‹ FabiolaChapitre 41 sur 113 · LA CHUT · texte numérisé non relu

LA CHUT

Le bras de Torquatus retomba sur la table avec une violence telle, que les amphrores et les coupes s'entrechoquèrent du coup, tandis que, d'une voix étranglée, le jeune homme s'écriait : « C'est un mensonge, un mensonge infâme I »

— Comment le savez-vous? demanda Fulvius de l'air le plus caressant.

— Parce que je suis chrétien moi-même, répondit Torquatus avec exaltation, et que je suis prêt à mourir pour ma foi.

Si la belle statue d'albâtre à tête de bronze qui remplissait une niche ^ derrière la table était tombée et se fût brisée sur les dalles de marbre de le salle, un tel accident n'aurait pas causé plus de surprise que ne le fit cette déclaration inattendue. Tousles assistants demeurèrent stupéfaits; puis, après un long silence, chacun d'entre eux laissa voir^sur son visage les sentiments qui l'agitaient. Fabius, l'air embarrassé, semblait se dire qu'il avait exposé ses invités à se trouver en très-mauvaise compagnie. Calpurnius, gonflé d'indignation, se croyait évidemment insulté pour avoir été mis en rapport avec un individu qui pouvait peut-être en savoir plus que lui sur la rehgion des chrétiens. Un jeune homme regardait Torquatus d'un air stupéfait, les yeux fixes, la bouche ouverte ; et un vieillard à figure rébarbative cherchait à faire tomber sa colère sur une personne ou un objet quelconque, n'importe, pourvu qu'il le pût faire. Corvinus regardait le pauvre chrétien avec ce sourire de joie, moitié idiote, moitié sauvage du rustre qui trouve au matin pris au piège l'animal qu'il guette depuis longtemps. Il avait donc enfin sous la main quelqu'un qu'il pouvait à son bon plaisir étendre sur les chevalets ou jeter aux brasiers ardents. Mais l'expression du visage de Fulvius était plus effrayante que celle de tous les autres. Si jamais, à l'aide du microscope, l'observateur a pu surprendre le regard qu'après une longue abstinence l'araignée jeite sur une mouche qui, gonflée du sang d'autrui, e'approche étourdi ment de sa toile, il comprendra notre idée. Attentive, l'araignée épie chaque mouvement des ailes de sa victime, elle calcule comment elle l'enveloppera le mieux du premier fil de sa trame, bien sûre d'avance d'assouvir sa faim sur cette riche proie ; le regard que jette l'avide insecte est, nous le croyons, la meilleure image que nous puissions donner de la physionomie de Fulvius, comme elle l'est sans doute aussi des sentiments qui l'agitaient. Mettre la main sur un chrétien dont il pût faire un dénonciateur et un traître avait toujours été son désir et son étude. Il en tenait un, en ce moment, il en était sûr ; il ne s'agissait que de s'y prendre adroitement. Mais, dira-t-on, comment le savait-il? C'est que Fulvius connaissait assez les chrétiens pour savoir qu'un fidèle véritablement digne de ce nom ne se serait ni livré aux excès du vin ni vanté de son ardeur pour le martyre.

Les convives se séparèrent : chacun d'eux s'éloigna prudemment du chrétien reconnu, comme on l'eût fait d'un pestiféré. Aussi se trouva-t-il bientôt seul et désolé. En ce moment, Fulvius, qui venait de glisser quelques mots à l'oreille de Fabius et de Corvinus, s'approcha, et, lui prenant la main, lui dit avec affabilité : « Je crains d'avoir commis une indiscrétion en vous faisant faire un aveu qui peut devenir dangereux pour vous?»

— Je ne crains rien, répondit Torquatus toujours exalté ; je resterai fidèle à ma foi jusqu'au bout.

96 LA cnuTa.

— Chut, chut ! reprit Fulvius, les esclaves pourraient vous trahir. Allons dans une autre chambre où nous pourrons causer tranquillement ensemble.

En parlant ainsi, il le conduisit dans une salle meublée avec élégance, où Fabius avait eu soin de faire porter d'avance des coupes et des flacons du vin de Falerne le plus recherché, et tel que le noble romain voulait qu'il fût, lorsqu'il s'agissait d'une comessatio ou partie de buveurs. Corvinus seul y entra avec eux, sur l'invitation que Fulvius lui avait faite!

Sur une table magnifiquement incrustée se trouvaient des osselets et des dés, Fulvius, après avoir coup sur coup versé à Torquatus plusieurs coupes de vin, prit négligemment les dés et s'amusa à les faire rouler sur la table d'un air distrait, tout en causant d'objets différents, u Par Jupiter! dit-il, quelle suite de mauvaises chances! Il est heureux que je ne joue avec personne, car je serais ruiné. Essayez donc quelqm s coups, Torquatus, »

Le jeu, nous croyons l'avoir fait entendre plus haut, avait déjà été funeste à Torquatus : c'était par suite d'une affaire du jeu qu'il avait été mis dans la prison d'où Sébastien l'avait tiré en le convertissant. Lorsqu'il prit les dés en main sans avoir l'intention de jouer, — il le croyait du moins — Fulvius attacha sur lui un regard semblable à celui du lynx guettant sa proie. Les yeux de Torquatus lançaient des éclairs, ses lèvres frémissaient, sa main était tremblante. A ces indices qu'en accompagnaient encore d'autres , tels que le balancement étudié de la main, le mouvement habile du poignet, le regard qui suit les dés roulant sur la table et suppute les points, Fulvius reconnut d'abord la violence de la tentation lorsqu'elle sollicite à un vice que l'on fuit et quu l'on aime encore.

