VII. — RICHE ET PAUVRE
Pendant In dernière partie de la conversation que nous venons d-î Fripporter, Fabius était demeuré comme absorbé en lui-uième ;-ii réfléchissait aux quelques mots qu'il avait échangés avee Agnès. Avec quelle aisance elle avait su dissimuler son secret I Mais qui donc pouvait être l'heureux mortel qui avait déjà su gagner scmi cœur ? Sa mémoire lui en rappelait un grand nombre, mais aucun ne lui semblait justifier cette préférence. Ce présent de riches joyaux surtout l'embarrassait étrangement. Il ne connaissait aucun jeune patricien romain qui pût les posséder, et, si une pareille commande avait été faite dans une des boutiques de la ville, il en eût eu connaissance à coup sûr, lui qui, dans son oisiveté, les parcourait toutes chaque jour. Tout à coup une idée lumineuse lui vint à l'esprit : c'est qu3 Fulvius, qui étalait journellement de nouvelles et magnifiques pierreries apportées de climats lointains, devait être le seul homme capable de lui avoir fait de pareils présents. Il crut aussi avoir remarqué que le bel étranger avait, par moments, jeté du côté de sa jeune cousine des regards qui ne lui permirent plus de douter qu'il ne fût violemment épris d'elle ; et si Agnès semblait ne pas s'apercevoir de l'admiration qu'elle excitait, c'était sans doute une partie du plan de conduite qu'elle avait adopté. Une fois qu'il en fut venu à cette importante conclusion, il se résolut à favoriser les vœux du jeune couple, et à surprendre sa fille, un jour, par le récit de la sagacité qu'il comptait déployer.
Mais il nous faut quitter nos nobles hôtes pour de plus humbles scène», et suivre Syra à dater du moment où elle a quitté l'appartement de sa maîtresse. Quand elle se présenta chez Euphrosyne, la bonne nourrice fut indignée à la vue de la blessure et fit entendre une exclamation de pitié. Mais, reconnaissant aussitôt que c'était l'ouvrage de Fabiola, elle se trouva partagée entre deux sentiments contraires. « Pauvre créature, disait-elle en s'occupant de laver d'abord la blessure, puis de la panser, c'est une affreuse plaie! Qu'as-tu donc fait pour mériter cela? Que tu as dû souffrir, ma pauvre fille I II faut que tu aies été bien méchante pour t'attirer un pareil traitement. C'est une blessure barbare, et cepen-» dant elle a été infligée par la plus douce des créatures I — Tu dois être épuisée d'avoir perdu autant de sang ; prends ce cordial pour te remettre — sans aucun doute, tu l'as obligée à te frapper. »
— En effet, dit Syra avec un sourire, la faute est tout entière à mol Je n'avais pas besoin de raisonner avec ma maîtresse,
— Raisonner avec ellel — Raisonner I Dieux immortels I a-t-on jamais entendu dire qu'une esclave pût s'aviser de raisonner avec sa noble maîtresse, et surtout avec une maîtresse aussi savante que la nôtre? Eli ! mais, Calpurnius lui-même aurait peur de discuter contre elle. Je ne m'étonne plus vraiment quelle ait été si... si agitée, qu'elle ne s'aperçût pas qu'elle te blessait. Du reste il faut taire cela : il ne faut pas qu'on sache que tu as eu un tort aussi grave. N'as-tu pas quelque échaipe,
tmbecillu» a valentUtima besiia îanialur, aut prœclara b^itia tenaialc> Iraruvsrieratur f • {Ep. ad. Fam., lib. vu. Ep. i.)
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quelque joli voile que l'on puisse inettre autour de ton bras, comme si c'était un ornement? Toutes les autres, je le sais, eu ont en quantité, qu'on leur donne ou qu'elles achètent ; mais toi, tu ne semblés pas attacher grand prix à toutes ces jolies bagatelles. Allons voir.
Elle se rendit au dortoir des esclaves, qui était voisin de sa chambre, ouvrit la capsà (ou cotTre) de Syra, et, après en avoir bouleversé longtemps le maigre contenu, elle tira du fond un voile carré de l'étoffe la plus riche, brodé maguifiquement et même orné de perles. Syra rougit beaucoup et la supplia de ne pas l'obliger à porter un objet aussi déplacé pour sa conditiou, appuyant particulièrement sur ce que c'était un souvenir de jours meilleurs, et qu'elle l'avait conservé depuis longtemps et ù grand'peine. Mais Euphrosyne, jalouse de cacher la faute de sa maîtresse, fut inexorable, et la riche écharpe fut nouée gracieusement autour du bras blessé.
