‹ FabiolaChapitre 59 sur 113 · LES VIERGES · texte numérisé non relu

LES VIERGES

PRICIVN PAVSA BET PRAETIOSA ANNORVM PVLLA VIRGO XII TANTVM AN CILLA DEI ET XPI FL.VINCENTIO ET

FRAVITO.VC'CONSS

Si le savant TbomaasiD avait eu con- Daissance de cette inscription, découverte récemment, quand il prouve avec une si abondante érudition que la virginité pou-, vait être professée dans l'Eglise primitive dès l'âge de douze ans, il l'aurait certes mentionn(je*. Il est évident, en effet, que « la jeune fille qui était une vierge de l'âge Je douze ans seulement, une servante de DijCu et du Christ, » était telle par le fait d'uneconsécration volontaire de sa virginité - La veuie du premier juin, a oe^^e à Dieu; s'il en était autrement, plus son âge de vivre Prœtiosa , une jeune fiii« serait tendre, moins sussi son état de vlrgl-

Ipuella) vierge de douze ans seule- ^j^^ ^q^OlU étonuaut.

ment, la servante de Dieu et du Christ. m ^ e ■ ■ .. & j j

Sous le consulat de Flavius Vincen- ToutefoiS, quOiquC CCt âge de dOUZe anS,

tirfs, et de Flavius, consulaire 2. , l'âge nubile d'après la loi romaine, fût celui auquel l'Eglise permettait de faire de pareilles offrandes à Dieu, elle réservait cependant pour une époque plus avancée une consécration aussi plus solennelle, c'est-à-dire l'époque à laquelle l'évêque donnait lui-même le voiie de la virginité, généralement le jour de Pâques. 11 est probable que le premier acte d'offrande se bornait à porter un costume de couleur sombre, simple, et sans ornement, que la jeune fille recevait des mains de ses parents. Mais, lorsque quelque danger menaçait, l'Eglise permettait de devancer de plusieurs années l'époque ordinaire de la consécration, et elle fortifiait les épouses du Christ dans leur noble dessein, en leur donnant sa bénédiction solennelle '.

Or une persécution, de la plus cruelle espèce était sur le point d'éclater, et cette persécution, on le savait, devait sévir même contre les plus tendres et les plus timides brebis du troupeau du Seigneur, Il n'y avait donc, rien d'étonnant à ce que celles qui, dans leurs cœurs, s'étaient fiancées à l'Agneau, dans la pensée d'être à tout jamais ses chastes épouses, désirassent être admises à ses noces avant de mourir. Elles désiraient naturellement pouvoir unir au lis en pleine fleur de la virginité la palme du martyre, le jour où celle-ci deviendrait leur partage.

Depuis sa plus tendre enfance, Agnès avait fait choix de cet état saint et sublime. La sagesse surhumaine qui s'était toujours manifestée dans ses paroles et dans ses actions, se mêlant si gracieusement avec la simplicité de son enfance innocente et sans tache, l'avait mûrie avant l'âge et rendue digne de toutes les dispenses que les circonstances extraordinaires permettaient d'accorder à celles qui soupiraient après l'heure des chastes épousailles Elle saisit avec empresement l'occasion qu'offrait l'imminence du danger prochain, et en profita pour demander une dispense plus grande encore que celle d'après laquelle la loi fixait un délai de

(l) Vetui Nova Eccletiœ Disciplina, circa Bénéficia, par* t, lib. III. (Luc. 1727). (8) Inscription trouvée dans le cim«tièr« de Callittu» (3) Thoraaisin, p. 790

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dix ans au moins pour l'accomplissement de ses désirs. Une autre postulante vint s'associer à sa demande.

Noas pouvons aisément nous imaginer qu'une sainte amitié s'était l'ormée et avait grandi entre Agnès et Syra, depuis le moment de leur première entrevue, à laquelle nous avons fait assister le lecteur. Ce sentiment n'avait fait que s'accroître de tout ce qu'Agnès avait entendu dire à Fabiola, sur sa suivante favorite. Par ces éloges et par les rapports plus modestes que lui faisait l'esclave, Agnès savait que l'œuvre à laquelle Syra aétait dévouée — la conversion de sa maîtresse — était en bonne voie, et qu'on pouvait, en toute sécurité, en laisser la poursuite entre ses mains. Conduite avec grâce et prudence, cette œuvre marchait à grands pas vers le succès. Dans ses fréquentes visites à Fabiola, Agnès se bornait à approuver et à admirer ce que sa cousine lui rapportait de ses conversations avec Syra, mais elle évitait soigneusement tout ce qui eût pu faire naître le soupçon qu'elles étaient d'intelligence.

