‹ FabiolaChapitre 54 sur 113 · VII. — UNE TRISTE FIN · texte numérisé non relu

VII. — UNE TRISTE FIN

Fabiola était revenue de la campagne depuis quelques jours. Sébas tien, en ayant été informé, crut de son devoir de se rendre chez elle, afin de lui faire connaître le secret que lui avait révélé l'entretien de Corvinus et de la négresse, autant toutefois qu'il pouvait le faire sans leur causer un mal inutile. Nous avons déjà remarqué que, de tous les nobles jeunes gens qui fréquentaient la maison de son père, un seul avait su exciter l'admiration et le respect de la jeune fille : c'était Sébastien. Si franc, si généreux, si brave, et cependant si modeste, si complaisant, si bienveillant dans ses actions et dans ses paroles, si peu soucieux de lui-même et si attentif pour les autres, il réunissait complètement en un seul caraclère, la noblesse et la simplicité, la haute sagesse et le sens pratique; aussi Fabiola le considérait-elle comme le type le plus accompli de la vertu mâle et guerrière. C'était un de ces hommes dont les qualités se font chaque jour apprécier davantage et qui ne perdent rien à être vus dana rintimité.

Aussi lorsqu'on lui annonça que le tribun Sébastien désirait lui parler en particulier et qu'il l'attendait dans une des salles du rez-de-chaussée, son cœur battit ^vec une violence inusitée, et mille suppositions étranges pur l'objet possible de cette entrevue se présentèrent à son esprit. Cette agitation ne diminua point lorsque, après avoir fait sas excuses sur ce que sa visite avait de déplacé en apparence. Sébastien fit observer avec un sourire que, sachant combien elle était déjà ennuyée des obsessions des nombreux candidats qui se disputaient sa main, il regrettait de devoir lui apprendre qu'un soupirant nouveau, et non déclaré jusqu'à ce jour, allait grossir la list«. Cette préface ambiguë la surprit d'abord, et peut-être même lui inspira certain orgueil secret ; mais ce mouvement fut bien vite comprimé, lorsque Sébastien ajouta qu'il voulait parler (hi vulgaire et stupide Corvinus. Fabiola l'avait entendu qualifier de ces épithètes malsonnantes par son père lui-même, qui, bien que peu délicat sur le choix des amis qu'il associait à sa table, n'avait pu voir sans dégoût la conduite de Corvinus à son dernier banquet.

Sébastien, qui redoutait plutôt J'influence physique que l'action morale des philtres de la négresse, crut devoir informer sans retard la jeune fille du pacte criminel qu'avaient formé les deux complices en magie , bien qu'il ne doutât point que ce pacte n'eût point d'autre objet que de tirer de l'argent de la bourse trop serrée d'une dupe peu généreuse.

Naturellement. Sébastien ne toucha pas un mot de ce qui. dans leur conversation, avait eu trait aux chrétiens: il «e borna à mettra Fabiola

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aur ses gardes, et elle lui promit d'empêcher les excursions nocturnes de son esclave nécromancienne. La jeune patricienne ne crut pas un instant qu'Afra eût l'intention de tenter d'exécuter l'engagement qu'elle avait pris ; d'aillé ars elle ne redoutait nullement ces sciences mystérieuses pour lesquelles elle n'éprouvait que du mépris. Et, en effet, le monologue d'Afra, après le départ de sa dupe, semblait indiquer clairement qu'elle n'avait voulu qu'exploiter la crédulité d'un sot. Mais Fabiola n'en était pas moins indignée d'apprendre qu'elle avait été mise à prix par ces deux misérables, et qu'on l'avait représentée comme une femme avaricieuse et cupide, qu'on pouvait obtenir à prix d'or.

— Je sens, dit-elle enfin à Sébastien, tout ce qu'il y a de généreux de votre part d'être ainsi venu me mettre sur mes gardes ; j'admire la délicatesse dont vous avez entouré un message d'une nature si désagréable, et la bien veillauce avec laquelle vous avez traité chacun de ceux qui s'y trouvaient mêlés.

— Je n'ai fait dans cette circonstance, répliqua le soldat, que ce que j'aurais fait pour toute autre personne que je croirais pouvoir préserver de quelque peine ou de quelque danger.

