‹ FabiolaChapitre 53 sur 113 · AU-DESSUS DU SOL · texte numérisé non relu

AU-DESSUS DU SOL

cette supposition devait se réaliser l C'est une chose très-séduisante que de lire les hauts faits de ces hommes prodigieux, mais je crois qu'on serait fort contrarié de voir ces mêmes hauts faits exécutés par le pr3mier venu, et tous les jours.

— Pourquoi cela? demanda la servante.

— Pourquoi cela? serait-ce chose agréable, dis-moi, pour une jeune mère que de trouver, en rentrant au logis, son enfant en train de jouei dans son berceau avec des serpents? serait-ce une satisfaction hien grande pour elle que de savoir que cet enfant est de force à étrangler ces monstres? Quant à moi, j'éprouverais un .médiocre plaisir si l'un des convives que j'admets à ma table s'avisait de me raconter froidement, comme quoi le matin même il a tué un minotaure ou brûlé une hydre ; ou si un ami venait me proposer de détourner le cours du Tibre pour nettoyer mes étables. Que Jupiter nous préserve d'une génération de héros ! je le répète. Et Fabiola, après avoir très-sérieusement développé ce paradoxe, se mit à rire. Tout en partageant cette gaieté, Syra continua :

— Mais supposons que nous ayons le malheur de vivre dans une contrée infestée par des monstres, tels que les centaures et les hydres, les oinotaures et les dragons ; ne serions-nous pas bien aises de trouver, sous la.'Tîain, des « premiers venus » assez héroïques pour nous en déburrassfci, au lieu d'être obligées d'envoyer quérir, à l'autre bout du monde, un Thésée ou un Hercule pour nous venir en aide? Or, en pareil cas, l'homme qui lutterait contre ces monstres et les dompterait ne serait guère plus héroïque pour cela que ne le sont les tueurs de lions dans ma patrie.

— C'est assez vrai, ce que tu dis 1;\ ; mais je ne devine pas où tu veux en venir.

— Voici, ma noble maîtresse ; la colère, la haine, la soif de la vengeance, l'ambition, l'avarice, soot, à mon sens, des monstres aussi réels que les serpents et les hydres, et ils s'attaquent aussi bien aux hommes ordinaires qu'aux grands hommes. Pourquoi n'essayerais-je pas de les combattre, tout aussi bien que l'ont fait Aristide, Coriolan, ou Çincinnatus? Pourquoi laisser aux seuls héros le soin de faire ce que noa^ pouvons faire nous-mêmes?

— Et considères-tu vraiment cette lutte comme un principe de morale ordinaire? S'il en est ainsi, j'ai bien peur que tu n'élèves tes prétentions trop haut.

— Non, ma chère maîtresse. Vous avez été surprise aussi, lorsque je me suis permis de vous atfirmer que la vertu intérieure et cachée n'est pas moins nécessaire que la vertu extérieure et visible ; je crains fort de devoir vous causer bien d'autres étonnements encore.

— Continue, continue ; parle sans hésiter, et dis-moi tout.

— Eh bien donc, le principe du système que je professe est celui-d ; que nous devons considérer et pratiquer non-seulement comme un acte de vertu ordinaire, mais même comme un simple devoir, toutes les actions que les autres doctrines , quelque pures et quelque sublimes qil'elles soient, considèrent comme des actes d'héroïsme et des preuves d'une vertu transcendante.

— Certes, c'est là se créer un type sublime d'élévation morale; maii

note bien la différence qut existe entre les deux cas. Le héros est encouragé et soutenu par les louanges du monde ; chaque fois qu'il triomphe de ses passions ou qu'il accomplit quelque action sublime, l'acte qu'il pose est célébré et transmis à l'admiration du la postérité. Mais, qui voit, qui applaudit l'homme humble et ignoré? qui imite sa conduite dans l'ombre et le mystère? qui s'en inquiète? qui le récompense?