Syra, en sa qualité d'esclave, et Agnès, en sa qualité de parente, portaient toutes deux le deuil de Fabius. Leur changement de costume ne devait donc pas attirer l'attention de sa fille ni lui suggérer l'idée qu'il y avait un secret entre elles. Elles pouvaient donc, sans crainte, demander â être admises à prononcer les vœux solennels de virginité perpétuelle. Leur requête leur fut accordée, mais pour raisons suffisantes le secret sm* cette faveur leur fut ordonné. Ce ne fut que la veille ou l'avant-veilk du jour fixé pour leurs épousailles spirituelles, que Syra fit part de l'événement, comme d'un grand secret, à son amie l'aveugle, l'intéressante Cœcilia.

— Ainsi donc, dit celle-ci, en feignant une vive contrariété, vous voulez garder toutes ces bonnes choses pour vous seule? Est-ce bien charitable a vous, dites-moi franchement?

— Daignez ne pas m'en vouloir, ma chère enfant, dit doucement Syra. Il était absolument nécessaire de garder sur tout cela le plus profond secret.

— Et pour la même raison, sans doute, je ne pourrai pas, moi, pauvre fille, assister à la cérémonie?

— Oh I que si, Cœcilia, vous pourrez y assister très-certainement. Vous pourrez même voir tout ce qui se passera, ajouta-t-elle en riant.

— Il ne s'agit pas de voir, répondit l'aveugle : mais, dites-moi, comment serez- vous habillée? quels sont vos préparatifs?

Syra lui décrivit dans les moindres détails le costume et le voile de la consécration, leur forme et leur couleur.

— Oh l que tout cela est intéressant,! dit l'aveugle : Et qu'avez-vous à faire?

i?yra, s'amusant de cette curiosité inusitée chez Cœcilia, donna tous les détails de la courte cérémonie,

— Et maintenant une dernière question, reprit l'aveugle : quand et dans quel lieu tout cela doit-il se passer? Vous avez dit que je pourrai y assister; il faut donc que je connaisse le jour et le lieu.

Syra lui apprit que la cérémonie devait se faire au titre de Pastor, à l'aurore, le troisième jour suivant. — Mais pourquoi toutes ces questions, ma chère enfant! Je ue vous ai jamais vue si curieuse. Je commence à craindre que vous ue j»reniez ^juût aux choses mondaine**

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— Ne vous préoccupez pas de cela, reprit Cœcilia ; quand od trouve bon d'avoir des secrets pour moi, je trouve bon aussi, de mon côté, d'avoir des secrets pour les autres.

Syra ne put s'empêcher de rire à cette réponse qui affectait l'impertinence ; elle connaissait trop bien l'humble simplicité de cœur de cette pauvre enfant pour prendre ses propos au sérieux. Elles s'embrassèrent cordialement et se séparèrent. Cœcilia se rendit directement à la demeure de la bonne Lucine, où elle fut admise sans difficulté, car elle était toujours la bien-venue dans toutes les maisons chrélieunes. Dès qu'elle fut en présence de la pieuse matrone, elle se jeta à son cou en versant des larmes abondantes. Lucine l'apaisa par des caresses et des paroles bienveillantes et réussit à la calmer si bien, qu'en peu d'instants Cœcilia était de nouveau joyeuse et contente. Il était évident qu'elle venait de tramer avec la noble Romaine une petite conspiration dont le succès paraissait la rendre bien heureuse. Quand elle sortit, elle semblait transportée d'une joie suprême. Légère, elle se rendit à la maison d'Agnès, où était établi l'hôpital qu'habitait le bon prêtre Ûionysius. Elle le trouva chez lui, et, se jetant à ses genoux, elle lui parla avec une ferveur si éloquente, que le saint homme, ému jusqu'aux larmes, la releva en lui disant de bonnes et bienveillantes paroles qui la consolèrent. Le Te Deum n'était pas encore composé à cette époque; mais un cantique d'actions de grâces qui y ressemblait fort s'éleva du cœur de la pauvre aveugle vers le ciel, quand elle rentra dans son humble demeure.

