ON MOT AU LECTEUR
apprennent que bon nombre de titres à Rome était originairenent de ce genre. Tertullien parle des cimetières chrétiens dans des termes et avec des circonstances qui indiquent qu'ils se trouvaient à Textérieur du sol, car il les compare à des « aires, » ce qui implique nécessairement l'exposition à ia lumière.
Une coutume de la vie romaine antique lèvera l'objection que l'on pourrait faire sur les moyens qu'employaient les multitudes considérables de gens qui se rassemblaieut dans ces églises particulières, pour le faire sans attirer l'allenlion, et par conséquent, la persécution. Il était d'usage que les riches tinssent tous les malins ce que nous pourrions appeler « un lever, » auquel assistaient leurs subordonnés, leurs clients, les messagers, — esclaves ou afl'ranchis — de leiirs amis : quelques-uns d'entre ces visiteurs étaient aduiis dans la cour intérieure et eu la présence du maître, taudis que d autres se bornaieutà se montrer, puis étaient congédiés aussitôt. De cette façon, des centaines de personnes pouvaient entrer dans une maison et en sortir, outre la foule des esclaves du logis, des marchands et autres individus qui y avaient accès, soit par l'entrée principale, soit par les portes de dégagement, et cela sans attirer l'attention ou du moins en ne l'éveillant que légèrement.
Il est, dans la vie sociale des premiers chrétiens, un autre phénomène que l'on pourrait s'expliquer avec peine si la preuve ne nous en était fournie par les Actes les plus authentiques des martyrs et par l'histoire ecclé» siastique: c'est l'art avec lequel ils parvenaient à se cacher à tous les yeux. On ne peut douter qu'il n'y eût des chrétiens dans les plus hauts rangs de la société, dans les emplois publics les plus élevés, autour de la personne même des empereurs, et cependant ils n'étaient pas soupçonnés d'être tels, môme par leurs amis les plus intimes, qui étaient païens. Bien plus, il n'était pas rare que les plus proches parents fussent dans l'ignorance la plus complète sur ce point. Aucun mensonge, aucune fraude, aucune action contraire à la moralité, à la véracité chrétienne, n'était cependant mise en usage pour assurer un tel secret ; mais on prenait toutes les précautions compatibles avec la plus stricte droiture pour tenir caché aux regards du public le mystère du christianisme*.
Quelque nécessaire que fût cette conduite prudente pour prévenir toute persécution, elle avait souvent de funestes conséquences pour ceux qui l'adoptaient. Le monde païen, le monde de la puissance, de l'influence, des dignités, le monde qui forgeait ses lois à sa guise et qui les exécutait de même, le monde qui aimait la prospérité terrestre et qui haïssait la foi, ce monde se senuiit entouré, rempli, pénétré d'un système mystérieux qui s'étendait sans que l'on sût comment, et qui exerçait une influence dont la source rest^iit inconnue. Les familles demeuraient stu- , péfaites en venant à découvrir qu'un fils ou une fille avait embrassé cette
(1) Aucun secret n'eut, à coup «Or, plut difficile k dJBiSmulerà un mari que celui de la rell- I jion de sa femme. Cependant Tertullien suppose que ce c»» nVt.nit pan rare. En effet, parlant i d'une feiiiine mariée qui se cornmuniiiit elle-riiAme dans sa demeure, confi^rmément à l'usage reçu danh "ts temps de persecution, il dit : «Cachet à votre iiiari ce que vous goOtez en secret avant toute autre nourriture, et, s'il découvre le pain, qu'il ne sache point qu'il est ce qu'on rappelle. • (Ad Uxor., lib. II, c. v.) Dans un autre endroit, TertuUien parle d'un mari catholique et de aa feiuiua qui a'&duiiuisLraieut l'uit a l'autre la salute commur^on, (De mvnogiin*J, e. u.)