— Je présume que vous ne voulez parler que de vos amis, n'est-ce pas? dit Fabiola en riant, car autrement votre vie tout entière se passerait ainsi en actes de bienveillance qui ne vous rapporteraient rien .

— Et quand il en serait ainsi, peut-on en faire un meilleur emploi!

— Vous ne parlez pas sérieusement sans doute, Sébastien? Si vous voyiez un homme qui vous aurait toujours haï, et qai aurait cherché même à vous faire périr, menacé d'un malheur qui rendît sa haine impuissante, étendriez-vous la main pour le sauver et pour le secourir?

— Certainement, je le ferais. Tandis que Dieu fait luire son soleil et répand sa pluie également sur ses ennemis et sur ses amis, une faible créature humaine oserait-elle adopter une autre règle de justice?

A ces paroles, Fabiola tressaillit de surprise ; elles présentaient une analogie frappante avec celles du parchemin mystérieux, elles étaient identiquement pareilles aux théories morales de sou esclave Syra.

— Vous avez été en Orient, je crois, Sébastien, demanda-t-elle tout à coup ; est-ce là que vous avez appris de pareils principes? C'est que j'ai près de moi une personne, une esclave que j'ai voulu affranchir, et qui, de son plein gré, est restée dans la servitude, bien qu'elle possède des idées morales d'une rare élévation. Cette femme m'a développé les mêmes propositions, et elle est Asiastique.

— Ce n'est pas dans un pays étranger que j'ai appris ces principea qui vous étonnent, madame; je lésai puisés, en naissant, dans le lait de ma mère? mais, sans aucun doute, ils nous ont été apportés d'Orieut.

— Certes, ce sont des théories magnifiques, considérées dans leur abstraction, dit Fabiola; mais je crois que la mort viendrait nous surprendre avant d'avoir pu en exécuter la moitié, si nous voulions en faire les règles de notre conduite.

— Et dans quelles conditions meilleures la mort pourrait-elle, je ne dis pas nous surprendre, mais nous prendre, sinon dans l'exécution de notre devoir, quand môme nous n'aurions pas eu le temps de l'accomplir jusqu'au bout?

136 vsB nasi s, fui.

— Pour ma part, reprit la jeune femme, je dis comme le vieux poèU épicurien : Ce monde est un banquet , que je serai disposée à quitter lorsque j'en serai rassasiée — ut conviva satur (comme un convive rassasié) — mais pas auparavant. Je désire pouvoir lire jusqu'à la dernière page le livre de la vie, et le fermer ensuite tranquillement après l'avoir parcouru à mon aise d'un bout à l'autre.

Sébastien secoua la tête et dit avec un sourire :

— La dernière page du livre de ce monde se rencontre quelquefois au milieu du volume, là où se trouve ce mot « la mort; » mais à la page «uivante commence le livre illuminé d'une seconde vie, et celui-là n'a pas de page finale.

— Je vous comprends, répondit gaîement Fabiola, vous êtes un brare soldat et vous parlez en conséquence. Vous devez toujours être préparés à la mort, attendu que mille accidents imprévus vous menacent; nous, au contraire, nous ne la voyons que très-rarement approcher d'une manière subite et violente : elle s'y prend plus miséricordieusement, elle use de ménagements conformes à notre faiblesse. Vous aspirez sans doute à une mort glorieuse, en tombant sur le champ d'honneur, la poitrine criblée de flèches ennemies. Vous songez au bûcher des funérailles du soldat, et aux trophées glorieux qui le décorent. Pour vous, je le conçois, s'ouvre après la mort cette page radieuse du livre de la gloire.

— Vous me comprenez mal, noble dame, s'écria Sébastien d'un ton solennel. Ce n'est pas là ce que j'ai voulu dire. Je ne me soucie guère de cette gloire dont on ne peut jouir que par avance et en imagiuafion. Je parle de la mort telle qu'elle se présente tous les jours, de la mort vulgaire, de celle qui m'est commune avec le plus pauvre esclave, de celle qui consume du feu lent de la fièvre, qui envahit pas à pas avec la phthisie, qui ronge par degrés avec de hideuses plaies, ou même, si vous le voulez, de la mort qu'inflige la cruauté des hommes. Sous quelque forme qu'elle se présente, la mort me vient d'une main que j'aime.