L'heureuse matinée arriva enfin, et, avant l'aurore, les plus solennels mystères ayant été célébrés, la masse des fidèles s'était dispersée. Ceux-iii seuls étaient restés qui devaient prendre part aux cérémonies plus intimes, ou qui avaient été spécialement invités à y assister. C'étaient Lucine et son fils, les vieux parents d'Agnès et naturellement Sébastien aussi. Mais, parmi ces invités, Syra chercha vainement, du regard, son amie l'aveugle; évidemment, elle s'était retirée avec la foule, et la douce esclave se reprocha, dans le fond de son cœur, d'avoir peut-être blessé sa protégée par la réserve dans laquelle elle s'était tenue à son égard dans leur dernière entrevue.

La salle était encore plongée dans l'obscurité douteuse d'une aurore d'hiver, quoique déjà les lueurs du soleil levant fissent espérer une belle matinée de décembre. Sur l'autel brûlaient des cierges parfumés de grande dimension , et tout autour étaient disposées des lampes d'or et d'argent de riche valeur, dont l'éclat enveloppait le sanctuaire d'une douce clarté. Devant l'autel était placée la chaire, — cette chaire non moins vénérable que l'autel lui-môme, et qui se conserve encore aujourd'hui au Vatican, — la chaire de saint Pierre. Le souverain pontife y était assis, la crosse à la main, la couronne en tête. Autour de lui étaient groupés ses ministres, pieux prélats, dont la sainteté ne le cédait qu'à la sienne.

Des sombres profondeurs de la chapelle, s'éleva d'abord un chœur de voix, douces comme celles des anges, qui chantaient, sur un rhythme facile, une hymne dont les pensées principales s'exprimèrent plus tard dans ce chant : Jesu, corona virginum ». Bientôt après s'avança, dans le

(1) Jésus la couronne des vierges.

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rayonnemeut des lampes du sanctuaire, la procession des vierges déjà consacrées, conduites par des prêtres et des diacres qui avaient mission de veiller sur elles. Et, au milieu de ces saintes filles, au costume sombre, d'en présentèreut deux, revêtues de robes d'une éblouissante blancheur. C'étaient les deux nouvelles postulantes. Tandis que les autres défilaient et allaient se ranger en ligne de chaque côté, les deux filles en costume blanc furent conduites chacune par deux professes au pied de l'autel, où elles allèrent s'agenouiller devant le pontife. Leurs témoins se tenaient 4 leurs côtés, pour assister à la cérémonie.

A chacune d'elles, lorsqu'elle se présenta, il fut demandé solennellement ce qu'elle désirait; à quoi elles répondirent qu'elles désiraient recevoir le voile, et, sous la direction des guides qu'elles s'étaient choisis, pratiquer tous les devoirs qu'il imposait. Or, bien que, avant cette période, les vierges consacrées eussent déjà commencé à vivre en communauté, il y en avait cependant parmi elles qui continuaient d'habiter leurs demeures. D'ailleurs la persécution rendait la clôture difficile, sinon même impossible. Dans chaque église, il y avait pourtant une place séparée du reste de l'édifice par une cloison de planches, et destinée aux vierge,s consacrées; souvent aussi elles se réunissaient pour recevoir des instructions communes ou vaquer à des pratiques de dévotion.

L'évêque adressa ensuite aux jeunes aspirantes un discours plein d'onction paternelle et de sollicitude affectueuse. Il leur rappela quelle haute vocation c'était que de mener sur serre la vie des anges, lesquels « ne se marient jamais ni ne se donnent en mariage; » il leur représenta combien il était glorieux de marcher dans ce chaste sentier que le Verbe incarné avait choisi pour sa sainte Mère, et à l'extrémité duquel elles devaient être reçues dans les rangs de cette légion d'élite qui suit l'Agneau partout où il va. Il s'étendit sur la doctrine formulée par saint Paul, dans son épître aux Corinthiens, touchant la supériorité de l'état de virginité sur tous les autres états; et il leur peignit, en termes éloquents, le bonheur de n'avoir sur terre qu'un seul amour, — un amour qui, au lieu de se faner, fleurit et s'ouvre en produisant l'immortalité dans les cieux. « Car, dit-il en terminant, la béatitude éternelle n'est que La fleur épanouie dont l'amour de Dieu porte le germe ici-bas. »

Après cette courte allocution, le pontife passa à l'examen des postulantes qui s'ofi"raient pour obtenir un si grand honneur ; puis il bénit les différentes parties de leur habit religieux en récitant des prières qui sont probablement, à peu de chose près, les mêmes qu'on emploie de nos jours encore pour la prise de voile; et, à mesure que le pontife les bénissait, les témoins respectifs des deux vierges les en revêtaient.

