LA FAMILLE PAÏENNE
table de bois de sandal indien, s'étalaient de riches bijoux, de magnifiques joyaux renfermés dans des cassettes de grand prix et parmi lesquelles il n'y avait qu'à choisir la parure du jour.
Nous n'avons ni l'intention ni le don de décrire des figures et de tracer des portraits ; nous préférons nous occuper des esprits. En conséquence, nous nous contenterons de dire que Fabiola, figée de vingt ans en ce moment, ne le cédait en rien aux jeunes Romaines de son rang, de son fige et de sa fortune, et que le nombre de ceux qui aspiraient h sa main était considérable. Elle différait essentiellement de son père, quant à l'humeur et au caractère. Fière, hautaine, impérieuse et irritable, elle gouvernait en impératrice tous ceux qui l'entouraient, et, à une ou deux exceptions près, elle exigeait de tous ceux qui l'approchaient un humble et respectueux hommage. Enfant unique (sa mère était morte en lui donnant le jour), elle avait été élevée avec une facile indulgence par son père, homme insoucieux et débonnaire : elle avait eu les meilleurs maîtres, elle possédait tous les arts d'agrément et pouvait se permettre toutes ses fantaisies. Jamais elle n'avait su ce que c'était que se refuser quelque chose.
Ayant été abandonnée de bonne heure à elle-même, elle avait beaucoup lu et principalement des ouvrages sérieux. Elle était devenue ainsi une sorte de philosophe de la secte épicurienne rafBnée, secte incrédule et sensuelle, si fort en honneur à cette époque dans la société romaine. Elle ne connaissait absolument rien du christianisme, dont elle n'avait entendu parler que comme d'une chose vulgaire, basse et matérielle : elle le dédaignait trop, en somme, pour songer à s'enquérir de sa doctrine. Quant au paganisme, avec ses dieux, ses vices, ses fables et son idolâtrie, elle le méprisait tout simplement, bien qu'elle le pratiquât au dehors. De fait, elle ne croyait à rien au-delà de la vie présente et ne songeait qu'à jouir de ses plaisirs les plus recherchés. Cependant son orgueil même protégeait sa vertu ; elle était dégoûtée de la corruption de la société païenne, et dédaignait les jeunes gens frivole» qui la poursuivaient de leurs attentions jalouses, tout en s'amusant de leurs extravagances : elle passait pour égoïste et froide, mais ses mœurs étaient irréprochables.
Si, au début de notre récit, nous semblons nous complaire dans les descriptions, nous espérons que notre lecteur comprendra qu'elles sont nécessaires pour le mettre au courant de la situation matérielle et sociale de Rome à l'épc^uedont nous allons l'entretenir, et qu'elles doivent lui rendre les faits plus intelligibles. S'il s'imaginait que nous décrivons les choses trop magnifiques et trop raffinées pour une époque où les arts et le bon goût étaient en décadence, nous prendrions la liberté de lui rappeler que l'année pendant laquelle nous sommes censés visiter Rome n'est pas aussi éloignée des plus brillantes périodes de l'art romam — du temps des Antouins, par exemple, — que nous le somme» aujourd'hui du siècle de Cellini, de Raphaël ou de Donatello ; et pourtant, dan? combien de palais d'Italie ne conserve-t-on pas encore les chefs-d'œuvre de ces grands-maîtres, chefs-d'œuvre bien et dûment appréciés, et qui malheureusement n'ont plus d'imitateurs? Il en était aans doute de même dans les maisons oui appartenaient aux anciennes et opulentes familles de Homo.
La famille PAIENNK.
