‹ FabiolaChapitre 29 sur 113 · CHARITÉ · texte numérisé non relu

CHARITÉ

cinquante années, ou environ, qui venaient de s'écouler. Mais, bien qu'anobli par le sacrifice de ses plus nobles branches, bien qu'épuisé par les flots de sang qu'il avait versés pour le Christ, l'arbre de la noble famille s'était mnintena, le tronc n'avait point été abattu, et il avait fait tête aux coups répétés des orages. Ceci peut paraître étrange; et cependant, si nous songeons au grand nombre de soldats qui supportent toute une campagne marquée d'engagements nombreux, et cela, sans recevoir la moindre blessure ; au grand nombre de familles qui traversent impunément une période d'épidémie, nous cesserons de nous étonner de ce que la providence, qui veillait au salut de son Eglise, se soit plu à conserver, par le moyen d'une succession de familles anciennes, une longue chaîne non interrompue de traditions, permettant par là aux fidèles de dire : « Si le Seigneur des armées ne nous avait laissé de la postérité, nous aurions été comme Sodome, nous aurions été semblables à Gomorrhe *. »

Tous les honneurs et toutes les espérances de cette famille se réunissaient en ce moment sur une seule personne dont le nom est déjà connu de nos lecteurs, Agnès, la fille unique de cette ancienne maison. Donnée à ses parents à l'époque où ils commenrèrent à perdre l'espoir d'avoir jamais lignée, elle avait montré, dès l'enfance, un naturel si doux, un esprit si docile et si intelligent, tant de simplicité et d'innocence, qu'elle était devenue l'objet de l'amour et presque du respect de toute la maison depuis ses parents jusqu'aux plus humbles serviteurs. Rien encore n'avait terni ou même effleuré l'angélique pureté de son âme; ses bonnes qualités s'étaient sans cesse développées en elle dans une mesure égale, de façon qu'à l'âge, si tendre encore, où nous la trouvons, elle réunissait la grâce et la sagesse. Elle partageait tous les vertueux sentiments de ses parents, et, à leur exemple, elle faisait peu de cas du monde. Elle vivait avec eux dans une partie retirée de la maison, montée avec élégance, mais sang aucun luxe, et leur manière de vivre était en rapport avec leurs besoins. C'est là qu'ils accueillaient les rares amis avec lesquels ils conservaient des relations familières : toutefois ces amis étaient en petit nombre, attendu que la famille ne recevait pas et n'allait jamais dans le monde. Fabiola leur faisait de temps en temps visite; mais Agnès préférait aller la voir chez elle, et souvent celle-ci avait exprimé à sa jeune amie combien il lui tardait de voir le jour où, convenablement mariée, elle ouvrirait de nouveau à la société la splendide demeure qu'elle embellirait. C^r, malgré la loi Voconienne « sur l'exhérédation des femmes-, » loi tout à fait oubliée, Agnès avait reçu, de sources collatérales, de considérables additions à la fortune personnelle qu'elle tenait de sa famille.

En général — et il en devait être ainsi — le monde païen qui les visitait attribuait à l'avarice ce qu'il découvrait, et calculait les immenses trésors que l'avare famille devait entasser. On finissait par conclure que toute la partie de la maison cachée par le pan de mur qui fermait la •econde cour était abandonnée et tombait en ruines.

Il n'en était cependant pas ainsi. La partie intérieure du logis, consistant en une vaste cour, avec un jardin et une salle de banquet, ou tri-^

(l)lsaïe, I, 9.

(2) " Ne quit hœredem virginem neque mullerem faceret. » — Que personne n'instituerait pour héritier une jeune fllle ou une femme. (Cicéron, UUcourt contre Verre*.)

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