Puis les nouvelles religieuses posèrent leurs têtes sur l'autel, en signe du sacrifice qu'elles faisaient d'elles-mêmes. Mais, dans l'Occident, on ne leur coupait pas les cheveux ainsi qu'on le faisait en Orient; on les laissait dans toute leur longueur. Ensuite le front de chacunR d'elles fut entouré d'une couronne de fleurs, et, quoiqu'on fût en hiver, la riche terrasse de Fabiola, toujours si bien garnie, avait fourni ses dons lea plus frais et les plus parfumés.

Tout semblait fini ; et Agnès, agenouillée au pied de l'autel, et les yeux tournés vers le ciel, était immobile et plongée dans un de ses ravissements

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extatiques; au contraire, Syra, agenouillée à côté d'elle, la tête penchée et les yeux baissés, s'abîmait dans des sentiments de profonde humilité, et se demandait avec étoonement comment elle avait pu être digne d'une si grande faveur. Toutes deux étaient tellement absorbées dans leurs prières d'actions de grâces, qu'elles ne remarquèrent pas un mouvement qui se produisait dans l'assistance, et qui semblait annoncer qu'il s'y passait quelque chose d'inattendu.

Leur attention s'éveilla cependant, quand elles entendirent l'évêque renouveler sa question :

— Ma fille, que demandez-vous?

Avant d'avoir pu tourner la tête, les deux vierges sentirent deux mains qui pressaient la leur, et une voix bien connue et bien chère à chacune d'elles, qui répondait :

— Saint Père, je demande à recevoir le voile de la consécration à Jésus-Christ, mon seul amour sur cette terre, sous la garde de ces deux saintes vierges qui sout déjà ses heureuses épouses.

Agnès et Syra furent ravies de joie et de tendresse : cette nouvelle postulante, c'était la pauvre fille aveugle, c'était Cœcilia. Quand elle avait appris le bonheur qui attendait Syra, elle était allée, ainsi que nous l'avons vu, se jeter aux pieds de la bonne Lucine; celle-ci l'avait consolée aisément en lui faisant entrevoir la possibilité d'obtenir, elle aussi, cette grâce suprême. Elle avait promis de lui fournir tout ce qui serait nécessaire à la cérémonie; seulement Cœcilia avait iu.sisté pour que ses vêtements fussent d'étofi'e grossière, ainsi qu'il convenait à une pauvre mendiante. Ensuite, le prêtre Dionysius s'était chargé de présenter la requête et de l'appuyer auprès du saint Père. Ce dernier y avait fait un accueil favorable, et, comme la jeune aveugle avait exprimé le désir d'avoir ses deux amis pour témoins, il avait été décidé qu'on ne la conduirait à l'autel qu'après leur consécration. Cependant Cœcilia avait su garder son secret. '

Les prières de la bénédiction furent dites; on la revêtit des habits et du voile. Puis, quand on lui demanda si elle n'avait point apporté sa couronne de fleurs, pour toute réponse, elle tira timidement de dessous sa robe celle qu'elle s'était préparcâ — une branche d'épines, sèche et aride, tressée eu forme de couronne. — Elle la présenta au pontife en disant :

— Je n'd pas de fleurs à offrir à mon fiancé, et Lui, de son côté, n'a pas porté de fleurs pour moi. Je ne suis qu'une pauvre fille, et croyez-vous que mon Seigneur soit offensé, si je lui demande de me couronner de même qu'il lui a plu de se faire couronner pour moi? D'ailleurs, les fleurs représentent les vertus de celles qui les portent, et mon cœur stérile n'en produit pas d'autres que celles-ci.

Elle ne put voir alors, de ses yeux fermés à la lumière, ses deux compagnes enlever leurs couronnes d'un mouvement spontané, pour les poser sur sa tête, mais un geste du ponlife les arrêta; et, tandis que tous les assistants pleuraient d'r.ne sainte émotion, la nouvelle religieuse fut cond'ûite, toute joyeuse, à l'autel avec la couronne d'épines, emblème de cet enseignement éternel de l'Eglise : « que la véritabl'* reine de toutes les merlus, c'est l'innocence couronnée par la pénitence. »

LA VILLA NOMBNTANB. 153

in. — LA VILLA NOMËNTANE.