— Et vous prétendez réellement que cette mort, telle que vous Tenvi- «agez, serait la bienvenue auprès de vous?

— Je l'accueillerais avec autant de joie qu'en reosent l'épicurien, lorsque les portes de la salle du banquet s'ouvrent à deux battants et qu'il voit apparaître, aux rayons des lampes dorées, la table du festin tout éblouissante et chargée de mets délicats, entourée de coéphores aux lèvres souriantes, aux fronts couronnés de roses; je tressaillerais de plaisir comme la fiancée, quand on lui annonce la venue de son fiancé qui s'avance, les mains pleines de riches présents, pour la prendre et la conduire à sa nouvelle demeure. Telle sera la joie de mon cœur-, lorsque la mort, sous quelque forme qu'elle se présente, ouvrira devant moi les portes — de fer de ce côté, mais d'or pur de l'autre — qui donnent accès dans une nouvelle et éternelle vie. Peu m'importe qu'il soit horrible à voir, le messager qui viendra m'annoncer l'approche de Celui dont la beauté est céleste.

— Et celui-là, quel est-il? demanda vivement Fabiola. Ne peut-on 1« voir qu'à travers les doigts décharnés du squelette de la mort?

— Non, répondit Sébastien, car c'esi Lui qui doit nous récompenser, Qoo-seuleuent pour notre vie, mais ausâi pour notre mort. Heureux

fLUS TIUSTB «NCORE. 13*7

eeax dont les cœurs dans les pi as secrets replis desquels il a toujours lu, se sont conservés purs et innocents, et dont les actions ont toujours été vertueuses. C'est à eux qu'est réservée l'apparition glorieuse de Celui qui seul est leur véritable récompense.

a Oh 1 comme ces paroles ressemblent aux doctrines deSyra! » se disait Fabiola. Mais, avant qu'elle eût pu parler pour demander d'où venaient ces doctrines, la portière de la salle se souleva, et un esclave, é'arrôtant respectueusement sur le seuil, dit à sa maîtresse :

— Madame, un courrier vient d'arriver de Baïi^.

— Pardonnez-moi, Sébastien, s'écria-t-elle. Faites entrer cet homme immédia temeo t.

Le messager entra ; il était tout couvert de poussière et paraissait exténué de fatigue. Son cheval était haletant à la porte. Le courrier présenta à Fabiola un paquet cacheté.

Celle-ci trembla en le recevant, et tandis qu'elle défaisait les bandes de l'enveloppe d'une main mal assurée, elle demanda avec hésitation ;

— C'est de mon père?

— Il est question de lui, du moins, Madame.

A cette réponse de sinistre augure, Fabiolci tressaillit; elle acheva de déchirer l'enveloppe, ouvrit la feuille, y jeta un regard égaré, poussa un cri et tomba évanouie. Sébastien la retint dans ses bras, avant qu'elle eût louché le sol ; il la porta sur une couche et la laissa discrètement aux mains de ses femmes que le cri d'effroi de leur maîtresse avait fait accourir.

D'un coup d'œil Fabiola avait tout compris : son père était mort.

vin. — PLUS TRISTE ENCOBE.

Quand Sébastien arriva dans la cour, il y trouva un petit groupe de domestiques réunis autour du courrier, écoutant les détails qu'il leur donnait sur la mort de leur maître.

La lettre que ïorquatus avait été chargé de lui porter avait produit tout l'effet désiré, Fabius s'était empressé de se rendre à sa villa, et y avait passé plusieurs jours avec sa fille, avant de pai tir pour l'Asie. Il lui avait témoigné plus d'affection encore qu'à l'ordinaire, et, quand ils s'étaient séparés, le père et la fille semblaient prévoir que cette entrevue devait être la dernière. Mais à Baïa, où il s'était rendu ensuite, Fabius n'avait pas tardé à oublier ces impressions fâcheuses au milieu des joyeux compagnon-! qui l'y attendaient avec impatience ; il crut devoir y séjourner plusieurs jours, en attendant qu'on achevât d'approvisionner de vins délicats et des fruits les plus recherchés que produisait la Campanie la galère qui devait le transporter en Asie. Pendant ce temps, il se livrait avec excès à tous les plaisirs luxueux dont il s'était fait une habitude, et un soir, au sorCir du bain, à la suite d'un souper copieux, il fut pris d'un frisson mortel — vingt-quatre heures après il expirait. Il a^ ait laissé tous •es biens à t.i fille unique. Au moment où le courrier avait quitta Baïa,