Nous trouvons donc Fabiola étendue sur sa couche athénienne ; elle tient de la main gauche un miroir d'argent à poignée, et de la droite un instrument étrange pour une si belle main. C'est un stylet aigu à manche d'ivoire délicatement sculpté et terminé par un anneau d'or que l'on passait au doigt. Telle était l'arme favorite à l'aide de laquelle les dames romaines punissaient leurs esclaves au exhalaient leur colère sur elles, au moindre accès de vapeurs nervei^ses, d'impatience ou de mauvaise humeur. Trois esclaves sont en ce moment occupées autour de leur maîtresse. Elles appartiennent à des races différentes, et ont été achetées à grands frais, non pas tant pour leur beauté personnelle que pour les rares talents qu'on leur attribue. L'une d'elles est noire, non de la race dégradée du nègre, mais de celle qui a les traits aussi réguliers que les peuples asiatiques et tels qu'on les trouve chez les Abyssiniens et les Numides. On la dit très-habile dans la connaissance des plantes, dans celle de leurs propriétés salutaires et curatives, peut-être aussi dans leurs usages plus dangereux — c'est-à-dire dans la composition des philtres, des charmes et probablement des poisons. Elle n'est désignée que par le nom de son pays; on l'appelle Afra (l'Africaine). Une Grecque vient ensuite ; celle-ci a été choisie pour son goût exquis dans l'art de la parure et pour l'élégance et la pureté de son accent ; aussi l'appelle-t-on Graïa (la Grecque). Le nom que porte la troisième, Syra (la Syrienne), nous indique qu'elle vient de l'Asie ; elle se distingue par son adresse dans la broderie et son assiduité à ses devoirs. Elle est paisible, silencieuse et toujours absorbée par les travaux qui lui sont imposés aujourd'hui. Les deux autres, au contraire, sont bruyantes, légères et font valoir bien haut le peu qu'elles font. A tout moment elles adressent à leur jeune maîtresse les flatteries les plus extravagantes, ou cherchent à favoriser, auprès d'elle, les intérêts de l'un ou de l'autre des jeunes débauchés qui aspirent à sa main et qui ont le mieux ou le plus récemment payé cette protection.
-- Que je serais heureuse, très-noble maîtresse, dit l'Africaine, si je pouvais seulement me trouver ce soir dans le triclinium ^ lorsque vous y ferez votre entrée, pour jouir de l'effet puissant que fera sur vos hôtes notre nouveau stibium* î II m'en a coûté bien des peines avant de parvenir à le faire aussi parfait, mais je gagerais bien que le pareil est encore à trouver dans Rome.
— Quant à moi, interrompit l'artificieuse Grecque, je n'oserais aspirer à tant d'honneur. Je serais satisfaite de demeurer sur le seuil de la porte, afin de voir, de là, le magnifique effet de cette merveilleuse tunique de soie qui nous est venue d'Asie avec le dernier envoi d'or des tributs. Rien n'en saurait égaler la beauté ; mais, je puis le dire, la façon et la coupe, fruit de mes études, ne sont pas indignes de l'étoffe.
— ■ Et toi, Syra, dit la maîtresse avec un dédaigneux sourire, que désirerais-tu? et qu'as-tu fait aujourd'hui qui te semble mériter des éloges?
— Je n'ai rien à désirer, noble maîtresse, sinon de vous voir toujours heureuse; je n'ai rien à vanter dan? ce que j'ai fait, car je suis convaincue de n'avoir fait que mon devoir.
Telle fut la modeste et sincère réponse de l'esclave.
(1) L& («lU à maager. (S) Pàlt J>.Qtiu\oi!ie doat ob ï« pei^oait le* paupièrM.
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Elle déplut cependant à Torgneilleuse patricienne, qui reprit : « îi me semble, esclave, que tu n'es guère prodigue de louanges; rarement on entend .une parole agréable sortir de ta bouche. »
— I^t de quelle valeur serait-elle, venant de moi, répondit Syra, venant d'une pauvre esclave et adressée à une noble dame, accoutumée à en entendre prononcer toute la journée, et cela par les lèvres les plus éloquentes et les plus polies de la ville? Croyez-vous à la louange, quand elle vous vient d'elles? Ne la dédaignez-vous pas, quand elle vous vient de nous?