Syra, d'un geste plein de solennité et de respect, montra le ciel du regard et de la main et répondit lentement : « Son père, qui est dans le ciel, qui fait luire son soleil sur les bons et sur les méchants, et qui fait tomber la pluie du ciel pour l'injuste comme pour le juste. »

Fabiola resta quelques instants sans proférer une parole, comme anéantie sous le poids d'une admiration craintive ; puis elle dit, d'un ton empreint d'une affection respectnei:se :

— Cette fois encore, Syra. ma philosophie en défaut est vaincue. Ta sagesse est solide autant qu'elle est sublime. D'après toi, une vertu héroïque devient, bien qu'invisible, la vertu journalière imposée à tous. Pour atteindre un but semblable, il faudrait que l'homme l'emportât de beaucoup même sur les dieux tels que nous nous les représentons. Mais l'idée seule d'une perfection pareille vaut toute une philosophie. Peux-tu me conduire encore dans des régions plus élevées?

— Ohl oui, dans des régions plus élevées encore.

— Et oiî me conduiras-tu à la fin?

— A un endroit où votre cœur vous avertira qu'il a trouvé 'a paix.

Il y avait déjà quelque temps que la persécution sevissaii; en Orient soua Dioclétien et Galère; et le décret qui ordonnait de l'étendre dans toutes les parties de l'empire d'Occident était parvenu entre les mains de Maximien. Ce n'était pas une persécution ordinaire; car il avait été résolu d'en faire une guerre non pas de répression, mais d'extermination et d'effacer le nom de chrétien de la surface de la terre. Personne ne devait être épargué : d'abord il fallait faire tomber sous le glaive les chefs de la religion, après quoi la boucherie s'étendrait jusqu'aux individus les plus obscurs des classes pauvres. A cet effet, il était nécessaire de se concerter sur les mesures d'exécution, afin que tous les agents de destruction pussent fonctionner avec un ensemble de cruautés; il fallait que tous les instruments possibles fussent mis en œuvre pour assurer la réussite des efforts dirigés contre l'Eglise; il fallait que la majesté d'un ordre impérial ajoutât sa grandeur et son retentissement au coup terrible qui devait anéantir le chnstianissme et les chrétiens.

Pour ce motif, l'empereur, bien qu'impatient de commencer son œuvre de sang, avait cédé à l'avis de ses conseillers et consenti à tenir l'édit secret jusqu'au jour où il pût être pubhé simultanément dans toutes les provinces et dans tous les gouvernements de l'Ouest. De cette manière, le nuage orageux, tout chargé dtî haines et de vengeances, devait rester pendaîit quelque temps suspendu, comme un lugubre et menaçant mystère.

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«ur la tête de ses victimes, puis éclater soudainement et décharger à la fois sur elles ses multiples éléments, u le feu, la grêle, la neige, la glace et le tonnerre. «

Ce fut dans le courant de novembre que Maximien Hercule convoqua la réunion du conseil dans lequel ses plans devai"nt être défintivement adoptés. Les premiers ofEciers de sa cour, soldats et fonctionnaires civils, y assistaient. Le principal d'entre eux, le préfet de la cité, avait amené avec lui son fils Corvinus, auquel il voulait confier le commandement d'un corps de « poursuivants, u sicaires armrs, choisis et recrutés parmi les eunemis les plus acharnés et les plus implacables des chrétiens, et chargés de les poursuivre et de les traquer partout, et à toute outrance. Les préfets et les gouverneurs de Sicile, d'Italie, d'Espagne et des Gaules étaient présents aussi pour recevoir leurs instructions. En outre , l'empereur avait invité un certain nombre de savants, de philosophes, de rhéteurs et d'orateurs, parmi lesquels se trouvait notre ancienne connaissance, Calpurnius; enfin un grand nombre de prêtres, venus de toutes les parties de l'empire, pour réclamer un redoublt^ment de persécution, avaient également reçu l'ordre d'assister à la dél:b';ratioQ impériale.