— Je crois que vous n'êtes pas plus habile que moi à ee ridicule exercice, dit-il d'un ton dégagé; mais je pense que Corvinus, que voici, vous offrira quelque chance de succès, pourvu que vous vous borniez à jouer très-petit jeu.

— Oh I il faut que ce soit très-petit jeu, en effet — par récréation seulement — car j'ai renoncé au jeu. — Cependant vne fois que... mais n'importe.

— Allons, jouons, dit Corvinus, que Fulvius avait mis au courant par un regard significatif.

Ils se mirent à jouer, et les premiers coups, de peu de valem* du reste, furent gagnés par Torquatus, Fulvius le faisait boire de temps en temps, et sa langue devenait de plus en plus déliée.

— Corvinus, Corvinus, dit-il comme cherchant à rappeler ses souvenirs, n'est-ce pas là le nom que Cassianus a prononcé.

— Qui cela? demanda son partenaire étonné.

— Oui, c'est ce nom-là, dit Torquatus comme en se parlant à luimême — c'est bien Corvinus; Corvinus le grossier, Corvinus le brutai. Est-ce vous, demanda-t-il eu regardant son vis-à-vis, qui avez un jou» battu ce cher enfant, le modèle des jeunes chrétiens; Pancrace, en un mot?

Corvinus allait s'abandonner à sa rage, mais Fulvius le retint d'un geste, et, faisant uneadroito diversion, dit à Torquatus :

— Ce Cfissianus que vous venez de nommer, n'est-ce pas un maître d'écoie assez distingué? où demeure-t-il donc eu ce moment?

La chute.

Fulvius savait que c'était là ce que son digne associé désirait connaître; aussi cette question apaisa-t-elle Corvinus. Torquatus répondit :

— 11 demeure, voyons — non, non; ce serait le dénoncer. Non, je suis prêta me laisser brûler, torturer, mettre à mort pour ma foi ; mais je ne trahirai personne, — non, n'y comptez pas.

— Donnez-moi votre place, Corvinus, dit Fulvius qui voyait Torquatus prendre au jeu un intérêt de plus en plus vif. L'espion déploya alors assez d'adresse pour rendre son adversaire plus attentif et le forcer à prendre plus d'intérêt au jeu. Il jeta sur la table un enjeu plus considérable. Après quelques moments d'hésitation, Torquatus le tint et le gagna. Fulvius prit l'air piqué. Torquatus remit les deux enjeux sur un seul coup. Fulvius, à son tour, feignit d'hésiter, puis jeta enfin, une somme égale qu'il perdit encore. Le jeu était devenu silencieux : chacun des deux gagnait et perdait tour à tour, mais Fulvius conservait constamment ses avantages en demeurant le plus calme et le plus de sangfroid des deux.

A un certain moment, Torquatus leva les yeux et tressaillit ; il croyait voir le vénérable Polycarpe se tenant dernière le siège de son adversaire : il se frotta les yeux et reconnut bientôt que c'était tout simplement Corvinus qui le couvait d'un regard ardent. Toute son adresse se tourna dès lors vers son jeu. Sa conscience était devenue muette ; la foi chancelait dans son cœur ; la grâce avait disparu, le démon de la convoitise, d'î la rapine, de l'improbité, de l'insouciance était revenu, ramenant à sa suite sept autres démons plus méchants que lui, qui s'emparèrenj de nouveau de cette âme purifiée sans doute, mais si mal défendue, et dès qu'ils y furent rentrés tout ce qu'elle contenait de bon et de saint avait disparu.

Enfin, exaspéré par des pertes et des libations réitérées, Torquatus devint furieux, et, après avoir puisé à plusieurs reprises dans la lourde bourse que Fabiola lui avait donnée, il finit par jeter sur la table la bourse elle-même et le peu qu'elle contenait encore. Fulvius la prit froidement, l'ouvrit, la vida, compta l'argent qui s'y trouvait et plaça à côté une son^e égale. Tous deux se préparèrent pour un coup décisif. Les osselets fatals roulèrent avec bruit ; les regards avides des deux joueurs comptèrent les points. Fulvius tira froidement à lui l'argent qu'il gagnait. Torquatus laissa tomber sa tête sur la table, se cachant le visage de ses bras. Sur un signe de Fulvius, Corvinus quitta la salle.

Torquatus battait convulsivement le parquet avec son pied : tantôt il murinurait des menaces inarticulées, grinçait des dents et gémissait ; tantôt il plongeait ses doigts dans sa chevelure et s'arrachait des poignées de cheveux. A ce moment une voix lui dit tout bas à l'oreille : u Etesvous chrétien? » Lequel des sept esprits était-ce qui lui parlait ainsi? à coup sûr le plus mécheint de tous.

— Il n'y a plus d'espoir pour vous, continua la voix ; vous avez déshonoré votre religion, et vous l'avez trahie.

— Non, non, murmura le malheureux au désespoir.

— Si fait ; dans votre ivresse, vous nous avez tout révélé : vous nous en avez dit assez pour rendre à jamais irapo?2ible tout retour vers ceux que von? avez trahis.

Page 1