‹ FabiolaChapitre 49 sur 113 · IV. — CE UDE DIOGÈNË POUVAIT DIRE AU SUJET DES CATACOMBES · texte numérisé non relu

IV. — CE UDE DIOGÈNË POUVAIT DIRE AU SUJET DES CATACOMBES

Tout ce que nous avons raconté à nos lecteurs touchant la première période de l'histoire de « Rome souterraine, » ainsi que les antiquaires ecclésiastiques se plaisent à désigner les Catacombes, Diogène l'a raconté à ses jeunes auditeurs et sans doute beaucoup mieux que nous n'avons pu le faire, tandis que, le flambeau de cire à la main, il suivait lentement une longue galerie toute droite, coupée à la vérité par un grand nombre d'autres, mais dont on ne s'écartait sous aucun prétexte. De temps eu temps, les visiteurs faisaient une pause pour écouter les explications qui leur étaient données, explications que nous avons réunies d'une manière si prosaïque dans notre deuxième chapitre.

A la fin, Diogène qui ouvrait la marche, tourna à droite, et Torquatus jeLi autour de lui des regards inquiets :

— Je serais, dit-il, curieux de savoir combien d'allées nous avons passées, avant de quitter cette galerio principale.

— Nous en avons passé un grand nombre, répondit sèchement Severus.

120 CB QUB OIOOÈNK NB POUVAIT PAS DHUI

— Et combien environ — dix — vingt?

— Oh l.tout au moins, je suppose : car je ne les ai jamais comptées. Torquatus les avait comptées, lui, mais il désirait Atre sûr de l'exactitude de ses calculs. Il s'arrêta donc, et, poursuivant ses interrogations :

— Comment donc vous y prenez-vous, dit-il, pour reconnaître l'allée qu'il faut suivre? Oh ! mais — qu'est-ce donc que ceci? et il fit semblant d'examiner attentivement une petite niche sise à l'angle du mur.

En ce moment, Severus, qui ne le quittait pas de l'œil, le vit faire une marque dans le sable.

— Allons, avançons, s'écria-t-il, ou nous perdrons les autres de vue, et nous ne saurons plus quelle route tenir. Cette petite niche est faite pour placer une lampe ; vous trouverez la pareille à chaque coin des galeries. Quant à nous autres, nous connaissons tous les détours de ces souterrains, comme vous connaissez ceux des rues de la ville qui s'agite au-dessus de nous.

Torquatus parut rassuré et satisfait de ces renseignements sur les lampes des Catacombes. (On y retrouve encore aujourd'hui bon nombre de ces petits ustensiles en terre cuite qui, sans nul doute, doivent avoir été faits pour ces localités.) Toutefois le jeune homme, ne se tenant pas & cette explication, continua de compter, tout en avançant, les allées latérales qu'il dépassait ; puis, tantôt sous un prétexte, tantôt sous un autre, il s'arrêtait de temps en temps, se courbait vers le sol, et s'efforçait d'en examiner de plus près les particularités et les inégalités. De son côté, Severus tenait attachés sur lui ses yeux de lynx, qui ne laissaient passer inaperçu aucun de ses mouvements.

A la fin ils arrivèrent à une arche qui s'ouvrait sur une chambre carrée, dont les murailles étaient ornées de riches peintures.

— Comment appelez-vous ce lieu? demanda Tiburtius.

— C'est une des nombreuses cryptes, cubiadœ (chambres), qui abondent dans nos cimetières, répondit Diogène. Ce sont parfois de simples sépultures de famille; mais généralement elles renferment la tombe de quelque saint martyr, et c'est là que nous nous réunissons pour célébrer la fête anniversaire de son triomphe. Voyez celte tombe, en face de nous, quoique à fleur de la muraille, elle est surmontée d'un cintre. Dans les occasions dont je vous parle, cette tombe sert d'autel pour la célébration des divins mystères. Vous connaissez sans aucun doute la coutume qui les fait célébrer en ce lieu.

— Peut-être, dit Pancrace, que mes deux amis, qui n'ont reçu le baptême que depuis très-peu de temps, n'ont pas encore eiî l'occasion de l'apprendre ; mais, quant à moi, je la connais parfaitement. C'est, à coup sûr, l'un des plus glorieux privilèges des martyrs, que celui en vertu duquel le sacré corps et le précieux sang de Notre-Seigneur sont offerts en tsacrifice sur leurs cendres ^ , et qui les fait ainsi reposer sous les pieds

(1) — Sic venerarier ossa libet,

Ossibus altar et impositam; nia Dei sita sub pcdibus, Prospict hivc, populosque suo$

Carmine propitiata fovet. (Prudentiut, fri:ft CTf ©. Ill, i3.) Pe::daT)t que, le cc^ur plein d'une i"ie incûaole, Nous TénércQb ec mcme tea^s,

AU SUJET DKS CaT/\COMBKS. 121

mÊiiie de Dieu. .Mdis examiuuiib Je plus près les peintuies qui orDeûl cette crypte.

— C'est précisément à cause de ces peintures que je vous ai conduits dans cette chambre, de préférence à toutes les autres que renferme ce cimetière. C'est une des plus anciennes cryptes que nous possédions, et elle contient une série complète de peintures, depuis les temps les plus reculés jusqu'à ce jour. Les dernières ont été faites par mon fils.

— En ce cas, Diogène, vous voudrez bien les expliquer systématiquement à mes amis, dit Pancrace. Je crois que j'en connais quelques-unes, mais non pas toutes, et j'aurais un plaisir extrême à vous entendre faire la description.

— Je ne suis pas un savant, répondit modestement le vieillard ; mais, quand on a vécu soixante ans dans ces Catacombes, que d'enfant on y est devenu homme, on a pu y apprendre bien des choses ignorées par d'autres, parce que je les étudiais avec le cœur. — Tous ceux qui sont ici présents ont été complètement initiés, je suppose? ajouta-t-il après une pause d'un instant.