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religion nouvelle avec laquelle on ne soupçonnait même pas qu'ils eussent été en contact, et que Ton considérait, dans des rêveries chimériques et grossières, comme une loi stupide, dégradante et antisociale. De là ce mélange de haine politique et de haine religieuse contre le christianisme: le système tout entier ét.:it regardé comme antiromain, comme ayant un intérêt directement opposé au développement et à la pro.-«périté de l'empire, et comme soumis à un pouvoir spirituel et occulte. Les chrétiens avaient été déclarés irreligiosi in Cœsares, c'est-à-dire déloyaux envers les empereurs, et cela sutïisait. La paix et la sécurité de l'Eglise dépendaient donc, en grande partie, de la situation des sentiments populaires. Dès qu'un démagogue, cruel ou fanatique, était pervenu à exciter l'opinion publique contre les chrétiens, vainement ceux-ci repoussaientils les accusations dont on les accablait, vainement ils invoquaient leur conduite paisible et les droits de la vie civile ; rien ne pouvait les garantir des mesures persécutrices que l'on croyait pouvoir diriger contre eux en toute sécurité.
Ces préliminaires une fois posés, nous allons reprendre et renouer le ûl de notre récit interrompu par ces digressions.
Xïl. — LE LOUP ET LE RENARD.
Les insinuations de l'esclave africaine n'étaient pas demeurées stériles dans Tàme sordide de Corvinus. La haine personnelle qu'elle avait pour le christianisme venait de ce qu'une de ses anciennes maîtresses, s'étant faite chrétienne et ayant affranchi toutes ses autres esclaves, l'avait revendue, elle, à un autre propriétaire, trouvant sans doute dangereux de jeter dans la vie sociale une créature d'un esprit aussi pervers que l'était Afra ou plutôt Jubala (car tel était son véritable nom).
Corvinus s'était souvent trouvé avec Fulvius aux bains et dans les antres lieux publics de réunion ; il l'avait admiré et lui avait porté envie à cause de sa bonne mine, de sr>n élégance et de sa conversation. Par une gaucherie, une sauvagerie qui lui était habituelle, il n'aurait jamais eu le courage de lui adresser la parolo s'il n'avait su maintenant que le brillant étranger, bien que plus ralBné que hii, n'en était pas moins, tout comme lui, un profond scélérat. L'esprit et l'adresse de Fulvjus devaient remplacer en lui-même ces qualités qui lui manquaient, tandis que la force brutale et la hideuse insensibilité qui le distinguaient pouvaient devenir de puissants auxiliaires aux qualités plus brillantes de Fulvius. Il tenait le jeune étranger en son pouvoir au moyen de la découverte qu'il avait faite de son véritable emploi. 11 prit en conséquence la résolution de ne rien négliger pour se faire un allié d'un homme qui, autre-| ment, pouvait devenir un rival dangereux pour lui.
Environ dix jours après la rencoutreque nous avons rapportée, Corvinus se rendit dans les jardins de Pompée pour y passer le temps. Ces jardins couvraient l'espace qui entourait le théâtre du même nom, dans \ le voisinage de la place Famèse actuelle. Sous le règne de Carinus un ' iiicendie avait ûe*,rait une partie de cet édifice, et Dioclétien l'avait réparé
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avec une grande magnificence. Les jardins qui en dépendaient se fîiisaient remarquer, entre tous les autres, par des avenues de platanes qui donnaient un délicieux ombrage. Des sculptures, représentant des animaux sauvages, des fontaines, des ruisseaux artificiels en grand nombre embellissaient ces lieux. En marchant au hasard, Corvinas aperçut Fulvius de loin, il se dirigea tout d'abord de son côté.
— Que voulez-vous de moi? demanda l'étranger avec un air de surprise et de dédain à la vue de la mise négligée de Corvinus.
— Je voudrais avoir avec vous un entretien qui pourra tourner à votre avantage... et au mien.
— Que pouvez-vous avoir à me proposer qui puisse être à mon avantage?... Vous voulez dire au vôtre, sans doute?
— Fulvius, je parle tout simplement et sans avoir la prétention de vous égaler en habileté et en élégance ; mais nous faisons tous deux le même métier, et nous devons nous entendre.
Fulvius tressaillit eu rougissant; puis, prenant un air de iiauteur: « Que voulez-vous dire, drôle? » "eprit-il.