La voie Nomenlane se dirige de Rome vers l'Orient; entre elle et la voie Salarienne, il y a un profond ravin, au delà duquel, sur le flanc de la voie Nomentane, s'étend un vaste terrain gracieusement accidenté. Au milieu de ce site pittoresque, s'élève un temple antique de forme circulaire, et à côté de ce temple l'admirable basilique dédiée à sainte Agnès.

C'était là que s'élevait la villa de la jeune Romaine, à un mille et demi environ de la cité ; c'était là que, suivant une décision prise d'avance, les trois vierges du Seigneur s'étaient retirées pour y passer la journée dans la retraite et dans une sainte joie. Il leur restait peut-être bien peu de jours pareils à compter.

Nous ne nous arrêterons pas à décrire cette résidence rurale ; nous nous bornerons à constater que tout y respirait le contentement et le bonheur. C'était une de ces belles journées, comme on n'en voit que pendant un hiver de Rome. Les cimes raboteuses des Apennins étaient légèremeut saupoudrées de neige; le sol était sec et friable, l'atmosphère transparente, le soleil brillant, le ciel sans nuages. Quelques traînées de fumée grisâtre qui s'élevaient des chaumières, et les vignes dépouillées de leur feuillage disaient seules que l'on était en décembre. Tout, dans ces lieux, semblait connaître et aimer la maîtresse de la villa Nomentane. Les colombes s'abattaient et venaient se percher sur ses épaules ou sur sa main ; à sa vue, les brebis bondissaient dans leur clos et accouraient en bêlant pour prendre de ses mains, avec un plaisir visible, les poignées d'herbes odorantes qu'elle leur apportait ; mais nulle créature ne manifesta à son approche une joie semblable à celle du vieux Molossus, le chien de garde. Enchaîné près de la porte d'entrée , il avait un tel renom de férocité, que nul n'osait l'approcher, sauf quelques domestiques familiers du logis. Mais à peine eut-il aperçu Agnès, qu'il se coucha par terre de tout son long, en agitant sa longue queue, et en gémissant tristement jusqu'à ce qu'on fiît venu le mettre en liberté. On pouvait le lâcher sans danger désormais, un enfant eîit put le réduire. Il s'attacha aux pas de sa maîtrcbse et ne la quitta plus. Il la suivait comme un agneau ; quand elle s'asseyait, il se couchait à ses pieds, la regardait en face, heureux et fier de recevoir sur sa tête massive les caresses de cette main délicate.

C'était vraiment une paisible journée, souvent calme et tranquille, douce et tendre, quand les trois vierges conversaient ensemble du bonheur qu'elles avaient eu dans cette matinée, et de la matinée plus heureuse encore dont le gage leur avait été donné et qui les attendait là haut, par-dessus l'azur limpide du ciel qui les couvrait; souvent animée et même joyeuse, quand Agnès et Syra s'amusaient à reprocher doucemcDt à Cœcilia le tour innocent qu'elle leur avait joué. Et la jeune aveugle riait de tout son cœur — comme elle riait toujours — et leur dit qu'elle leur tenait encore en réserve un tour infiniment meilleur, c'està-dire que, loiôque celte matinée luirait pour elles, elle les devancerait toutes deux, son intention étant d'être la première et non la dernière à cueillir la glorieuse palme du martyre.

154 LA VILLA NOMENTANÎS.

Sur ces entrefaites, Fabiola entra dans la villa pour rendre à Agnèa sa. première visite, à la suite du malheur imprévu qui l'avait frappée et pour la remercier des marques d'affectueuse sympathie que sa jeune parente lui avait données. Elle s'avança dans les jardins ; mais, en approchant de l'endroit où l'heureux groupe était réuni, elle s'arrêta brusquement ; car, lorsqu'elle a[)erçut celles des trois amies qui pouvaient contempler la brillante lumière du ciel, inclinées et penchées sur celle qui semblait en renfermer dans sou âme toutes les splendeurs, elle vit tout à coup, dans cette scène, la réalisation de son rêve. Ne voulant pas cependant les surprendre à l'improviste, et désirant plutôt trouver Agnès seule que de la voir en compagnie de sa propre esclave et d'une pauvre fille aveugle, elle se retira avant d'avoir été aperçue et porta ses pas vers la partie la plus retirée des jardins. Une pensée la préoccuppait : comment se faisait-il qu'elle ne pût pas être joyeuse et gaie comme elles? Pourquoi semblait-il y avoir entre elle et les autres un abîme qui les séparait ?