— Tous, répondit Tiburtius. Bien que nous ne soyons pas aussi complètement instruits que le sont d'ordinaire les convertis, Torquatus et moi nous avons cependant reçu le don sacré du baptême.

— Cela suflQt, dit le fossoyeur. Les peintures de la voûte sont naturellement les plus anciennes ; elles ont été faites aussitôt après que la crypte a été formée tandis que les murailles n'ont pu être décorées qu'après, et au fur et à mesure que les tombes y ont été creusées. Vous voyez que la voûte représente une sorte de treille, chargée de grappes. C'est peutêtre l'image de notre vigne véritable, la Vigne du Seigneur, dont nous sommes les branches. Vous voyez là Orphée assis et jouant de sa lyre, dont les suaves accords touchent non-seulement les brebis de son troupeau, mais même les bêtes sauvages du désert qui, charmées, l'entourent et l'écoutent avec ravissement.

— Mais c'est là une peinture tout à fait païenne, si je ne me trompe, interrompit Torquatus, d'un ton de suffisance où perçait une légère teinte de sarcasme. Qu'y a-t-il là de commun avec le christianisme?

— C'est une allégorie, Torquatus, répondit doucement Pancrace, et même une de nos allégories favorites. Il n'est pas défendu de faire usage des images païennes quand elles sont inoffensives et innocentes en elles-mêmes. C'est ainsi que, dans les ornements de cette voûte, vous voyez des masques et d'autres attributs païens ; généralement ils appartiennent à une période très-ancienne. C'est ainsi également que notre divin Sauveur est souvent représenté sous l'allégorie d'Orphée, afin d'éviter que son image sainte soit exposée aux sacrilèges et aux blasphèmes des Gentils. Regardez, là-bas, dans cette arcade, vous y verrez une autre représentation plus récente du même sujet.

— Je vois, dit Torquatus, un berger portint une brebis sur ses épaules

Et aeg restes mortels, «t la divine tablé

Asnise nur ses ossements; 8ou« l«s pieds du Se)gn»<uf, paisible, elle repose

Kt puis, 6 sainte, tu aoua vois!

Kt non plus qu« i.va cœur, ton oreille «'rst cIac* ^ ce» effort» Jp notr« Toixl

122 C2 QV.B DIOGÈNK POUVAIT DIRS

— le Bon Pasteur, A la bonne heure, voiU qui 8e comprend à première vue. Je me rappelle fort bien la parabole.

— Mais pourquoi donc ce sujet est-il représenté de préférence? d/iiianda Tiburtius. Je l'ai déjà remarqué fréquemment dans d'autres cimetières.

— Si vous voulez regarder VarcosoHum^, dit Severus, vous y verrez une représentation plus complète de cette même scène. Mais je crois que nous ferons bien de procéder par ordre et d'achever d'abord la description de la voûte. — Vous voyez cette figure, à droite?

— Oui, dit Tiburtius, c'est la figure d'un homme qui paraît enfermé dans un coffre flottant sur l'eau, avec une colombe qui vole vers lui. N'est-ce pas une représentation allégorique du déluge?

— En effet, dit Severus; du déluge considéré comme emblème de la régénère tion par l'eau et par le Saint-Esprit, et de la rédemption du monde. C'est le symbole de notre commencement ; voici le symbole de noire fin : Jonas jeté par-dessus le bord du navire , et avalé par la baleine, puis assis heureux et tranquille à l'ombre d'un calebassier. C'est la résurrection des âmes avec Notre-Seigneur, et le repos éternel qui en est le fruit.

— Comme ces sujets sont convenablement placés dans ces lieux I fit observer Pancrace en se tournant vers le côté opposé, et étendant la main : voici, ajouta-t-il, un emblème de la même consolante doctrine.

— Où cela? demanda nonchalamment Torquatus; je ne vois rien qu'une figure enveloppée de bandages, et se tenant debout, comme un enfant colossal, dans une petite chapelle ; une autre personne est placée en face.

— Précisément, dit Severus; c'est de cette manière que nous représentons toujours la résurrection de Lazare. Voici ensuite une touchante manifestation des espérances de nos pères aux jours de la persécutioû: les trois enfants de Babylone dans la fournaise ardente.

— Voilà qui est vu, dit Torquatus; je pense que maintenant nous pouvons passer à l'examen de i'arcosolium et en finir avec cette chambre. Quelles sont les peintures qui l'entourent?

— Si vous regardez à gauche, vous reconnaîtrez le miracle de la multiphcation des pains et des poissons. Le poisson *, vous le savez, est le symbole de Jésus-Christ.

— Pourquoi cela? demanda Torquatus avec quelque impatience. Severus se retourna vers Pancrace comme pour l'inviter à répondre, le

Hachant plus éclairé que lui sur ces matières.

— Il y a deux opinions différentes sur l'origine de ces emblèmes, dit le jenne homme avec sa bonne grâce habituelle. Les uns en trouvent l'expUcation dans le mot lui-même : c'est-à-dire qus toutes les lettres qui composent le mot ichthys, considérées chacune comme une initiale, forment le commencement de ces mots : « Jésus-Christ, Fils de Dieu.

(1) On désignait sous ce nom les tombes voûtées. Pour û'en faire une idée familière, qu'on M figure une cheminée voûtée, et lambrisée à une hauteur de trois pieds du sol. Les peintures feraient à l'intérieur, au-dessus du lambris.

(2) Le mot est ordinairement écrit en >,jreo, iXÔUi; ichthyt, pounon, c'est !• nom qu'oa donnait familièremsQt i Motre-Seigneur.

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