L'opération étant achevée, Syra se rendit à la petite salle située en face de' la chambre du gardien de la porte, et dans laquelle les esclaves supérieurs pouvaient voir leurs amis. Elle tenait à la main une corbeille recouverte d'un linge. Au moment où elle passait le seuil, un pas léger traversa la chambre en hâte et vint à sa rencontre. C'était celui d'une jeune fille de seize à dix-sept ans, vêtue de la façon la plus pauvre, mais non sans décence et propreté, qui jeta ses bras autour du cou de Syra, avec un visage si riant, une joie si franche, qu'un témoin de cette scène aurait eu peine à supposer que ses yeux, privés de la lumière, n'avaient jamais connu le monde extérieur.
— Asseyez-vous, chère Cœcilia, dit Syra du ton de la plus sincère affection, en la conduisant vers un siège ; je vous apporte aujourd'hui un repas délicat, vous allez souper somptueusement.
— Comment cela? mais il me semble que je soupe fort bien tous les jours.
— Oui, mais aujourd'hui ma maîtresse a été assez bonne pour m'envoyer un plat exquis de sa propre table, et je vous l'apporte.
— Quelle bonté de sa part I mais de la vôtre, ma sœur, quelle bonté plus grande encore 1 Cependant pourquoi n'en avoir pas pris vous-même votre part? Ce plat vous était destiné, et non à moi.
— C'est que, à vous dire la vérité, c'est un plus grand plaisir pour moi de vous voir jouir de quelque chose que d'en jouir moi-même.
— Non, chère Syra, non ; cela ne doit pas être : Dieu a voulu que je fusse pauvre, et je dois m'efforcer de faire sa volonté. Il ne m'appartient pas plus de songer à me nourrir comme les riches qu'à me vêtir comme eux, tant que je puis avoir la nourriture et l'hnbillement des pauvres. J'aime à partager avec vous votre pulmentum (soupe), qui m'est donné, je le sais, par charité, et de la main de quelqu'un aussi pauvre que moi. Je vous procure le mérite des bonnes œuvres, vous me donnez la consolation de sentir que je ne suis toujours devant Dieu qu'une pauvre créature aveugle. Je m'imagine qu'il m'aimera mieux ainsi que si je me nourrissais avec délicatesse. J'aimerais mieux être à la porte avec Lazare, qu'à table avec le mauvais riche.
— Combien vous êtes meilleure et plus sage que moi, ma chère enfant I lien sera comme vous le désirez. Je vais donner ce plat à mes compu-
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gnes, et, en attendant, voici, devant vous, votre humble repas ordinaire,
— Merci, merci, chère sœur; j'attendrai votre retour.
Syra se rendit à l'appartement des femmes et posa le plat d'argent devant ses jalouses et avides compagnes. Comme leur maîtresse avait quelquefois pour elles des attentions de ce genre, elles ne se montrèrent pas fort surprises de celle-ci. Mais la pauvre Syra fut assez faible pour rougir de paraître devant ses camarades avec la riche écharpe dont son bras était enveloppé. Elle l'ôta donc avant d'entrer; puis, pour ne pas déplaire à Euphrosyne, elle la remit d'une main, le mieux qu'elle put, en sortant. Elle se trouvait en bas, dans la cour, se hûtant d'aller retrouver son amie, la jeune aveugle, lorsqu'elle aperçut un des nobles hôtes de sa maîtresse qui, seul et l'air préoccupé, se dirigeait vers la porte. Elle s'arrêta derrière une colonne afin d'éviter toute espèce de brutalité, chose qui n'était pas rare. C'était Fulvius; et à peine eut-elle, inaperçue, jeté un regard sur lui, qu'elle demeura comme clouée au sol. Son cœur bondissait contre sa poitrine, puis frémissait comme s'il allait cesser de battre : ses genoux s'entre-choquaient, un tremblement convulsif agitait tout son corps, tandis qu'une sueur froide i)erlait sur son front. Ses yeux, démesurément ouverts, étaient fascinés comme ceux de l'oiseau devant le serpent. Elle leva la main vers sa poitrine, y traça le signe de la vie, et le charme fut rompu. En un moment elle prit la fuite sans avoir été vue, et à peine venait-elle de disparaître, sans bruit, derrière la draperie dont se fermait l'entrée de l'escalier, que Fulvius, toujours les yeux baissés, passa à l'endroit auquel elle s'était arrêtée. Il fit un bond en arrière, comme épouvanté à la vue de ce qu'il voyait à terre, devant lui. Il se prit à tiembler violemment, mais