Les empereurs, ainsi que nous avons déjà eu l'occasion de le dire, avaient leur résidence habituelle sur le mont Palatin. Ils en possédaient cependant une autre qu'ils affectionnaient particulièrement, et que Maximien Hercule surtout préférait. Sous le règne de Néron, l'opulent sénateur Plantius Lateranus avait été accusé de conspiration, et, tout naturellement, puni de mort. Ses immenses propriétés avaient été confisquées par l'empereur. Sa demeure, qui en faisait partie, était d'une étendue colossale et d'une maguificence telle, que Juvénal et plusieurs autres écrivains en parlent avec admiration. Elle était délicieusement située sur le mont Célius, à l'extrémité méridionale de la cité ; du haut de ses terrasses, la vue s'étendait à loisir sur une perspective sans rivale dans tous les environs de Rome. Plongeant au loin dans la campagne onduleuse, accidentée d'aqueducs gigantesques, coupée de routes et de voies que borde une frange de tombeaux en marbre, semée d'éclatantes villas enchâssées, comme des pierreries, dans le sombre émail des lauriers et des cyprès, l'œil allait s'arrêter sur les collines empourprées par le soleil du soir, aux flancs desquelles s'étendaient, nonchalantes, Albe et Tusculum avec « leurs filles, » suivant l'expression orientale, qui semblaient se baigner dans les rayons du couchant. A la gauche du spectateur, les montagnes sabines élevaient leurs arêtes rocheuses, tandis qu'à sa droite, la mer, se déroulant comme une nappe d'or, fermait cet admirable paysage. '

Cependant ce serait faire honneur à Maximien d'une qualité dont il était absolument dépourvu que d'attribuer sa préférence pour cette résidence SI admirablement située à un sentiment d'amour pour le beau. Cette préférence n'avait d'autre motif t^ue la splendeur des bâtiments, qu'il avait encore ornés et embellis lui-même, et peut-être aussi les faciUtés que la situation lui procurait de sortir de la ville pour aller chasser le sanglier ou le loup. Originaire de Sirmirm, en Scluvonie, né par conséqueiit tiu seia de k barbarie, homme de la plus humble ex-

traction, simple soldat de fortune, sans éducation, sans autre qualité qu'une certaine force brutale qui lui avait fait donner le surnom d'Hercule ; il avait été élevé à la pourpre impériale par son confrère en barbarie Dioclès, qui s'appelle dans l'histoire l'empereur Dioclétien. Comme lui, cupide jusqu'à la bassesse et prodigue jusqu'à l'extravagance, livré aux mêmes vices et aux mêmes crimes honteux dont une plume chrétienne se refuse à tracer les noms ; sans aucune mesure dans ses passions, sans aucune idée de justice, sans aucun sentiment d'humanité, ce monstre n'avait pas ce^eé un instant d'o^îprimer, de persécuter ou d'abattre quiconque se rencontrait sur sa route. Il considérait la persécution qui se préparait du même œil qu'un glouton considère l'approche d'un festin ou d'une orgie dont la brutale exagération pourra rompre la monotonie grossière de ses excès de chaque jour. D'une taille gigantesque, avec les traits bien connus de sa race, la tête et le visage couverts de cheveux et de poils plutôt jaunes que roux, rudes et hérissés comme des brins de paille ; avec des yeux inquiets et hagards roulant sans cesse dans leurs orbites, empreints d'une expression où se confondaient le soupçon, la férocité et la luxure, ce dernier des tyrans de Rome inspirait, par sa seule vue, la terreur et l'effroi dans les cœurs de tous, les chrétiens seuls exceptés. Est-il donc étonnant que de cette pieuse secte il exécrât tout, jusqu'à son nom même?

Ce fut donc dans la grande basilique, ou salle d'honneur au palais Lateran, œdes Laleranœ, que Maximien réunit son conseil composé d'éléments si divers et dont tous les membres devaient, sous peine de mort, garder le redoutable secret. L'empereur avait pris place dans l'abside semi-circulaire de la sfllle, sur un trône d'ivoire richement orné. Devant lui était groupée par ordre de préséance la tourbe obséquieuse de ses lâches conseillers tremblants devant lui. Un détachement de gardes choisis veillait à l'entrée ; et l'olScier qui les commandait, Sébastien, se tenait négligemment appuyé contre une des colonnes de la porte, ne paraissant prêter aucune attention aux débats ; mais, en réalité, notant avec soin, dans sa mémoire, la moindre parole prononcée par les assistants.