Mais cette journée si heureuse ne devait pas se terminer sans nuages; c'eût été un trop grand bonheur pour des enfants de la terre. Outre Fabiola, une autre personne avait quitté Rome pour faire une visite à Agnès, et celle-là devait être moins bien venue que la première. C'était Fulvius, qui n'avait jamais oubUé les assurances que lui avait données Fabius au sujet de l'impression que ses manières séduisantes, ses magnifiques joyaux, avaient produite, disait-il, sur l'esprit faible d'Agnès. 11 avait attendu que les premiers jours de son deuil fussent passés, et il respectait la maison où il avait, une première fois, reçu un accueil si rude ou plutôt subi une expulsion si sommaire. S'étant assuré que, pour la première fois, elle s'était rendue, sans être accompagnée de ses parents ou de serviteurs mâles, à sa villa suburbaine, il crut avoir trouvé une excellente occasion de poursuivre auprès de la jeune fille ses misérables assiduités. Il sortit donc de Rome à cheval par la porte Nomentane et se trouva bientôt à la villa d'Agnès. Là, il mit pied à terre, demanda à voir la maîtresse du logis pour affaires importantes, et, après quelques difficultés, fut introduit par le portier. On lui désigna une longue allée ombreuse à l'extrémité de laquelle elle devait se trouver. Le soleil commençait à descendre à l'horizon, et les compagnes d'Agnès s'étaient écartées à quelque distance ; elle était assise seule dans un endroit qu'éclairaient les derniers rayons du soleil couchant; le fidèle Molossus était couché à ses pieds. Un grognement sourd, mais pourtant contenu, manifestation rare chez le fidèle animal lorsqu'il était auprès de sa maîtresse, fit lever la tête à Agnès qui était occupée à tresser une guirlande de fleurs hivernales que ses compagnes lui avaient apportées. Du reste, elle lui fit signe de se taire et de réprimer ses manifestations de défiance et d'hostilité instinctives.

Fulvius s'approcha d'un air respectueux, mais plus libre que d'ordinaire, comme un homme qui se croit assuré d'avance d'obtenir l'objet de sa requête,

— Je suis venu, noble Agnès, dit-il, pour vous renouveler l'expression de mon sincère hommage, et je n'aurais pu, ce me semble, choisir un meilleur jour; car, certes, l'été ne nous a jamais donné un soleil plus brillant et plus beau.

LA VILLA NOMENTANB. 155

— C'est un beau jour, en effet, et qui a été bien brillant pour moi, répondit Agnès ramenée au souvenir des grandes scènes du matin ; et jamais ma vie n'a vu briller un plus radieux soleil, — il ne pourra y avoir pour moi qu'un seul jour plus heureux.

Fulvius se sentit flatté intérieurement ; il attribuait tout naturellement ce compliment à sa présence. — Vous voulez parler sans doute, dit-il, du jour de vos noces avec celui qui pourrait avoir gagné votre cœur?

— C'est déjà fait, répondit Agnès, ne se doutant pas du sens que son interlocuteur attachait à ses paroles ; c'est déjà fait, et c'est même aujouruliui le jour heureux de mou fiancé.

— Et ce voile et cette couronne que je vois sur voire tête y ont-ils été placés dans la prévision de cette heure bienheureuse ?

— Oui, c'est le signe que mon bien-aimé a placé sur mon front, pour que je ne reconnaisse pas d'autre fiancé que lui ^.

— Et quel est cet heureux mortel? J'avais conçu quelque espoir — et je n'y renonce pas encore — d'avoir obtenu une place dans vos pensées, peut-être môme dans vos aiïections.

Agnès parut à peine prendre garde à ces paroles. Il n'y avait aucune apparence de timidité ni de crainte dans son regard et ses manières ; elle ne semblait pas même embarrassée.

Si chaste était son corps, si pur était son cœur, Qu'ignorante du mal elle était sans frajeur.