bientôt, se remettant par un prompt effort sur lui-même, il jeta les yeux autour de lui et vit qu'il était seul. Personne ne l'avait vu, personne, excepté Celui dont il ne s'inquiétait guère et qui lisait en ce moment dans son cœur perfide. Il reporta son regard sur l'objet qui l'avait effrayé et voulut le ramasser, mais sa main étendue s'y refusa plusieurs fois. Tout à coup il entendit des pas qui s'approchaient et reconnut la marche ferme de Sébastien; il saisit brusquement alors, sur le sol, le riche voile qui s'était détaché du bras de Syra. En frémissant, il le replia, et quand il eut vu, avec horreur, les taches, toutes fraîches encore, du sang qui avait percé à travers les bandages de la blessure, il se dirigea vers la porte en chancelant comme un homme ivre et s'enfuit vers sa demeure.
Pâle, défait, se soutenant à peine, il gagna son appartement, en repoussant brusquement les services officieux de ses esclaves; seulement il fit signe à son fidèle domestique de le suivre et de verrouiller la porte de la chambre. Une lampe brûlait auprès d'une table sur laquelle Fulvius, sans dire un mot, jeta l'écharpe brodée, en indiquant les taches de sang qui la couvraient. L'homme au visage de bronze n'ouvrit pas la bouche, mais ses rudes traits pâlirent, tandis que ceux de sou maître étaient devenus livides et blêmes de terreur.
— C'est bien la même, il n'y a pas à en douter, dit enfin le sei-viteur dans la langue étrangère qu'il parlait toujours à son maître, et cependant elle est bien certainement morte.
— En es-tu sûr, Eurotas? demanda celui-ci en attachant sur lui un de ses regards perçants comme ceux d'un oiseau de proie.
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— Aussi sûr qu'un homme peut l'être d'une chose qu'il n'a pas vue de ses yeux. Où as-tu trouvé cela? et d'où vient ce sang?
— Je te dirai tout cela demain; je suis trop agité ce soir. Quant à ces taches qui étaient tièdes encore lorsque je ramassai cet objet, je ne sais d'où elles pourraient venir, à moins que ce ne soient des présagea de vengeance, ou qu'jlles-mêraes n'en soient une, et une terrible, atroce, telle que les Furies seules peuvent en inventer pour la déchaîner ensuite sur les mortels. Ce sang n'a pas été versé tout à l'heure.
— Allons, allons, ce n'est pas le moment de s'abandonner à des rêves et à des chimères Quelqu'un vous a-t-il vu ramasser ce... cet objet?
— Personne, j'en suis certain.
— Alors nous sommes sauvés : il vaut mieux qu'il soit dans nos mains que dans celles d'un autre. Une nuit de repos nous portera conseil.
— Tuas raison, Eurotas; mais, cette nuit, tu coucheras dans ma chambre.
Tous deux gagnèrent leurs couches : Fulvius se jeta sur un lit somptueux, Eurotas sur une estrade peu élevée, du haut de laquelle, appuyé sur son coude, il regarda longtemps, d'un œil sombre et inquiet, à la lueur de la lampe, le sommeil troublé du jeune homme dont il était à la fois le gardien dévoué et le mauvais génie. Fulvius s'agitai". et gémissait en dormant, car ses rêves étaien' funèbres et sinistres. Il voit d'abord, dans une contrée lointaine, se dessiner une ville florissante que traverse un fleuve limpide comme du crisi'al. Une galère s'y balance, elle lève l'ancre, et, du haut du pont, quelqu'un agite vers lui, en signe d'adieu, une échai'pe richement brodée. Puis la scène change : le vaisseau est en mer, il lutte contre une tempête furieuse, tandis qu'au haut du mût flotte doucement la même écharpe, comme une flamme de navire que la brise respecte et ménage. Tout à coup le vaisseau se brise contre un rocher, un cri épouvantable se fait entendre et tout disparaît dans l'abîme. Mais la cime du mj\t se montre encore au-dessus des vagues, son brillant pavillon y Cotte toujours tranquillement, lorsque, au milieu des oiseaux de mer qui voltigent à l'entour en poussant de grands cris, une figure apparaît, soutenue sur de grandes ailes noires retentissantes ; sa main est armée d'une torche : la figure vole vers l'écharpe, l'enlève de la hampe qui la supporte, et, dans son vol, s'arrêtant devant lui, elle l'étalé à ses yeux d'un air d'indignation et de courroux. Sur le voile il ht, tracé en lettres de feu, le nom de Némésis (vengeance).