— Si vous serrez les poings pour me montrer les riches anneaux qui ornent vos doigs délicats, c'est fort bien : mais si vous avez la prétention de m'intimider par une menace, vous ferez mieux de remettre votre main dans les plis de votre toge : c'est beaucoup plus gracieux.
— Cessez cette plaisanterie. Je vous le demande une seconde fois, que voulez-vous dire?
— Voici, Fulvius. — Et il lui glissa à l'oreille ces mots : « Vous êtes un espion et un délateur I »>
Fulvius demeura frappé de stupeur ; mais, se remettant bientôt, il reprit :
— De quel droit osez-vous formuler contre moi une aussi odieuse accusation ?
— Vouî. avez découvert — et Ck)rvinu8 parlait a^^ec une emphase triomphante — une conspiration en Orient, et Diociétien...
Fulvius arrêta la phrase commencée en disant : « Quel est votre nom? qui êtes-vous ? »
— Je me nomme Corvinus, et je suis le fils de Tertulluj, le préfet de la cité.
Cette réponse parut tout expliquer à Fulvius ; atisd il reprit «n baissaut la voix :
— Pas un mot de plus ici : je vois venir des amis là-bas. Venez me trouver demain, au point du jour, et sous un déguisement, dans la voie Patricienne [vicus patricius), sous le portique des bains de Novatus, nous y causerons plus à loisir.
Corvinus rentra chez lui, assez satisfait de ses premiers essais en diplomatie. 11 emprunta à l'un des esclaves de son père des vêtements encore plus flétris que ne l'étaient les siens, et, dès les premières lueurs du jour, il se trovivait au rendez-vous indiqué. Il lui fallut attendre un temps assez long, et il commençait à perdre patience, quand il vit enfin s'approcher son nouvel ami .
Fulviu» était soigneusement enveloppé dans un large manteau, dont un des pans, ramené sur sa tète, lui voilait la face. Il salua Corvinus par ces mots i
&a L* LOUP «T LK RENARD.
— Bonjour, camarade ; je crains de vous avoir /ait attendre, un peu trop peut-être à l'air frais du matin, d'autant plus que vous êtes assez légèrement vêtu,
— J'avoue, reprit Corvinus, que je serais fatigué et ennuyé, si ce que je viens de voir ici ne m'avait passablement amusé et intrigué en même temps.
— Qu'est-ce que c'est?
— Voici : depuis l'aube du jour, et même longtemps avant mon arrivée, comme je le soupçonne, il est venu, de tous les côtés et entré dans la maison que vous voyez là- bas, par ia porte de derrière donnant sur cette étroite ruelle, la plus curieuse collection de malheureux que vous ayez jamais vue : c'étaient des aveugles, des estropiés, des manchots, des paralytiques, des infirmes de toute espèce; tandis que, de l'autre côté, la grande porte livrait passage à d'autres visiteurs; seulement, ceuxci étaient évidemment d'une classe toute ditlérente,
— A qui appartient cette maison ? le savez-vous? Elle paraît grande et vieille, et de plus, assez mal entretenue.
— C'est la demeure d'un vieux patricien très-riche et que l'on dit trèsavare. Mais, voyez! en voici encore d'autres qui arrivent.
En ce moment s'avançait un homme courbé par l'âge, et s'appuyant sur le bras d'une jeune fille, à l'air avenant, qui l'aidait à marcher, tout eu lui adressant des paroles d'encouragement et de douceur.
— Nous y sommes, lui disait-elle; quelques pas encore, et vous pourrez vous asseoir et vous reposer,
— Merci, mon enfant, répondait le vieillard; que vous êtes bonne d'être venue me chercher ainsi, à une heure si matmale!
— Je savais, dit-elle, que vous auriez besoin d'aide, et conime jesuis, de toutes les personnes de votre voisinage, la plus inutile, j'ai cru bien faire en venant vous chercher.
— J'ai souvent entendu dire que les aveugles sont égo'ïstes, et cela semblerait assez naturel ; mais vous, CœciUa, vout faites certainement exception à cette règle.
— En aucune façon ; seulement c'est là ma manière, à moi, de montrer mon égoïsm«,
— Que voulez-vous dire?