Les deux compagnes de Syra lui jetèrent un regard plein de dépit; Fabiola aussi était piquée de ce qui lui semblait un reproche : un sentiment élevé chez une esclave I
— Faut-il donc te rappeler encore, répondit-elle avec hauteur, que tu es à moi, et que tu as été achetée par moi, et fort cher, pour me servir comme je l'entendrai? J'ai tout autant de droits à l'office de ta langue qu'à celui de tes bras, et, s'il me convient d'être louée, et flattée, et chantée, même par toi, tu me loueras, tu me flatteras et tu me chanteras, que tu le veuilles ou non. Plaisante idée, vraiment I une esclave avoir une volonté autre que celle de sa maîtresse, quand sa vie même appartient à celle-ci 1
— C'est vrai, répondit l'esclave d'un ton calme et digne, ma vie vous tppartient, ainsi que tout ce qui finit avec la vie: mon temps, ma santé, ma force, mon corps et jusqu'à mon soufQe même. Tjut cela, vous l'avez payé de votre or, tout cela est devenu votre propriété ; mais il me reste un bien que tous les trésors d'un empereur ne peuvent acheter, qu'aucune chaîne d'esclavage ne saurait arrêter, que les bornes de la vie même ne peuvent retenir.
— Et quel est ce bien, je te prie?
— Une âme.
— Une âme 1 répéta Fabiola étonnée, — car elle n'avait jamais, avant ce moment, entendu une esclave revendiquer des droits à une pareille propriété ; dis-nous donc, je t'en prie, ce que tu entends par ce mot?
— Je ne sais pas parler la langue des philosophes, répondit l'esclave, mais j'entends, par ce mot, cette conscience intime qui vit en moi, qui me fait sentir que j'ai droit à une autre existence en compagnie de choses meilleures que celles qui m'environnent, conscience qui recule sensitivement devant la destruction et instinctivement devant tout ce qui en est proche, comme la maladie l'est de la mort. C'est pourquoi cette conscience abhorre toute flatterie et déteste le mensonge. Tant que je posséderai cet invisible don, et il ne peut mourir, l'un comme l'autre me sera impossible.
Les deux autres esclaves n'avaient compris que peu de chose à ces paroles ; aussi étaient-elles restées immobiles de stupeur en présence de l'audace de leur compagne. Fabiola elle-même était comme étourdie ; mais, Bon orgueil reprenant le dessus, elle s'écria avec une impatience visible :
— Où as-tu été apprendre toutes ces extravagances? qui t'a enseigné à pérorer de*îa sorte? Pour ma part, il y a plusieurs années que j'étudie, et j'en suis arrivée à conclure que toutes ces idées d'existence spirituelle Bont des rêves de poètes et de sophistes, et je les méprise comme telles. Pi''tâudrai3-tu, par hasard, toi, une esclave ignorante et grossière, pré-
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teodrais-tu en savoir plus que ta maîtresse? ou bien te figures-tu vraiment que lorsque, après ta mort, ton corps sera jeté pêle-mêle avec ceux d'autres esclaves morts d'excès de boisson ou sous les coups, pour être enfin brûlés ensemble sur un bûcher ignominieux, puis lorsque vos cendres auront été confondues dans une fosse commune, te figures-tu que tu survivras, toi, comme un être ayant conscience de lui-même, et qu'il te restera encore une existence de joie et de liberté à dépenser?
— Non omnis moriar, je ne mourrai pas tout entière, comme l'a dit un de vos poètes, répondit l'esclave étrangère avec modestie, mais avec une expression de ferveur qui étonna sa maîtresse; oui, j'espère, bien plus , je veux survivre à tout cola. Bien plus encore , je crois et je sais que, du milieu de ce charnier que vous venez de décrire avec tant de vigueur, une main rassemblera tous les fragments desséchés de mon corps. Et il est une puissance qui appellera les quatre vents du ciel et leur fera rendre chaque atome de ma cendre qu'ils auront dispersée, et je serai rétablie de nouveau dans ce même corps, non plus pour être votre esclave ou celle d'une autre, mais pour être libre, mais pour être joyeuse, comblée de gloire, aimante et aimée à jamais. « Cette espérance assurée repose en mon cœur^ »
— Quelles sont ces folles visions d'une imagination orientale, qui ne font que te rendre incapable de remplir tes devoirs? Il faut t'en guérir. Dans quelle école de philosophie as-tu appris toutes ces absurdités? Je n'ai rien lu de pareil dans aucun auteur grec ou latin.