Mais il -est temps de retourner à nos autres connaissances de la maison de Fabius.
Quand Syra eut entendu la porte se fermer sur Fulvius, elle s'arrêta .pour se remettre, fit une prière secrète et alla retrouver son amie. La jeune aveugle avait fini son repas frugal et attendait patiemment le retour de l'esclave. Syra se livra alors envers elle à ses devoirs quotidiens de bienveillance et d'hospitalité ; elle apporta de l'eau, lui lava les mains et les pieds conformément à l'usage des chrétiens; elle lui peigna les cheveux et les lui arrangea, comme si la pauvre créature eût été sa propre fille. Et en vérité, bien qu'à peine plus âgée qu'elle, son regard, eu se penchant sur son amie, était si tendre, sa voix si douce, toutes ses manières étaient
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tellement maternelles, que l'on eût dit une mère soignant sa fille plutôt qu'une esclave servant une mendiante. Et, de son côté, cette mendiante semblait si heureuse, parlait avec tant de gaieté et disait des choses ai sublimes, que Syra interrompait sa besogne pour la regarder et l'écouter. Ce fut à ce moment qu'Agnès arriva au rendez-vous indiqué, suivie de Fabiola qui avait voulu l'accompagner jusqu'à la porte. Mais quand Agnès, soulevant doucement la portière, vit la scène qui se passait derrière, elle fît signe à Fabiola de venir regarder, tout eu lui demandant le silence d'un geste muet. L'aveugle était assise en face, ayant auprès d'elle sa servante volontaire, qui ne se doutait pas qu'elle eût des témoins. Le cœur de Fabiola fut touché : elle n'avait jusque-là jamais imaginé qu'il existât sur cette terre une chose telle que l'amour désintéressé entre personnes étrangères ; quant à la charité, c'était un mot inconnu en Grèce ou à Rome; Fabiola se retira sans bruit, les yeux humides de larmes, et dit à Agnès en s'éloiguant :
— Je vous quitte; cette fille, comme vous le savez, m'a prouvé tantôt qu'une esclave peut avoir une tête : elle vient de me montrer qu'elle peut avoir un cœur. Lorsque vous m'avez demandé, il y a quelques heures, si je n'aimais pas une esclave, je suis demeurée stupéfaite. Je crois qu'en ce moment je pourrais presque aimer Syra, et je regrette à demi d'avoir consenti à m'en séparer.
Comme elle reprenait le chemin de la cour intérieure, Agnès, de son côté, entrait dans la petite salle, disant en souriant :
— Enfin, Cœcilia, j'ai donc découvert votre secret Voici donc cette amie dont vous prétendez la table si fort au-de'=sus de la mienne, que vous refusez de venir manger chez moi. A coup sûr, si le dîner n'est pas meilleur, je conviendrai, du moins, que vous avez rencontré une hôtesse qui vaut mieux que moi.
— Obi ne dites pas cela, douce Agnès, répondit l'aveugle; en vérité c'est le dîner qui est meilleur. Vous avez de nombreuses occasions de pratiquer la charité, tandis qu'une pauvre esclave ne le peut faire qu'autant qu'elle trouve plus pauvre et plus dénuée qu'elle, comme moi par exemple. Cette pensée donne à la nourriture qu'elle m'ofl're une saveur plus grande.
— En effet, vous avez raison, dit Agnès, et je ne suis pas fâchée que vous soyez ici pour entendre les bonnes nouvelles que j'apporte à Syra : elles vous rendront heureuse aussi. Fabiola m'a permis de devenir votre maîtresse, Syra, et de vous emmener avec moi. Demain vous serez libre, et je vous regarderai comme une sœur bien-aimée.
