effrénée : c'était d'élever sa famille à un rang supérieur et même d'en augmenter l'opulence. Dans ce but il se munit d'une certaine somme d'argent, disparut pendant quelques années, se livra aux spéculations aventureuses du trafic dans l'intérieur de l'Asie, pénétra dans la Chine et dans l'Inde, et revint avec une grande fortune et une riche collection de pierres précieuses qui facilita à son neveu la courte carrière qu'une mauvaise direction devait faire aboutir à sa ruine dans Rome.
Au lieu d'une riche famille, à qui il aurait pu prodiguer des riches*' ses superflues, Eurotas, à son retour, ne retrouva qu'une maison en faillite à relever de sa ruine. Son orgueil de famille prévalut, et, après d'amers reproches et de violentes querelles avec son frère, — querelles soigneusement ca^'hées au monde, — il paya toutes les dettes en sacrifiant son propre capital, et devint ainsi, virtuellement, maître des débris de la fortune de son frère et le tyran de la famille entière.
Après quelques années d'une vie agitée, le père s'affaiblit et mourut. A son lit de mort, il avoua à Orontius qu'il n'avait rien à lui transmettre, que tout ce qui l'avait fait vivre depuis quelques années, que le toit mêma qui l'abritait, appartenaient k son ami Eurotas. Sans indiquer les liens de parenté qui l'attachaient à cet homme, le moribond dit à son fils qu'il allait désormais n'avoir plus sur la terre d'autre protecteur ni d'autre guide. Dévoré d'orgueil, d'ambition et de l'amour des plaisirs, le jeune homme se vit tout d'un coup Uvré à un homme sans principes et sans cœur, à un homme non moins avide que lui, et qui lui prescrivait pouy base d'une mutuelle confiance une soumission absolue à sa volonté dD fer. Quant à lui, il devait, aux yeux du monde, paâser pour l'inférieuif
MSTOIRB Dt «RIAM. 277
d'Orontius, a condition que ce dernier agirait conformément à ce principe, qu'il n'y avait rien de trop grand ou de trop petit, rien de bien on rien de mal, qu'il ne dût faire pour rendre à la famille une fortune et une position.
Demeurer à Antioche après la ruine de la maison était chose imposjibîe. Orontius sentait qu'avec une somme d'une certaine importance il produirait plus d'effet partout ailleurs que dans sa vie natale. Mais i' reconnut bien vite que la vente du reste des biens de son père suffirait à peine pour couvrir les dettes qu'il avait laissées. Il ne restait plus d'intact que la fortune de Miriam; les deux complices reconnurent, de commun accord, qu'il leur fallait s'en rendre maîtres. Prières, artifices, insinuations, tout fut employé; mais Miriam résista simplement et avec fermeté, tant pour accomplir les volontés de sa mère mourante que pour exécuter son projet d'établir une maison, où, en compagnie d'autres vierges consacrées, comme elle, au service du Seigneur, elle pût passer le reste de sa vie. Elle venait d'atteindre l'âge légal et pouvait, par conséquent, disposer de ses biens. Cependant elle offrit à son frère ainsi qu'à Eurotas tout ce qu'elle crut devoir faire dans leur intérêt; elle leur proposa de vivre, pour un temps du moins, des revenus de sa fortune. Mais ce n'était pas là ce qu'ils voulaient; et, voyant qu'ils n'obtenaient rien par la ruse; Eurotas commença à faire comprendre à Orontius qu'il faudrait peut-être en venir à faire disparaître celle qui s'opposait si énergiquement à l'accomplissement de leurs vues.
Le jeune homme frémit rien qu'à cette pensée. Eurotas s'appliqua à le familiariser peu à peu avec elle, jusqu'à ce que — tout en se révoltant encore contre l'idée de commettre actuellement un fratricide — il en vint à se dire qu'il ferait presque une action vertueuse. C'est ainsi que les frères de Joseph se persuadèrent la même chose, lorsqu'ils employèrent un moyen plus lent et moins féroce pour se débarrasser d'un frère importun. Un stratagème, un acte de violence cachée, ne tombant pas sous l'application des lois et que personne n'osa révéler, lui offrait les meilleures chances de succès.
Au nombre des privilèges dont jouissaient les chrétiens des premiers siècles, nous avons déjà mentionné celui de pouvoir conserver chez eux la sainte Eucharistie, pour communier en particulier. Nous avons décrit la manière dont on l'enveloppait dans un orarium, ou voile de lin, préservé lui-même par une riche couverture. Ce don précieux, saint Cyprien nous l'apprend *, était soigneusement renfermé dans un coffret [area] fermant à clef. Orontius ne l'ignorait pas ; il savait aussi que ce qu'il contenait était mille fois plus estimé que l'or ou l'argent, et que les Pères de l'Église considéraient comme un crime le fait de perdre la moindre parcelle du pain consacré*. Le nom «de perle» donné au plus petit fragement', indiqpiait le prix qu'y attachaient les chrétiens, prix tellement élevé à
(1) • Cum arcam tunm.in qua Domini eanetum fuit, manibiu indignis tentdxset aperire, igné inde turgente deterrita ett, ne auderet attingere; quand elle essaya d'ouvrir, de ses maini indignes, le coffret dam lequel était le saint (corps) de Notr«-Seigneur, elle en fut Tiolemment empêchée par les flammes qui s'en échappèrent. » De Lapiis.
(3) Voyez Martenne, De AntiqiiU Eccletlœ ritibus.