— Dans une école de mon pays ; une école où l'on ne connaît, où l'on n'admet pas de distinction entre le Grec et le Barbare, entre l'homme libre et l'esclave,
— Eh quoi! s'écria la superbe Romaine indignée, quoi! sans même attendre cette existence idéale qui suit la mort, tu oserais, dès à présent, te dire mon égale? et qui sait? peut-être revendiquer la supériorité sur moi? Voyons, dis-moi à l'instant, sans équivoque et sans déguisement, s'il en est ainsi, oui ou non?
Et elle se souleva dans l'attitude d'une vive curiosité. A chaque parole de la réponse pleine de calme qui lui avait été faite, son agitation s'était augmentée, et le conflit des passions les plus violentes se manifestait en elle, lorsque Syra lui dit :
— Très-noble maîtresse, vous m'êtes bien supérieure par le rang et par la puissance, par l'instruction, par le génie et par tout ce qui, enrichit et embellit l'existence ; par toutes les séductions de la figure et des traits, par le charme de vos manières et de votre langage, vous êtes bien audessus de toute rivalité et en conséquence bien loin de l'atteinte d'une pensée envieuse de la part d'une créature aussi infime et aussi insignifiante que moi. Mais. pourUmt, s'il me faut répondre la simple vérité à la question si positive que vous daignez me faire... — elle s'arrêta en hésitant, mais un geste impérieux de sa maîtresse l'obligea à poursuivre, —je m'en remets k votre propre jugement, pour décider si une pauvre esclave qui a l'invincible conviction de posséder en elle une intelligence spirituelle et vivante, une intelligence dont l'existence n'a d'autre mesure que l'éternité, dont l'unique véritable demeure est par delà les deux, dont le seul
(1) Job, XIX. 27.
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prototype légitime est la Divinité, si cette pauvre esclave enfin peut sa croire inférieure en dignité morale, ou, dans la sphère de la pensée, s'estimer au-dessous de la patricienne qui, malgré tous les dons qu'elle possède, avoue qu'elle n'ambitionne pas de destinée plus haute, reconnaît qu'elle n'a pas de fin plus noble que celle qui attend les jolis petits chanteurs ailés, mais privés de raison, qui se heurtent, sans espoir de liberté, aux barreaux dorés de cette cage*.
Les yeux de Fabiola étincelèrent de fureur ; elle se sentait réprimandée, humiliée pour la première fois de sa vie, et cela par une esclave I De la main droite elle saisit son stylet, et en porta à la courageuse fille un coup presque aveugle. Syra avança instinctivement le bras pour se protéger, mais elle n'en reçut pas moins le coup qui, parti de la couche élevée et dirigé de haut en bas, lui fit une blessure plus profonde que celles qu'elle avait déjà reçues. La douleur fut telle, que ses larmes coulèrent, tandis que le sang ruisselait en filets nombreux, Fabiola, au même moment, eut honte de son action cruelle, bien qu'involontaire, et se sentit encore plus humiliée aux yeux de ses esclaves.
— Va, va, dit-elle à Syra qui étanchait le sang avec son mouchoir, va trouver Eupbrosyne , et fais-lui panser ta blessure. Je ne croyais pas te faire autant de mal. Mais attends un instant; il faut que je te dédommage un peu. Puis, après avoir cherché dans ses bijoux étalés sur la table : « Tiens, dit-elle, prends cette bague; de plus, je te dispense do tout service pour la soirée. »
La conscience de Fabiola était entièrement apaisée : au moyen d'un riche présent fait à une humble servante, elle croyait l'avoir amplement dédommagée du mal qu'elle lui avait causé. Et le dimanche suivant dans le titre (église ou chapelle) de Saint-Pastor, voisin de la maison de Fabius, parmi les aumônes lecueillies pour les pauvres, on trouva une précieuse émeraude montée en bague ; le bon prêtre Polycarpe crut y reconnaître l'offrande de quelque Romaine opulente ; mais Celui qui, de ses yeux attendris, surveillait le tronc des aumônes à Jérusalem et qui y remarqua le denier de la veuve. Celui-là seul vit que le joyau était tombé de la main d'une e^àclave étrangère, dont ie bras était entouré de linges ensanglantés.