Cœcilia battit des mains avec joie, et, mettant ses bras autour du cou de Syra, elle s'écria : «Oh I quel bonheur I que vous allez être heureuse, chère Syra I »
Mais Syra semblait profondément émue, et d'une voix tremblante elle répondit : « 0 noble et douce Agnès, que vous êtes généreuse de penser autant à une pauvre créature comdie moi 1 Mais pardonnez-moi si je voua supplie de me laisser où je sois : je vous assure, chère Cœcilia, que je suis très-heureuse ici. »
— Et pourquoi refuser votre liberté? demanda Agnès.
— Parce qu'il eiài plus parfait de demeurer avec Dieu danâ l'éiat
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anqiiel il lui a plus de nous appeler ^ . J'aYOue que l'esclavage n'est pas celui dans lequel je suis née, j'y ai été entraînée par d'autres... Et un accès de larmes la força de s'arrêter un moment, après quoi elle reprit : « Mais il n'en est que plus certain, pour moi, que Dieu a voulu que je le servisse dans cette conditiori. Comment souhaiterais-je donc de la quitter? »
— Eh bien, dit Agnès avec plus d'insistance encore, nous pouvons aisément arranger cela. Je ne vous affranchirai pas, et vous demeurerez mon esclave. Cela reviendra tout à fait au même.
— Non, non, dit Syra en souriant, cela ne se peut. Les instructions que nous donne, à nous, notre grand apôtre, portent : « Serviteurs, soyez en toute crainte soumis à vos maîtres, et non-seulement à ceux qui sont doux et bous, mais aussi à ceux qui sont méchants*. » Je suis loin de dire que ma maîtresse soit du nombre de ces derniers, mais vous, noble Agnès, vous êtes trop douce et trop bonne pour moi. Oi!i serait donc ma croix si je vivais avec vous? Vous ignorez combien, de ma nature, je suis orgueilleuse et obstinée ; et je craindrais pour moi-même si je n'avais quelque épreuve et quelque humiliation. »
Agues se sentait presque vaincue, mais elle n'en était aussi que plus jalouse de posséder un pareil trésor de vertu, et elle ajouta : « Je vois bien, Syra, qu'aucun motif d'intérêt personnel ne peut vous ébranler; il faut alors que j'aiç recours à un argument qui vieut d'une source plus égoïste. J'ai besoin de vous avoir auprès de moi, afin de devenir meilleure par vos conseils et par vos exemples. Allons, vous ne pouvez repousser une pareille requête. »
— Egoïste! reprit l'esclave, vous ne le serez jamais. C'est pourquoi j'en appellerai à vous-même de votre demande. Vous connaissez Fabiola et vous l'aimez. Quelle àme noble et quelle splendide intelligence elle possède 1 Que de hautes quahtés, que de talents brillants, s'ils pouvaient seulement réfléchir les rayons de la vérité 1 Avec quel soin jaloux elle conserve en elle-même cette perle des vertus dont nous seules pouvons apprécier la valeur I Quelle chrétienne vraiment grande ne ferait-elle pas !
— Achevez, pour l'amour de Dieu, chère Syra, s'écria Agnès avec vivacité; avez-\ous donc quelque espoir?
— C'est là ma prière du jour et de la nuit ; c'est là ma pensée principale, mon unique but; c'est l'occupation de toute ma vie. Je veux essayer de la gagner par ma patience, par mon eissiduité, et même par des discussions inusitées pareilles à celle que nous avons eue aujourd'hui. Et quand tout aura été épuisé, il me restera encore une ressource.
— Quelle est-elle? demandèrent à la fois les deux jeunes filles.
— De donner ma vie pour sa conversion. Je sais qu'une pauvre esclave telle que moi a peu de chances d'obtenir l'honneur du martyre. On assure cependant qu'une persécution s'apprête , plu» violente que les précédentes ; peut-être ne dédaignera-t-elle pas des victimes aussi humbles? Mais qu'il en soit de ceci comme il plaira à Dieu; ma vie pour sou âme à elle est mise entra ses mains. Ainsi donc, ô vous la plus chère, la meilleure dos jeunes filles, dit-elle en tombant à genoux et en mouillant de ses larmes les mains d'Agnès, je vous en supplie, ne Vous placez pas entre ma conquête et moi.
ÇL) Coriatli., vu. U. (^ 1 Pi«rr«, u. 14