Il se doutait peu, cet empereur, que l'édifice dans lequel il siégeait en ce moment, et qu'il donna plus tard à Constantin, avec le palais qui y était contigu, comme une partie de la dot de sa fille Fausta, — il se doutait peu, disons-nous, que Constantin en ferait don à son tour au chef de cette religion qu'il cherchait alors à anéantir, et que cette salle, conservant son nom de basilique de Lateran, deviendrait la cathédrale de Rome <^ la mère et la première de toutes les églises de la ville et du monde ^, » Il ne s'imaginait guère qu'à ce même endroit où se trouvait alors son trône s'élèverait une chaire, du haut de laquelle seraient rendus des décrets qui seraient portés jusque dans des mondes inconnus à la domination romaine, par une race immortelle de souverains spirituels et temporels.

Par un acte de courtoisie religieuse, on donna d'abord la parole aux prêtres. Chacun d'eux avait son histoire à rapporter. Ici, une rivière avait débordé ses rives et fait un tort considérable aux locahtés avoisinantes ; là, un tremblement de terre avait renversé la moitié d'une ville ;

(1) loscriptioD qui se trouve sur le frontoo et lei icédailles de la basilique de Laierao,

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guT les frontières septentrionales grondait la menace d'une invasion de Barbares; au midi, la peste exerçait des ravages effrayants parmi les populations fidèles au culte païen. Dans chacun de ces cas, les oracles consultés avaient déclaré que tous ces fléaux devaient être attribués aux chrétiens, dont la présence trop longtemps tolérée avait irrité les dieux et dont les maléfices avaient attiré le malheur sur l'empire. Bien plus, quelques-uns de ces oracles avaient déclaré ouvertement à leurs adeptes « qu'ils resteraient siliiucieux aussi longtemps que l'odieuse race des Nazaréens ne serait pas extermmée; » et le grand oracle de Delphes n'avait pas hésité à proclamer que « le Juste ne permettait pas aux dieux de parler ! »

Ensuite vint le tour des philosophes et des rhéteurs. Chacun d'eux développa longuement ses théories obscures et embarrassées que Maximien n'écouta pas sans donner des signes évidents d'impatience. Mais, comme les empereurs d'Orient, ses collègues, avaient tenu un conseil de même nature, il croyait de son devoir de supporter également l'ennui de ces discours. Toutes les calomnies habituelles furent répétées pour la dix milhème fois, aux applaudissements de l'assemblée, qui éprouvait surtout un plaisir particulier à entendre les récits d'enfants massacrés et servis dans des banquets, des crimes honteux et innommés, d'adorations des corps des martyrs, de culte et d'honneurs rendus à une tête d'âne ; enfin d'accusations peu logiques sur l'incrédulité des chrétiens et leur refus de reconnaître un Dieu. Tous ces contes étaient crus à la lettre, bien que ceux qui les racontaient fussent persuadés que c'étaient autant de grossiers mensonges païens, qui n'avaient d'autre mérite que de servir fort utilement à entretenir l'horreur du christianisme.

A la fin, se leva un homme, que tous considéraient comme ayant fait une étude approfondie des doctrines de l'ennemi et comme le mieux versé dans ses dangereuses tactiques. Il avait lu — on le savait, — les livres même des chrétiens et on ajoutait même qu'il en préparait uny réfutation écrasante, devant laquelle toutes leurs erreurs devaient disparaître. Et, en eifet sa parole avait parmi les siens une autorité si grande, que, s'il avait affirmé que lea chrétiens professaient quelque principa monstrueux, le souverain pontife lui-même se présentant pour le démentir eût été accueilli par des rires ironiques, et personne n'eût songé un instant à préférer les assertions du pape à celle de Calpurnius.