Sa physionomie enfantine demeura sereine, ouverte et candide ; ses yeux, brillant d'un doux regard, restaient attachés sur le visage de Fulvius avec une simplicité sérieuse dont l'expression le faisait presque trembler. Agnès se leva et lui répondit avec une gracieuse dignité :

— J'ai gotité le lait et le miel de sa bouche, lorsque le sang de ses joues meurtries s'est imprimé sur les miennes*.

Fulvius aurait cru à un dérangement accidentel de sa raison, si l'éclat inspiré du regard que la jeune fille tenait attaché sur un objet invisible ne l'avait frappé d'un effroi involontaire et superstitieux. Agnès revint à elle, et aussitôt Fulvius reprit courage. Il résolut de brusquer la situation en faisant nettement sa demande.

— Madame, dit-il, vous vous jouez en ce moment du cœur d'un homme qui vous aime et vous admire sincèrement. Je sais de bonne source — oui, de la meilleure source, de la bouche d'un ami commun qui n'est plus, — que vous avez daigné exprimer sur moi une opinion favorable, et faire connaître que vous ne repousseriez pas d'une manière trop rigoureuse mes prétentions à votre main. C'est pourquoi je viens aujourd'hui sérieusement et instamment la solliciter. Ma demande vous paraîtra peut-être brusque et peu conforme aux convenances, mais je suis sincère et je n'écoute que la voix de mon affection pour vous.

— Retire-toi de moi, aliment de corruption, dit la jeune fille avec une majesté calme et digue; retire-toi, car déjà mon bien-aimé s'est assuré de mon cœur, c'est pour lui seul que je garde ma foi, c'est à lui seul que

(1) • PoMuli tigniim in faeiem meam, ut nullum prœter eum amatorem admittam. ■ (Office ie >,iii^te Agruis.) i;ii - Jdtl cl lac ex ejus ore taicepi, ei sangui* ejtu »rnavlt genai tsmat. <• (0/71- <ie S. A^'um.)

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je me confie; son amour, & lui, est chaste, ses caresses sont pures, et sa fiancée ne dépose jamais sa couronne virginale*.

Fulvius, qui avait mis un genou en ter^-e eu finissant sa déclaration, et qui avait essuyé dans cette attitude suppliante cette sévère sortie, se releva, outré de dépit et de honte ; furieux de se voir éconduit de la sorte, il s'écria :

— N'est-ce donc pas assez de me refuser après avoir encouragé mes avances? faut-il encore ajouter l'insulte à l'affront? faut-il encore me dire en face qu'un autre est venu ici, avant moi, aujourd'hui. . . Sébastien, je suppose... encore lui 1...

— Qui êtes-vous donc, vous 1 s'écria derrière lui une voix indignée, pour oser prononcer avec mépris le nom d'un homme dont l'honneur est sans tache et dont la vertu aussi bien que le courage sont irrécusables?

Fulvius se retourna, et se trouva face à face avec Fabiola qui, après s'être promenée quelque temps dans le jardin, était revenue dans l'espoir de retrouver son amie seule et prête à la recevoir : elle s'était approchée assez vivement pour entendre les dernières paroles du jeune homme.

Fulvius rougit, et n'osa répondre. Fabiola continua avec une noble indignation : — Et qui êtes-vous donc, vous qui, non content d'avoir une première fois violé l'asile de la demeure de ma parente pour l'insulter , osez maintenant pénétrer dans l'intimité de sa retraite des champs?

— Et qui êtes-vous, vous-même, répliqua Fulvius, pour vous permettre de parler en maîtresse impérieuse dans la demeure d'autrui ?

— Je suis une femme, répondit Fabiola, qui, après vous avoir imprudemment, et sans le vouloir , fourni l'occasion de voir ma cousine à ma table, y ai surpris vos coupables projets sur une innocente enfant, et qui crois de mon devoir et de mon honneur de les déjouer et de la protéger contre vous.

Elle prit Agnès par la main et l'emmena. Molossus, pour rentrer dans le devoir, eut besoin d'être traité comme il ne se souvenait pas de l'avoir été jusque-là. Afin de le calmer, sa jeune maîtresse lui donna un coup léger de sa douce main, chose qu'il prit pour une caresse. Quanta Fulvius, il murmura en grinçant des dents :

— Insolente Romaine 1 tu regretteras bientôt amèrement ce jour et cette hjure. Tu sauras et tu sentiras comment ou sait se venger en Asie. . .

un. — LEDIT.