— Ecoutez-moi : d'abord je jouis de l'avantage de vos yeux ; ensuite j'ai la satisfaction de guider vos pas. J'étais « l'œil de l'aveugle, » — c'est vous — « et le pied de l'infirme » — c'est moi *.
Comme elle disait ces mots, elle disparaissait avec son compagnon par la porte de la maison que Corvinus avait indiquée.
— Cette fille est aveugle, dit Fulvius, ne voyez-vous pas comme eiia marche droit devant elle, sans regarder à droite ni a gauche ?
— En effet ; mais, à coup sûr, ce n'est pas à l'endroit dont on parle si souvent, oi!i se réunissent tant de mendiants, et oil les aveugles voient, où les boiteux marchent et où tous festoient ensemble. D'ailleurs, j'ai déjà remarqué que ces gens-là diffèrent des mendiants que l'on voit sur le pont d'Aricia*. Ils ont l'air respectable, ils semblent même heureux, et pas un seul d'entïe eux ne m'a demandé l'aumône en passant,
H)Job. x:lxix, 15. (2) L'endroit de Roua* od •« raasambleitt ia plus voloatier» iu
■icndiants pleureurs et importun».
CHARITK. 59
— C'est étrange, en vérité, et je serais curieux d'approfondir ce mystère ; on pourrait peut-être en tirer bon parti. Vous dites que le vieux patricien est très-riche?
— Immensément.
— Hum !.. . Comment faire pour pénétrer là-dedans?
— J y suis 1 Je viiis ôter mes sandvules, traîner la jambe comme un boiteux, me joindre au premier groupe d'infirmes qui passera, et entrer ûardimenl avec eux. en f.iisanl comme je leur verrai faire.
— Je crains que vous ne réussissiez pas : chacun de ces gens-là, soyez-en sûr, est connu dans la maison.
— Je suis sûr du contraire, car plusieurs d'entre eux m'ont demandé 8J ce logis n"était pas celui de ia patricienne Agnès.
— De qui? demanda Fuivius en bondissant.
— Oh ! oh ! qu'avez-vous donc?... C'est la demeure de ses parents; mais la jeune fille est mieux connue qu'eux, attendu que c'est une jeune héritière presque aussi riche que sa cousine Fabiola.
Fuivius s'arrêta un moment : un violent soupçon, trop subtil et trop important à la fois pour qu'U le communiquât à son compagnon, venait de lui traverser l'esprit. 11 dit donc à Corvinus :
— Si vous êtes sûr que ces gens-là ne soient point des familiers de la maison, essayez de votre plan. J'ai déjà eu occasion de voir cette jeune fille dans le monde, et je me hasarderai à prendre pur la grande entrée. De cette façon, nous aurons deux chances de succès au lieu d'une.
— Savez-vous bien, Fuivius, ce que je me disais là, tout à l'heure?
— Ce doit êt.^e quelque chose de fort remarquable...
— Je me disais que, si nous nous unissions, vous et moi, pour toutes nos entreprises, nous aurions toujours deux chances.
— Et lesquelles ?
— Celles du loup et du renard, quand ils conspirent ensemble pour piller un troupeau.
Fuivius lui jeta un regard de dédain, auquel Corvinus répondit par un ricanement hideux ; et ils se séparèrent pour se rendre chacun à son posttj.
nil. ~ charitS.
Comme il ne peut nous convenir d'entrer dans la maison d'Agnès, soit avec le loup, soit avec le renard, nous prendrons un moyen plus ingénieux pour y pénétrer, et nous nous transporterons d'emblée à l'intérieur.
Les parents d'Agnès étaient les représentants d'une longue suite d'ancêtres illustres ; la conversion de sa famille n'était point de date récente, car elle professait le christianisme depuis plusieurs générations. De même que, dans les familles païennes, on conservait la mémoire de ceux qui avaient eu les honneurs du triomphe ou rempli des postes importants dans l'Etat, de même, dans la famille d'Agnès et dans d'autres maisons chrétiennes, on conservait avec un pieux respect et un orgueil affectueux Ift souvenir des paroles de ceux qui avaient remporté la palme du martyre OU occupé les dignités les plus sublimes de l'Eglise dans la période dos cent