Ce savant homme plaça la discussion sur un terrain tout différent, et l'érudition qu'il déploya étonna même ses confrères en sophisme. Il avait lu, disait-il, les livres originaux, non-seulement des chrétiens, mais même ceux des Juifs, leurs prédccesseurs ; ces derniers, s'étantintroduits en Egypte sous le règne de Ptolémée Philadelphe, pour échapper à une disette qui désolait leur pays, parvinrent, grâce aux artifices de leur chef, nommé Joseph, à acheter tout le grain qui se trouvait en Egypte et à l'envoyer dans leur patrie. Sur ce, Ptolémée les fit emprisonner, leur disant que , comme ils avaient mangé tout la grain, ils allaient être condamnés â se nourrir de paille en faisant des briques pour la construction d'une grande cité. Plus tard, Démôtriua de Phalère qui leur avait entendu rsconter force histoires curieuses sur lâurs ancêtres, fit saisir Moïse et Aaron, deux des plus savants d'entre

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eux, et leur ayant fait raser la moitié de la barbe, les tint enfermé» dans une tour jusqu'à ce qu'ils eussent écrit en langue grecque toutes leurs légendes. Calpurnius avait vu ces livres rares et curieux, et il allait en citer quelques passages. Cette race juive faisait la guerre à tou8 les rois et à tous les peuples qu'elle rencontrait sur son chemin, et elle les détruisait tous. Ils avaient pour principe, chaque fois qu'ils s'emparaient d'une ville, d'en passer tous les habitants au fil de l'épée; et tout cela, parce qu'ils étaient sous le gouvernement de leurs prêtres ambitieux, fanatiques, qui les conduisaient à leur gré; si bien que, lorsqu'un certain roi, Saûl, appelé aussi Paul, se permit d'épargner un pauvre monarque du nom d'Agag qu'il avait fait prisonnier, les prêtres ordonnèrent qu'on le leur amenât, puis ils le firent couper en morceaux. « Or, aujourd'hui, poursuivit-il, ces chrétiens sont toujours sous la domination de ces mêmes prêtres, et ils sont tout aussi disposés qu'autrefois, sous leur direction, à renverser le grand empire romain, à nous brûler jusqu'au dernier dans le Forum, et même à porter une main sacrilège sur les têtes sacrées et vénérables de nos divins empereurs. »

Un frémissement d'horreur circula dans l'assemblée à ce récit émouvant. Mais bientôt le silence se rétablit, car l'empereur avait fait signe qu'il voulait parler.

— Pour ma part, dit-il, j'ai une autre raison bien plus forte encore pour détester ces chrétiens. Ils ont osé établir au cœur de l'empire, et cela dans cette ville même, une suprême autorité religieuse inconnue jusqu'ici, indépendante du gouvernement de l'Etat et aussi puissante sur l'esprit des sectaires que notre gouvernement lui-même. Autrefois tous reconnaissaient l'empereur comme le chef suprême en religion comme en politique. C'est même à cause de ce pouvoir universel qu'il porte encore le titre de « Pontifex Maximus. » Mais ces hommes ont élevé une puissance divisée de la nôtre, et, par conséquent, leur fidélité pour nous n'est plus entière; c'est pourquoi je hais, comme une usurpation de mes pouvoirs, cette autorité sacerdotale qu'on veut établir sur mes sujets ; et je déclare sans hésiter que j'aimerais mieux entendre dire qu'en nouveau rival veut s'emparer de mon trône que de voir l'élection d'un de ces prêtres dans la ville de Rome^. »

Ce discours, débité d'une voix rude et avec un accent étranger plein de vulgarité, fut accueilli par l'auditoire avec enthousiasme, et l'on forma aussitôt des plans pour la publication simultanée de l'édit dans toute l'étendue de l'empire d'Occident, et pour son exécution complète et impitoyable.

L'empereur, s'adressant brusquement alors à TertuUus, lui dit:

— Préfet, vous m'avez dit que vous aviez quelqu'un à me proposer pour présider à tous ces arrangements, un homme qui poursuivra ces traîtres sans répit ni miséricorde.