Le jour de la publication de l'édit de persécution à Rome arriva enfin. Corvinus, ayant été chargé d'aCQcher dans l'endroit ordinaire du Forum l'ordre d'extermination ou plutôt d'anéantissement du nom même de chrétien, Corvinus comprit toute l'importance de cette mission. On avait reçu deNicomédie la nouvelle qu'un brave soldat chrétien, nommé George, avait lacéré et détruit une pareille proclamation du décret impérial, et

(1) " Discede a me, pabulum mortis, quia jam ab alio amatore prœvenfa sum <> - « Ipsi soil servo fidcm, ipsi me lota 'levotione r.nmmilto. - — « Quern aim amavero, casta sum; cum tetf gero, munda sum; cum accepetu, vtiyo sum. {OQic< de sainte Aync*.^

L'iDIT. 157

qfn'il avait bravement souffert la mort pour expier cette hardiesse. Corvinus se promit que rien de semblable ne se passerait à Rome : il craignait trop les couséqueoces qui auraient pu en résulter pour lui-même : aussi prit-il toutes les précautions possibles. L'édit avait été copié en grands caractères, sur des feuilles de parchemin jointes ensemble et clouées sur une planchette, solidement attachée à un pilier, contre lequel elle était appeudue, non loin du Puteal Lihonis, la chaise curule du magistrat dans le Forum. Toutefois ceci n'eut lieu que lorsque le Forum fut entièrement désert et que la nuit fut venue. De cette manière l'édit devait frapper les yeux du public le lendemain dès l'aurore, et produire une impression d'autant plus vive sur l'esprit des citoyens.

Afin de prévenir la possibilité de toute tentative nocturne contre cp précieux document, Corvinus, avec une adresse aussi ingénieuse que celle des prêtres juifs voulant empêcher la résurrection du Sauveur, obtint, pour faire la garde de nuit au Forum, une compagnie de la cohorte Pannonienne, laquelle était composée de soldats appartenant aux races les plus farouches et les plus cruelles du Nord, les Daces, les Pannoniens, les Sarmates et les Germains, dont les traits grossiers, l'aspect sauvage, le» longs cheveux jaunes et incultes, et les longues moustaches rousses, ne manquaient jamais de produire une impression d'effroi sur un Romain d'alors. Ces hommes savaient à peine quelques mots de latin; ils étaient commandés par des oflQciers de leur pays ; lors de la décadence de l'empire, ils devinrent les plus fidèles défenseurs des tyrans, qui étaient souvent leurs compatriotes. Pour eux, il n'y avait pas d'excès si monstrueux, de crimes si odieux, qu'ils n'exécutassent, du moment qu'il leur était commandé.

Un certain nombre de ces Barbares toujours prêts à tout entreprendre fut distribué dans les difTérentes avenues du Forum, avec ordre de per- «T ou d'abattre, sans explications, quiconque aurait cherché à passer, sans avoir le symbolum ou mot de ralliement. Ce symbolum était donné chaque nuit par le général commandant, et communiqué à toutes les troupes par ses tribuns et ses centurions. Mais pour prévenir le cas possible où un chrétien eût surpris le mot de passe pour en faire usage pendant la nuit, le rusé Corviuus en avait choisi un qu'aucun chrétien, il le savait, n'eût voulu employer. C'étaient les mots numen imperatorum, • la divinité des empereurs. »

Corvinu? ne se coucha pas sans avoir, une dernière fois, fait ses rondes, et donné à chaque sentinelle les ordres les plus formels, surtout à celle qu'il avait placée à côté de l'édit affiché. L'homme à qui ce poste éfait confié avait été choisi à cotise de sa force brutale, de sa taille herculéenne, et de la férocité particulière de son regard et de ses manières, Corvinus lui donna les instruction? les plus rigoureuses, lui rappela qu'il ne devait épargner personne, tout le monde devant être tenu à distance de l'édit sacré. Il lui répéta à plusieurs reprises le mot de passe, et le laissa déjà à demi-abruti par les fumées de la sabaia (bière)*, et ne sachant qu'une chose, c'est qu'il fallait absolument per-

(1) " Stt autem Sabata ex hordeo vel frumento tn liquorem conrerrU paupertinut in IllfHe» P^'iM. — L« «ahaie eet la boiison des paurres en Ulyrie ; on la fait d'or(?e ou de fromaat qu* r*B trauform* au liquide. • (Ammien Maicellin, Ut. X2.VI, 8, p. iSA. «dit. Lipt^

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