(1) Vin« de baini pris 4« NaplM, où s« riiuaisB&it la uoade *14tf&B

138 LUPS TRISTE ENCORE.

OU s'occupait d'embaumer le corps de Fabius, que sa galère devait rapporter à Ostie.

En entendant ce triste récit, Sébastien regretta vivement d'avoir parlé, comme il l'avait fait» à la jeune fille au sujet de la mort, et il quitta la maison en proie aux plus tristes pensées.

Pour la première fois de sa vie, Fabiola venait de tomber dans l'abîme de la douleur : aussi la chute fut-elle profonde et cruelle ; elle alla jusqu'à ravir à la jeune fille toute conscience de son être. La force de la jeunesse et de l'esprit la ramenant à la surface de ce gouffre, la vie lui apparut alors comme un océan sans bornes, aux vagues noires et houleuses, sur lesquelles seule elle flottait vivante. Son malheur lui semblait complet et démesuré; elle ferma les yeux en frémissant et se laissa retomber dans la torpeur, jusqu'à ce que la douleur vînt l'en retirer. Et encore et toujours, elle se sentait ballottée sans trêve ni repos, entre la vie et la mort, taudis que ses femmes lui prodiguaient leurs soins empressés, tremblant à chaque instant de la voir succomber dans un évanouissemeD t ou dans les convulsions. A la fin elle se souleva sur sa couche, pâle, les yeux secs et hagards ; elle repoussa doucement la main qui s'efforçait de lui présenter des secours. Longtemps elle demeura ainsi : une stupeur mortelle semblait s'être emparée d'elle; ses yeux étaient devenus presque insensibles à l'action de la lumière, etl'on craignait que son cerveau ne vînt à s'égarer. Le médecin, qui avait été appelé, crut alors devoir faire retentir à son oreille la question suivante qu'il prononça distinctement et avec force : « Fabiola, savez-vous que votre père est mort? » Elle tressailUt, tomba à la renverse, et un torrent de larmes vint soula ger à la fois son cœur et son esprit. Elle parlait de son père, elle l'appelait au milieu de ses sanglots et lui adressait des paroles incohérentes et insensées. Parfois elle paraissait croire qu'il était vivant encore, puis elle se souvenait brusquement que la mort l'était venue saisir ; et ses sanglots et ses larmes recommençaient avec une violence nouvelle. Cela dura ainsi tant qu'a la fin, épuisée et rendue, elle succomba à la fatigue et laissa envahir par le sommeil son corps et son esprit brisés.

Euphrosyne et Syra veillèrent seules auprès d'elle. La première avait de temps en temps prodigué à sa maîtresse les banalités des consolations païennes, en lui rappelant combien était bon le maître , combien était honnête le citoyen, combien était aimant le père qu'elle avait perdu. Mais l'esclave chrétienne gardait le silence ; quand elle parlait, ce n'était que pour adresser à sa maîtresse des paroles affectueuses et consolantes, et elle la servait avec une délicatesse active que, dans l'égarement même de sadouleur Fabiola sentait et comprenait. Que pouvait-elle faire davantage, si ce n'était de prier? quel autre espoir pouvait-elle nourrir, sinon qu'une grâce nouvelle fût cachée dans cette cruelle épreuve, comme l'est une fleur dans son bouton ; ou qu'un ange radieux pût descendre du sombre et lugubre nuage qui couvrait de sou ombre sa maîtresse humiliée sous la douleur?

Quand la première violence de cette douleur fut calmée, la réflexion vint prendre sa place ; elle se présenta à Fabiola sous une forme sinistre et oppressive. Qu'était devenu son père? où était-il allé? avait-il simplement cei^aé de vivre, ou était-il retombé dans un néant absolu? sa vie avait-elle été recherchée et livrée à l'examen de cet œil qui voit môme

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