— Il est ici, seigneur, c'est mon fils Corvinus. Et TertuUus, prenant

(i) Ce sont textueUement les paroles de Déciub, à propos de l'élection de saint Cornelius au siège de saint Pierre. " Cum multo patientius audiret laovaj'i adversum se semulum princi. pem, quara constitui Romae Dei sacerdotem. » (Saint Cyprien, Jip. LU, ad Antonianum,p. 69, Edit. d« Maur.) Serait-il possible de fournir une preuve pi ..s forte pour démontrer que. du tempi» de reaipire p.\ieii, le pouvoir des pape* était exieriecr et sensible, au point mtoi» d'«xcit«r la jalousie de» empereurs I

par la main le jeune candidat persécuteur, le conduisit au pied du trùuo du tyran, où il fléchit le genou. Maximilien le considéra quelque temps d'un œil perçant, puis il poussa un hideux éclat de rire et dit : — Sur ma parole, je crois que voilà bien notre affaire. En vérité, préfet, je ne soupçonnais guère que vous eussiez un fils si parfaitement affreux. Je suis convaincu qu'il remplira son rôle à merveille ; toutes les qualités d'un être sans cœur, sans conscience et sans pitié sont empreintes sur son visage.

Puis, se tournant vers Corvinus qui était pourpre de rage, de terreur et de honte, il lui dit: — Songe bien, drôle, que j'attends de toi de la besogne bien faite ; pas de boucheries maladroites, pas de bévues. Quand on me sert bien, je paie bien ; mais je paie bien aussi quand on me sert mal. Te voilà prévenu ; va donc : mais souviens-toi que tu as un dos pour répondre des petites fautes et une tête pour répondre des grandes. Les faisceaux des licteurs contiennent une hache aussi bien que des verges.

L'empereur se levait pour se retirer, quand son regard rencontra celui de Fulvius qu'il avait fait mander en sa qualité d'espion salarié de la cour, mais qui s'était tenu jusque-là autant que possible sur l'arrière plan. — Holà ! mon digne Levantin, s'écria-t-il, venez donc par ici, que je vous dise deux mot:5 1

Fulvius s'empressa d'obéir avec une satisfaction apparente, mais en réalité avec une répugnance extrême ; c'était absolument comme s'il eût été invité à s'approcher d'un tigre enchaîné, mais dont la chaîne ne lui offrait pas toutes les garanties de sécurité désirables. Il avait comoris, dès le premier jour, que son arrivée à Rome n'avait pas été vue d'un bon œil par Maximien, bien qu'il n'eût pu deviner les causes de cette aversion. Ce n'étiiit pas simplement parce que le tyran avait déj^ autour de lui, trop de favoris à enrichir et d'espions à payer, sans que Dioclétien crût devoir lui en envoyer encore du fond de l'Asie, bien que celui-ci eût son prix ; mais il y avait un autre motif encore. Maximien était convaincu que Fulvius lui avait été envoyé avec la mission principale et cachée de l'espionner lui-même et de rapporter à Nicomédie les faits et lea gestes de la cour de Rome. Ainsi, tout en étant obligé de le tolérer et de l'employer, il se défiait de lui et ne l'aimait pas. — Or ne pas aimer, pour Maximien, c'était haïr. Aussi fut-ce pour Corvinus une compensation à sa propre honte, quand il entendit l'empereur interpeller publiquement son complice aussi grosjièrement qu'il l'avait fait pour lui-même.

— Assez de ces regards patelins et hypocrites, mon drôle: il me faut des actions, et non pas des grimaces. On vous a envoyé ici comme un fameux dénicheur de complots, une sorte de hmier dressé à détourner vers moi les conspirateurs du fond de leurs repaires ou à éventer leurs traces. Or jusqu'ici je n'ai rien vu de pareil encore, et pourtant il m'en a coûté beaucoup d'argent déjà pour vous établir. Eh bien, mon hmier, voici une chasse qui s'ouvre, Ir-s chrétiens sont le gibier qu'il s'agit de traquer ; préparez-vous donc à nous montrer ce dont vous êtes capable. Vous savez mes façons d'agir, ouvrez donc les yeux autour de vous ; sinon je pourrais bien me passer la fantaisie de vous les fermer pour toujours*.

(1) II y a ici UD j«u de mots ^u'il «tt impoisibU d« rendr* «n françaif autrement que par ■B Suivaient.

tAM.

134 UNK TRISTE FIN.

Les ijiens des condamnés seront, comme par Je passé, partagés entre les accusateurs et le trésor, à moins que je ne voio des raisons particulières pour garder le tout pour moi. Vous voil.\ prévenu : allez.

La plupart des assistants ne doutaient pas que ces « raisons particulières » ne dussent devenir, parleur application, la règle générale.

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