(3) D'aprè:: les liturgies orientales, Fortunatus appelle la sainte Buoharistta > Corporu Agni margailtum ingent, U perle précieuse du corps de l'Agneau. • Lib. Ill, vert SS. TAB. ^^
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leure yeux, qu'ils sacrifiaient avec joie tout ce qu'ils possédaient pour sauver de la profanation la sainte Eucharistie.
Le voile richement brodé de perles dont il a été tant de fois question dans notre récit était la couverture extérieure dans laquelle la mère de Miriam renfermait jadis son trésor ; sa fille le conservait soigneusement à un double titre : comme un précieux héritage et comme un objet consacré qu'elle continuait à employer au même usage.
Un jour qu'elle s'était agenouillée de bonne heure devant son tabernacle (area), elle voulut, après une fervente prière, en soulever le couvercle. A sa grande surprise et à sa profonde douleur, elle vit la serrure ouverte et son trésor enlevé ! Comme Marie-Madeleine au sépulcre, elle pleura amèrement, parce qu'on lui avait pris son Seigneur et qu'elle ne savait ce qu'on en avait fait *. Comme elle aussi, « en répandant des larmes, elle se baissa et regarda » dans le coffret et vit un papier que, dans le premier moment de trouble, elle n'avait point remarqué.
I Le papier lui apprit que ce qu'elle cherchait était en sûreté dans les mains de son frère, et qu'elle pouvait le racheter moyennant rançon. Elle courut chez son frère, qui s'était enfermé avec l'homme sinistre dont la présence la faisait toujours trembler; elle se jeta à leurs pieds et les supplia de lui rendre ce qu'elle estimait bien plus que sa fortune entière. Orontius était sur le point de se rendre à ses larmes et à ses supplications, quand Eurotas, arrêtant sur lui son regard implacable, le subjugua, et, s'adressant à la malheureuse jeune fille, lui dit:
— Miriam, nous vous prendrons au mot. Nous voulons mettre à l'épreuve la vérité et la sincérité de votre foi. Votre offre est-elle sincère?
— Je donnerai tout au monde, tout ce que je possède, pour racheter de la profanation le Saint des saints.
— Signez donc ce papier, reprit Eurotas avec un sourire ironique. Miriam saisit une plume, jeta un regard sur le document et signa.
C'était une donation de tous ses biens à Eurotas. Orontius était furieux de se voir frustré par l'homme même auquel il avait suggéré le piège tendu à sa sœur, mais il était trop tard. Il n'en était que plus avant dans les filets de son tyran. Par la suite, ils surent arracher à Miriam une renonciation régulière de tous ses droits, laquelle fut revêtue de toutes les formalités voulues par les- lois romaines.
Miriam fut d'abord traitée avec douceur; puis on lui insinua qu'elle eût à songer à partir, parce qu'Oronlius et son ami avaient l'intention de se rendre à Nicomédie, résidence de l'empereur. Elle demanda à être envoyée à Jérusalem où elle espérait obtenir d'être admise dans une communauté de saintes femmes. Elle fut, en conséqueoce, embarquée, avec de faibles ressources, sur un navire dont le capitaine était un homme des plus suspects. Elle passa autour de son cou le trésor auquel elle attachait tant de prix, puisqu'elle l'avait préféré à tout ce qu'elle possédait. D'après ce que saint Ambroise raconte de son frère Satyrus, étant encore catéchumène, il paraît que les chrétiens, à cette époque, portaient sur leur poitrine la sainte Eucharistie au moment de s'engager dans un long voyage*.
II serait superflu d'ajouter que Miriam enveloppa soigneusement la ^
(1) Saint Jean, XXI, n. (?) De Sfcrte Satyri.
MORT OLORIBUSB. 279
sainte hostie dans le seul objet de valeur qu'elle voulût emporter de la
maison paternelle.
Dès que le vaisseau fut en pleine mer, le capitaine, au lieu de tourner la proue vers Joppé ou tout autre port de la côte, cingla droit devant lui comme s'il eût voulu voguer vers un lointain rivage. Il eût été difficile de pénétrer ses intentions ; mais sa conduite suspecte alarma le petit nombre de passagers qu'il avait à bord, et une vive altercation s'ensuivit. Une tempête soudaine y mit un terme; le malheureux navire, ballotté au gré des vents pendant plusieurs jours, finit par se briser contre les rochers d'une île peu éloignée de Chypre. Comme Satyrus, Miriam attribua son salut au précieux fardeau qu'elle portait sur elle. Seule elle échappa à la mort, du moins elle ne revit aucun de ses compagnons de voyage. Si quelqu'un d'entre eux parvint à se sauver, il retourna plus tard à Antioche, oil il répandit le bruit de son trépas ainsi que de celui de tous lea autres passagers et matelots du navire.
Elle fut recueillie par des hommes du pays qui ne vivaient que d'épaves de naufrages. Abandonnée, sans amis, sans secours, elle fut vendue à un marchand d'esclaves, conduite à Tarse, dans l'intérieur du pays, et revendue ensuite à une personne de qualité qui la traita avec douceur.
Quelque temps après, Fabius chargea un de ses agents en Asie de se procurer, n'importe à quel prix, une esclave vertueuse et de manières distinguées, autant que possible, pour en faire la suivante de sa fille ; c'est ainsi que Miriam, sous le nom de Syra, vint à Rome, pour apporter le salut dans la maison de Fabius.